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I
1
HAN RYNER
PROSTITUÉS
ÉTUDES CRITIQUES
sur hs gens de lettres d'aujourd'hui
jljPAUL ADAM, GABRIELE d'aNNUNZIO, MAURICE BARRÉS, LÉON BLOY,
SAINT-GEORGES DE BOUHÉLIER, PAUL BOURGET, JULES CLARETIE,
FRANÇOIS COPPÉE, LÉON DAUDET, GASTON DESCHAMPS,
EMILE FAGUET, ANATOLE FRANCE, REMY DE GOURMONT,
FERNAND GREGH, JOSÉ-MARIA DE HÉRÉDIA, ABEL
HERMANT. PAUL ET VICTOR MARGUERITTE,
y. LURICE MAETERLINCK, CATULLE MENDfcS,
lENRI DE RÉGNIER, SULLY -PRUD HOMME,
LAURENT TAILHADE, WILLY, CtC, CtC.
PARIS
:iÉTÉ PARISIENNE D'ÉDITION
ANCIENNE MAISON CHAMUEL & C*"
^, rue de Savoie^ F/*
MCMIV
Il
PROSTITUÉS
»
DU MÊME AUTEUR
A la, Même Librairie :
Le Massacre des Amazones, études critifues.
Le Soupçon, roman.
Chez Divers Éditeurs :
Chair vaincue, (Epuisé).
Ce qui meurt, (Epuisé).
Les Chants du Divorce, (Bibliothèque de La Plume).
V Humeur inquiète, (Dentu, éditeur).
La Folie de misère, (Dentu, éditeur).
Le Crime d'obéir, (Bibliothèque de La Plume),
U Homme- Fourmi, (Edition de la Maison d'Art).
La Fille manquée, (L. Genonceaux, éditeur).
Les Voyages de Psychodore, philosophe cynique,
(Bibliothèque des Cahiers Humains).
^^/t>^^ ) H^'-''^^
HAN RYNER
PROSTITUÉS
ÉTUDES CRITIQUES
sur les gens de lettres d'aujourd'hui
PARIS
SOCIÉTÉ PARISIENNE D'ÉDITION
5, HUE DE SAVOIE, 5
1904
J
I^^t^gqq^/qo
CHAPITRE PREMIER
PROSTITUÉS
Prostitués
On a mal dit : « L'homme n'est ni ange ni
bête. » Il faut affirmer : L'homme est à la fois
ange et bête. Ah ! le pauvre être double. Tout
courbé sous les nécessités animales, tout sou-
mis à son ventre, il sent sur sa lourdeur s'agi-
ter des ailes nobles. Il est inquiet d'apprendre,
inquiet de créer harmonieusement ; il aime le
beau, il aime l'amour. Depuis des siècles de
siècles, il fait la bête parce qu'il veut faire uni-
quement l'ange ; son poids le roule dans l'or-
dure parce qu'il oublie son poids et croit naï-
vement se libérer de la brute qui est une par-
tie nécessaire de lui-môme.
Les besoins physiques ne peuvent être satis-
faits que par un travail physique. Nulle œu-
vre intellectuelle ne produira un grain de blé.
Puis donc que j'ai besoin de manger comme
4 PROSTITUÉS
une bête, je dois fournir le labeur de bêle de
somme qui, seul, peut nourrir mon corps et
permettre au dieu qui pleure en moi de vivre,
de penser, d aimer.
L'homire fait, depuis des siècles de siècles,
des efforts de cauchemar pour secouer le ser-
vage naturel qui plie vers la terre la moitié de
sa vie. Mais la loi est fatale. Celui qui voulut
échapper au travail des mains, au seul travail,
dut imposer sa part de peine à ses frères. Il
fallut des esclaves pour qu'il y eût des « hom-
mes libres », affranchis de toute œuvre ser-
vile.
Il paraît qu'on a aussi affranchi lei esclaves.
Le mot n'est plus qu'un terme historique dans
les langages civilisés.
l Hélas ! les langages seuls se civilisent. Il y a
toujours des gens qui ne travaillent pas ; il faut
bien que d'autres arrachent à la terre le pain
de ces oisifs en même temps que leur propre
pain. N'aurait-on pas changé le nom des es-
claves? N'y eut-il point des serfs? N'y a-t-il
point des salariés ?
Gomment se sont créés les Maîtres ? Gom-
ment quelques hommes ont-ils pu devenir tout
loisir en rendant les autres tout travail ? Ques-
PROSTITUÉS 5
tion complexe, longue à démêler. La force, la
ruse, les jeux heureux ou tricheurs du com-
merce et des affaires, le mensonge de Tor ri-
chesse représentative acceptée comme richesse
réelle, Pusure : voilà quelques-uns des nom-
breux éléments de la réponse. Mais ce ne sont
pas lesMaîtresque je veux étudier aujourd'hui.
C'est une classe particulière d'esclaves, la plus
ignoble, celle des prostitués.
Une femme a dit au Maître :
— Regarde, je suis belle. Impose à cette au-
tre, qui est laide, ma part de travail. Moi, je
t'aimerai. Laisse mon embonpoint se dévelop-
per dans l'inaction et mes bras blanchir à l'om-
bre : tu auras à ton cou un collier plus beau et
plus doucement caressant. Délivre mon corps
de joie ; délivre mes rêves d'amour : tous les
songes libres, toutes les pensées libres de ton
esclave seront tournés vers toi. Rêver de ta
beauté, de ta grandeur, de la douceur affolante
de tes baisers, cela suffit à remplir une vie.
Le Maître a répondu :
— Tu es belle. Tu vivras de ta beauté
comme d'autres vivent de leur force. Ton bai-
6 PROSTITUÉS
ser m'est aussi doux que le pain du plus pur
froment. Aime-moi, rêve de moi, invente pour
moi des caresses nouvelles.
La laide ou la fière a vu son travail s'accroî-
tre, devenir écrasant, supprimer le peu de loi-
sir qui lui restait, tuer complètement l'ange qui
agonisait en elle, tuer quelquefois la bête sur-
menée. Elle a crié sa plainte. La favorite l'a
appelée : « Envieuse. » Le Maître a déclaré : « Il
est juste que celle-ci, qui est belle, ait la meil-
leure part. » Il a dit encore : « Il faut que
tout le monde vive. » Il a conclu: « Tout tra-
vail mérite salaire. » L'esclave laborieuse est
partie persuadée par ces paroles. A moins
que quelques coups de fouet n'aient achevé de
la convaincre.
Mais le salariat moderne a donné à la pros-
tituée des maîtres nombreux, exigeants et ava-
res. Le plaisir la surmène plus que le travail
ne fatigue les autres. Elle doit subir la pitié
aussi bien que le mépris. Elle a des maladies
qu'on ne nomme pas ou elle se meurt de la
poitrine. Elle est justement punie d'avoir fait
travailler Tange, d'avoir vendu ce qui doit se
donner. En croyant se délivrer de la bête, elle
en çst deyenue l'esclave plus qu'auparavant,
PROSTITUÉS 7
Elle a alourdi le travail d'autrui et sa propre
fatigue. Elle a tué range chez Touvrière en lui
volant tout loisir ; elle Fa tué eu elle-même en
tuant sa liberté^ en aseujettasBant le dieu aux oa-
pricea dea brutes humaines.
Un esclave a dit au Maître :
— Ecoute combien je suis amusant, Impùse
à cet autre qui est ennuyeux et muet comme un
poisson ma part de travail, et demain j*aurai
encore plus d'esprit. Je t'aurai fabriqué des
mots qui feront rire ton ennui.
Il a dit encore ;
'— Dispense-moi du labeur grossier et je t'a-
justerai des philosophies ingénieuses qui t'ex-
pliqueront l'univers.
Et aussi :
— Donne-moi le loisir de converser avec
Dieu et je te ferai connaître plus en détail sa
volonté, qixi est que tu sois grand» Et je la
prêcherai plus persuasivement à mes frères qui
ont été créée comme moi pour t admirer^ t'ai-
mer et te servir.
Il a ajouté :
-«r Je tQ conterai les guerres des feéros, le?
8 PROSTITIÉS
exploits de tes ancêtres et tes prouesses plus
grandes que les leurs. Oh! donne-moi le temps
de dresser ta gloire jusqu'au ciel en vers plus
impérissables que Fairain... D'autres fois, par
des mots savants, j'exciterai tes sens épuisés et
je te rendrai la vigueur d'aimer.
Il a promis aussi des statues de vaillance et
de beauté, des statues qui seraient des adula-
tions. Il a offert de tracer d'un pinceau habile
l'image du Maître et le portrait des favorites.
Il a continué :
— Ne courbe plus mon cou vers la terre, et
j'enseignerai à tes fils à jouer de la lyre. Je leur
apprendrai ensuite le langage persuasif qui fait
de la plus mauvaise cause la meilleure. Je join-
drai l'utile à l'agréable : ils sauront, par les
arts, amuser leurs ennuis et se rendre aimables
aux femmes : leur parole, habile guerrière, les
fera redoutables aux hommes.
Le Maître s'est laissé persuader. Et il y a eu
des prostitués qui se sont appelés bouffons, phi-
losophes, prêtres, poètes, artistes et professeurs.
Leurs frères, dont le travail augmentait, se
sont plaints. Les prostitués les ont appelés :
« Envieux. » Et le Maître a répondu : « Leur
inteUigence a justement mérité à ceux-ci la
PROSTITUÉS g
meilleure part. » Et : « Il faut que tout le monde
vive. » Et encore : « Tout travail mérite salaire. »
Bien que penser, chanter, sculpter, don-
ner son âme et son esprit aux jeunes gens ne
soient que des repos et desjoies, le Maître avait
raison d'employer le mot travail. Car ces naïfs,
sous prétexte d'affranchir Tange, avaient coupé
ses ailes, et on allait le surmener, attelé à d^é-
tranges besognes. Les misérables avaient vendu
ce qui doit être donné en un élan d'amour.
Le cerveau est un second cœur. Ses frémisse-
ments doivent rester libres, ne point servir à
payer la vie de la bête. Pour ne plus travailler
comme les autres esclaves, ces « penseurs »
pensèrent en esclaves, sur Tordre du maître, à
rheure du maître^ ce que voulut le maître. Et
la pensée, qui se nourrit de liberté, mourut
comme l'amour : on décora de son nom la flat-
terie et le sophisme comme le nom de l'autre
dieu était porté par les baisers menteurs et par
les comédies de caresses.
Les Maîtres, devenus plus nombreux, plus
habiles et plus avares, « affranchirent » ces
esclaves un peu après les autres, ne les nour-
rirent plus, payèrent médiocrement chaque
« service », les firent travailler aux pièces.
4.
10 PROSTITUÉS
Pour un peu d'argent, ces prostituas durent,
comme leurs sœurs les courtisanes^ livrer leur
âme aux viols de tous. Aujourd'hui, ceux qui
échappent au seul travail ont plus de fatigue
que leurs frères, souvent ils meurent jeunes,
parfois ils sombrent dans la folie.
Ily a pour les prostitués méprisables et pitoya-
bles un âpre et superbe chemin de salut. Trois
hommes au moins Tout connu depuis que les
prétendus intellectuels ont perverti l'intelli-
gence humaine, depuis que les sophistes, ven-
deurs de fausse science, ont triomphé des So-
crate, donneurs de vraie sagesse* mes frères
en prostitution, saluons nos trois héros : saint
Paul qui adresse aux Romains et aux Corin-
thiens de sublimes épîtres, mais qui se refuse
aux simonies, qui ne vit ni de l'autel ni de la
parole, qui, pour avoir à manger, tisse des
tentes ; — saint Spinoza qui compose la plus
logique ou creuse la plus profonde des philoso-
phies, mais qui, ayant besoin chaque jour de
quelques grains de gruau pour soutenir son corps
ascétique, ne veut pas les obtenir comme pro-
fesseur, méprise les chaires offertes et polit des
PROfcTltUÉS 1 1
verres de lunette ; — saint Tolstoï, le plus noble
génie de noire temps, qui donne ses livrés libé-
rateurs et ne se reconnaît le dfoit de d!ner que
lorsqu'il a racommodé une paire de souliers.
On m'a.tl^op défornié, oiim'a rendu lâche de-
vant lèB iatigiies du corps et mes mains inexer-
cées sont devenues si znaladroites. Je n^ai pas
}e courage de monter jusqu'au fier soihmet où
siègent les trois héros. Pour excuser mon ab-
sence d'énergie^ j'accorde de Tadmiration à ces
hommes^ quitte sont qu'estimables. Mais, quand
je réfléchis, je reconnais que le devoir est un
absslu ; on ne saurait faire plus que son devoir
et par conséquent, en bonne morale, nul ne
doit être admiré. Et j'ai honte de moi.
Je n'ose essayer qu'une demi-libération. Je
ne fais pas de travail qui mérite salaire. Du
moins, je parle franohemeut, oubliant que ma
parole est payée et que peut-être^ à cause de
md franchise, on refusera de m'écoutèr et de me
donner le nécessaire. Ma denli-con version, je la
dois à une rouleuse que vous vous croyez sans
doute le. droit de mépriser, ô plus prostitués et
^lus méprisables qu'elle 1
12 PROSTITUÉS
Elle me dit, cette pauvre femme :
— Non, ta tête me déplaît, ettu pourrais m'of-
frir des millions, et je pourrais crever de faim
complètement, je te refuserais quand même.
4près un silence, elle reprit :
— Ta tête me déplatt pour ça. Elle me plaît
pour causer. Ecoute. J'ai perdu Thabitude de
travailler et pourtant ça m'embêtait de mar-
cher toujours et avec tous. Alors, j'ai tâché da-
voir très peu de besoins et je me donne pour
mapropre joieà ceux qui m'achètent. Beaucoup
ne me paient point, parce que je ne réclame
pas et parce qu'ils voient que j'ai eu autant de
plaisir qu'eux. Il m'arrive quelquefois de ne
pas manger : j'aime mieux ça que de m'être dé-
goûtée moi-même. Mais, les jours où on me
donne quelque chose, je mange et je suis bien
contente.
Ecoutons cette leçon, nous tous, les prosti-
tués sans courage. Philosophe^ dis ce que tu
penses et tout ce que tu penses. Romancier,
dresse des personnages qui vivent de toi et qui
t'intéressent. Poète, fais les vers qui te plaisent,
non ceux qui risqueraient de plaire au public
payant. Professeur, enseigne selon ta cons-
cience, sans te préoccuper des doctrines offi-
PR08TITUÉS l3
civiles. Orateur, dis ton âme et ton esprit, non
les mensonges sournois ou brutaux d'un parti.
Et tous attendons avec tranquillité le salaire qui
viendra ou ne viendra pas. Restons nous-mêmes;
ne nous déformons pas pour agréer aux ache-
teurs. Ne nous tuons pas sous prétexte qu' « il
faut vivre. » Donnons-nous en sincérité et,
puisque nous reculons devant le seul travail qui
produise de quoi manger, soyons heureux et
un peu surpris les jours où nous mangeons.
Combien nous sommes peu à nous élever
jusqu'à la courtisane à demi-libérée ! Combien
nous sommes peu à montrer le calme courage
de la franchise, à mi-côte, à égale distance des
saints qui pensent et travaillent et des absolus
prostitués qui vendent âprement et habilement
des mots vides et des grimaces de pensées.
Ah lie grouillement innombrable, là-bas, dans
le marais social.
Je vais, d*un filet indijfférent, amener à portée
de Tétude quelques-uns de ces écœurements.
Mais mon courage a des limites. Je ne plonge-
rai pas le filet dans les pires bas -fonds. J'évite-
rai, aujourd'hui du moins, les doubles prosti-
tués, ceux qui font servir une prostitution à
en préparer une autre.
l4 PROSTITUÉS
6h ! lès êtres vils qui rêvent « le roman
d'un jeune homme pauvre » et qui Fëcrivelit,
dévoilant naïvement toute la pourriture de leur
désir. Et quelques-uns récrivent avec opportu-
nité, comme d'autres appellent une dot par les
petites annonces des journaux. Je m'écarterai
de toi, Alphonse Péladan, qui envoyas la ram-
pante Mélusine te raccrocher une cliente sé-
rieuse. J'en saiâ d'autres qui, avec plus ou
moins de succès, employèrent un volume à ap-
peler : « Quelle femme riche Veut m'acheter,
corps et âme ? J'off^e mon amour et ma recon-
naissance en échange d'un peu d'or qui me
paiera du loisir, du luxe et de la gloire. » J'a-
perçois de branlanteâ masurei^, décorées des
noms de romans ou de poèmes, et qui portent
de gros numéros. Il y a, sur le boulevard et
dans les salons, des hommes sandwiches qui
travaillent pour eux-mêmes et dont Técriteau
s'enorgueillit^ de cette insCriptioh : (t Artiste à
vendre ! »
CHAPITRE II
\
FILLES A SOLDATS
II
Filles a soldats
Nul effort ne parviendrait à mettre dans la
revue que je commence un ordre réel. Au ha»
sard, sans essayer d'établir une juste hiérarchie
ou une classification naturelle, je parquerai
dans telle ou telle partie du troupeau mes porcs,
mes truies et mes ânes. On rencontrera ensem-
ble les gras et les maigres ; le même grouille-
ment offrira ceux qui se roulent sur le dos et
ceux qui se vautrent sur le ventre. Il se peut
encore qu'on aperçoive ici, rarement, parmi
. tant de basses attitudes, Tallure noble et sim-
ple d'un homme.
Toutefois, je tiens à commencer la visite par
une de nos garces les plus indéniables. Dans la
boue stendalhienne je ramasse d'abord la fille
qui a écrit cyniquement : « Sous un succès, il
y a toujours une vertu » et qui a osé, rac-
l8 PROSTITUÉS
crocheuse sans vergogne, V appel au soldat.
« «
Mauriee Barrés débuta par je ne sais quel
individualisme bas, raffiné et onanique, quel-
que chose qui ressemble aux noblesses simples
du stoïcisme ou de Fépicurisme comme les fan-
taisies d'un Baudelaire ressemblent à une reli-
gion directement sincère. Malgré ses recherches
vaniteuses et ses perversités naïves, ce Char-
iot intellectuel ne réussit pas longtemps à se sa-
tisfaire lui-même. Bientôt il sortit de sa tour
de sperme pour aller à l'agitation incohérente
qu'il nommait l'Action. Le hasard des dates et
des rencontres l'enrégimenta dans le boulan-
gisme. Il demandera plus tard au nationalisme
de sang et de boue la chère « petite secousse » .
Son cas est intéressant comme tous ks cas
— bien'communs d'ailleurs — faits d'une con-
tradiction apparente ; comme toutes les attrac-
tions de vertige. Des vieillards frémissent d'a-
mour depuis q^i'ils se sentent impuissants. Bar-
rés aime l'action, ou plutôt le rêve de l'action,
parce qu'au moment du geste — il en est trop
sûr — la peur le serrera comme une paralysie.
Barrés, c'est quelquefois Sosie qui chante. C'est
FILLES A SOLDATS I9
plus souvenfrquelqu'un qui se force à de lointai-
nes et peu dangereuses bravoures, pour se don-
ner la joie des lâches raffinés, la joie de trem-
bler et de conchier son pantalon.
Cette intelligence valétudinaire, préoccupée
uniquement de ses petits malaises et des petits
plaisirs paradoxaux que lui procurera son mal,
est exactement, dans sa sécheresse, dans Tétri-
qué de ses gestes courts, pauvres, rapaces et
frileux, le contraire de la large et généreuse in-
telligence créatrice. Il mendie partout des to-
niques. Il emprunte à tous un peu de pensée
incertaine et de branlante énergie. Il est bien
loin de pouvoir dresser avec sa force et animer
avec son souffle des êtres étrangers. Il n'est pas
de ceux qui enrichissent l'état civil. Il est de
ceux qui l'appauvrissent.
Ses personnages inventés ne vivent pas. Le3
héros de sa taille qu'il embraôse ou combat dans
la boue politique ne vivent plus en nous que
grâce à des souvenirs anciens et tenaces. Qu'il
veuille chanter « le cûlte du moi » ou « l'é-
nergie nationale »,il jette toujours, en des ro-
mans mal faits et exsangues, quelques pages
d'autobiographie ou d'histoire où ne frémit plus,
pabsionnante, Ic^ vie multiforme, Ici comme là.
20 PROSTITUÉS
on ne trouve que Tauteur, ses basses passions
grossières, ses basses passions raffinées. Le
coassement de l'écœurante grenouille, avant
de demander un roi, réclamait qu'un peu de
plaisir lui grattât le ventre. Aujourd'hui Barrés
précocement vieilli ne paraît plus pouvoir
goûter que la vengeance. Mais quelle grossiè-
reté jusque dans ses derniers raffinements ! Cet
Arlequin fait de bile verte et de jalousie jaune
ne trouve, pour crier sa haine, que des mots
abstraits et gris. Ou bien ce sont quelques
laides métaphores culinaires, beaucoup de
lâches métaphores pathologiques. Voyez-vous
ses lèvres de sale cruauté et de sale gourman-
dise, toutes dégoûtantes d'une sauce infâme,
quand il vante « le bon plat de vengeance qui
se mange froid »?
Il n'est pas seulement un vaincu sournois et
rancunier qui se venge après dix ans. Il est sur-
tout un mercenaire amoureux de bénéfice. Il
veut, à n'importe quel prix, quelle que soit sa
nature, trempé dans n'importe quels excréments,
le succès. Ce vantard de raffinements pense,
devant la réussite, aussi grossièrement que feu
Sarcey et — selon le mot que je citais tout à
rheure, mais qu'on ne saurait trop répéter — il
FILLES A SOLDATS 21
se garde bien de « méconnaître que, sous un suc-
cès, il y a toujours une vertu, »
Eh ! bien, non, M. Barrés, sous un succès il
y a rarement une vertu. Je défie un lecteur
sincère et intelligent d'expliquer, d'après votre
maxime, votre succès à vous. Des imbéciles
incapables de saisir directement une pensée ori-
ginale ; des imbéciles dont Toreille fermée aux
hommes est faite pour recueillir avec joie les
échos, les bavardages des perroquets, lesbafouil-
lements des phonographes, vous appellent pen-
seur, comme ils appellent astronome M. Camille
Flammarion. Mais voussavez bien, vous, élève
detousles Renan, de tous les Taine, de tous les
Maurras et de tous les Amouretti rencontrés,
que votre pensée est empruntée ; vous n'avez
d'autre esprit que « l'esprit de suite » et votre
seule vertu intellectuelle se nomme docilité.
D'autresdisentquevousécrivezbien. En effet.
Monsieur, vous écrivez, d'ordinaire, comme
un excellent élève de philosophie, en phrases
soignées, lentes, grises : des platitudes bien ra-
botées. Quelquefois aussi vous décalquez,ouvrier
patient, uji rythme de Michelet et vous faites
d'un mouvement de torrent je ne sais quelle stag-
nation décevante. On cherch^ la « petite se-
22 PROSTITUÉS
cousse, » n'est-ce pas, partout où on espère la
trouver. Il vous arrive pourtant de travailler
sans conscience et de déclareri étourdi : a Nous
sommeshés originairement ... » Il vous arrive
aussi, stendalhien infidèle, de vous égarer vers
des métaphores où nul guide ne voufl conduit.
Vos indépendances sont heureuses et vous font
découvrir des choses bien imprévues, ces
« bagatelles », pai? exemple, qui vous parais-
sent^ fades auprès des alcools d'une conspira-
tion. » A la prochaine foire électorale de Neuilly
ou du Quatrième, j'espère vous admirer, k
côté de quelque a valeur de sabres, dans vos in-
téressants exercices de buveur de bagatelles.
Volontiej^s, comme tous les lâches cruels, vous
empruntez vos comparaisons au plus cruel et au
plus lâche des jeux, à la chasse. Vous nous mon-
trez des ^eos qui courent. « Leurs Arrêtez-le !
leurâ caiîûes levées, leur expression épouvanta-
ble de fureur donjaaient évidemment la chasse
à un gibier. » M'attarderai-je, hilare, à cette
étourdissante expression qui donne la chasse ?
Non, monsieur. Je suis autant que vous « un
amateur d'âmes » et vos métaphores coutumières
m'intéi^ssent pa^ce qu'elles m'apportent, into-*
FILLES ▲ SOUkATS 23
lérable mais si révélatrice, Todeiir de votre pour-
riture intérieure.
Lâche tremblant, toujours préoccupé de sa
chère guenille et qui aime sa santé et sa mala-
die comme on aimerait deux filles, vous êtes en-
traîné^ pour vous rendre les faits extérieMrs inté-
rendants» aies traduire, sadique inconscient, en
phénômêues pathologiques. Vous saurez trou-
ver voushméme dan&chacunede vos pages quel-
ques-uns àe ces réfiei^és de style qui grincent la
couardise. J'en pi^nds deux^ au hasard, dans
Leut^ figures : <tDans cette plaie panamiste, si
mal soignée par des médecins en querelle, les
sanies accumulées qiettaient de Finfiammation . »
L'autre phrase est particulièrement basse et,
jojei^ d'une joie de latriaes, vous avez souli-
gné vous-même deuxfois le mot qui eii aggrave
rigaomime : «îlesté seul^ cet homtâcie de valeur,
subitement chassé de son cadre^ fit de la poé-
sie sentimentale^ tel un influenzé eut fait de
L'albumine k »
Je vous 450ubaite^ Monsieur, de ne jamais
fsûnd de poésie sentimentale et d'albumine. Si
j'osais — mais votre fumier se vend et il serait
indiscret de vous demûj^der du désintéresse-
24 PROSTITUÉS
ment — je vous supplierais même, le nezbouché,
de ne plus rien faire en public.
Paul Margueritte dessina jadis des grisailles
aimables et Jours d* épreuve par exemple ne
m'a pas laissé un trop mauvais souvenir. Un
charme triste se cachait dans ses livres, fait de
conscience qui s'efforce et d'impuissance qui
s'avoue presque. La probité et la modestie de
l'auteur touchaient ; on souffrait de jvoir un ou-
vrier si appliqué ne réaliser qu'à demi ; onl'aidait
d'un rêve sympathique et l'esprit du lecteur
achevait l'œuvre. Malgré tout, l'insuffisance écla-
tait ; mais on souriait à ce qu'il restait dans l'au-
teur d'enfance persistante et, d'une espérance
qui s'obstine, on attendait encore quelque chose
de lui après dix volumes manques. Hélas ! les
dix volumes sont devenus trente volumes. Le
talent est resté une montagne inaccessible aux
efforts répétés, mais les marécages du succès
sont conquis, enfin. On multiplie rapidement
des produits qui ont maintenant un débouché
certain.
Même le commerce s'est élargi, on a pris un
associé fraternel et la maison, dont le chiffre
FILLES A SOLDATS 25
d'affaires va augmentant, est avantageusement
connue sur la place de Paris sous la raison so-
ciale Paul et Victor Margueritte.
La maison tient divers articles : on y trouve
des aventures enfantines de petits garçons, de
petites filles ou de grandes personnes ; on y
fournit aussi le roman-pétition contre les lois
mal faites (car, pour ces braves gens, il y a des
lois qui sont bien faites.) Mais le triomphe de
la maison, ce sont les chromos de la guerre fran-
co-allemande (Voyez rayons 1870 et 1871). C'est
cet article seul que je consens à prendre en
main aujourd'hui. Parmi les divers livres qui
composent la série intitulée une époque^ mon
boniment doit vous conseiller surtout Les tron^
çons du glaive. Regardez-moi ça, si c'est bien
conditionné : joli cadre doré, papier de pre-
mière qualité; et l'article est avantageux comme
ceux de la maison Zola. Le client qui aime
que ça dure en a pour son argent. Il n'y man-
que que peude choses: la couleur etlavie. Mais
la couleur, c'est de bien mauvais goût ; et les li-
vres vivants, vous saivez, le grand public n'en
veut pas : il trouve que ça fait peur.
Donc Paris bloqué essaie en vain de trouer
les lignes allemandes et la Province tente en
2
26 PROSTITUÉS
vain de secourir Paris. Les frères Margueritte
nous content, d\in accent triste et vaillant, ces
efforts malheureux. Ils s'indignent contre Bour-
baki et Trochu qui ne surent pas vouloir. Ils
s'enthousiasment pour Gambetta, pour Ghanzy
et pour Faidherbe qui voulaient et qui, sem-
ble-t-il, auraient réussi si leur doci complet et
leur tenace énergie n'avaient été rendus inutiles
parla faiblesse résignée des deux autres.
Le sujet, fort complexe, tout de détails et
d'épisodes, était difficile à grouper en livre. Vue
du côté français, cette guerre de 1870 est une
tragédie mal faite dont l'action multiple se dis-
sémine insaisissable sur dix théâtres à la fois.
Au lieu de dresser un héros unique, les auteurs,
élevés au collège naturaliste, ont voulu nous in-
téresser à toute une famille et, sur chacun des
lieux où doit se passer quelque chose, ils ont
placé, témoin ému, un membre de cette fa-
mille. Hélas ! l'artifice naïf, au lieu de donner
au récit quelque unité même apparente, en fait
sentir plus cruellement la dispersion. Pas plus
que les tronçons du glaive de la France, les
tronçons du livre ne se rejoindront. On ^ent
l'impuissaixoe dès les premières pages ; il n'y a
plus qu'à se résigner, à s'intéresser aux divers
FItLES A SOLDATS 27
fragments comme à une série de nouvelles sur
« une époque » .
On peutausaicréersoi-mêmerunité: enchoi-
sissant Paris comme centre et en traduisant le
récit direct des efforts de la Province par l'émo-
tion qu'ils apportent aux assiégés ; ou en s'atta-
chant à la pensée de Gambetta et en regardant
les événements se refléter vibrants dans cette
âme. Il est regrettable que les auteurs n'aient
pas fait, par un de ces deux moyens ou par
quelque autre, le travail d'unification qui, après
tout, leur incombait. Une belle ordonnance
synthétique grandirait singulièrement la valeur
littéraire du volume.
La valeur littéraire du volume est médiocre :
non-seulement nous n'avons pas un livre, mais
encore, parmi les nombreux personnages inven-
tés, aucun ne montre la solidité organique d'un
caractère?. Chacun est une succession de gestes
qui restent épars — je ne dis pas contradictoi-
res. La marionnette qui a commis un geste
lâche répétera des gestes lâches ; celle qui une
fois s'est dressée héroïque continuera son hé-
roïsme. Mais rien ne sera fortement caractéris-
tique, rien ne jaillira d'une profondeur vivante.
Quand op aura dit de celle-ci qu'elle est héroï-
28 1»R0STITUÉS
que, de celle-là qu'elle est lâche, on n'aura rien
à ajouter. Cependant, certaines pages du ro-
man valent par le mouvement ému du style,
celles surtout qui disent, souriantes ou élégia-
ques, quelque fragment d'idylle.
Les frères Marguerritte ont mieux dessiné
les personnages historiques. Leur Gambetta,
leur Ghanzy, leur Trochu, leur Bourbaki, leur
Thiers sont d'une ligne autrement précise et
marchent d'une allure autrement vivante que
toute leur raide ou fantomatique famille des
Real. Leurs observations valent mieux que
leurs tentatives de création et ces romanciers
manques réussissent parfois à se manifester
historiens appliqués et intelligents.
Le style, d'un mouvement toujours lent, sou-
vent incertain, mérite cependant quelques élo-
ges — même en dehors des pages idylliques,
— par sa gravité triste et vaillante. L'écriture (i )
est malheureusement très inférieure. Au dé-
but elle est détestable, comme chez la plu-
part des contemporains quand ils s'appli-
quent. C'est une insupportable accumulation
(1) Sur la différence de sens qu'il convient d'établir entre les
mots style et écriture voir, au chapitre XI, la fin de Tétude
consacrée à Rem y de Gourmont.
FILLES À SOLDATS 29
d'images scientifiques ou industrielles : « Hier,
aujourd'hui, demain, bouillonnant dans le
creuset de l'heure trouble. » — a L'or venait
de circuler par mille voies nouvelles, les
chemins de fer, les chemins vicinaux, tout un
réseau artériel et veineux. Privée de son cœar,
ce Paris de qui elle était accoutumée à recevoir
le sang rivace, l'impulsion des idées... » Dia-
ble, diable! si c'est l'or qui circule dans le
« réseau artériel et veineux », comment se
fait-il que les idées soient le « sang vivace »
lancé par le « cœur » ? Mais plus encore que
leur incohérence et leur banalité, il faut con-
damner la nature même de ces métaphores.
Elles appartiennent à celte préciosité scientifi-
que qui sera un des ridicules européens de no-
tre époque comme la préciosité sentimentale
est le grand ridicule européen de la longue épo-
que des Gongora, des Mariniet des Voiture.
Heureusement les auteurs, vite fatigués, ne
soutiennent ce grand effort littéraire qu'aux
trois ou quatre premières pages. Ensuite l'écri-
ture, grise, quelconque, ne se fait plus remar-
quer, sauf à longs intervalles par quelque gauche
impropriété, trop souvent aussi par l'équivoquo
d'un même mot prononcé une seule fois et
2.
3o PftOSTÎTOÉS
étoùtâiitlent elnployé dans deux significations
voîéiûes. •
La philosophie des frères Marguerilte, guère
moins hésitante que les caractères qu'ils es-
saient de crëer,reBte aussi banalement moyeiine
(jtiè leur écrittire. Eugène Real, qu'ils chargent
plu^ particulièrement d'exprimer leurs opi-
nions-, est ûri pauvre garçon flottant : tantôt il
condatnneièl guerre, « vaste et criminel assas-
sinat i) ; tantôt il s'affirme qu'il fait, en assas-
sinant, « soîi devoir de soldat, de Français».
Car la guerre devient a le premier, le plus
beau des devoir^, aussitôt qu'elle défend les
champs^ les villes, la race même, les trésors
et lé pasëé d'un peuple. » Les frères Margue-
ritte déclfirent que leur but est d'inspirer au
lecteurs l'horreur de la guerre ». Parfois, en
eft^ét, ils ûôus font souger i aux dessous répu-
gnants et affreux, à cette insanité du meurtre,
à êfettë eîtaltation de la force et des instincts
éaUya^ëSi à toute la basse animalité lâchée ».
Maid il4ëUf arrivé àUssi, pauvres fils de soldat,
d'ëcrifôdfeS ënôrihitéô telles : «Gomme aux tirs
de foires Witi^fois, sur le mail, avec Un plaisir
d'etrfani, feUelté- À^^UIi âf^re vertige, il charge,
éliàiile, tire-. Il né M rehd pé& ëoiiipte qu'il tue^
FILLES A SOLDATS 3l
Il accomplit un acte très simple^ il fait sans ré-
flexion son devoir » !!! Je ne sais pas, même
dans Là Force de l'infâme Paul Adam, de
phrase plus puante et plus coulante de sanie
morale. Néanmoins les Marguerilte et Eugène
Real reprennent bientôt leur demi-noblesse
faite de tristesse incertaine. Ils se demandent
« comment concilier l'implacable antinomie »
du devoir français et du devoir humain. Et ils
se désolent : « Problème insoluble, doute af-
freux ! »
Non, le problème n'est pas insoluble. « Tu
ne tueras point » est un précepte naturel et
éternel. L'Allemagne, la France, la Russie,
sont des constructions artificielles, variables,
périssables. Il n'y a pas de devoir d' Allemand,
de devoir de Français, de deVoir de Russe; il
n'y a que des devoirs d'homme. Fratice ! Alle-
magne î Russie ! vains mots qui n'existiez pas
il y a deux mille ans et qui, dans deux mille
ans, lie serez plus (Jue des noms historiques : les
veilts de folie qui soulèvent ici ou là votre
poussière d'une heure ne peiivent faire douter
du soleil mot"al que ceux qui sont esclaves de
leur temps et des n^ouvements de foule ou
eeux chez qui les persistants instincts de la
32 PROSTITUÉS
brute triomphent de rhomme à peine com-
mencé. Ni Jésus ni Epictète certes ne confon-
draient le son ivre du clairon avec la voix de la
conscience et ne consentiraient à tuer pour les
néants que vous êtes : France ! Allemagne !
Russie !
L'ancien officier de marine qui signe Olivier
Saylor n'a pas plus de talent naturel que les
frères Margueritte et il sait moins son métier
d'écrivain. Aussi banal et ennuyeux, il nous
fait bâiller devant un travail moins correct.
Dans Le Tout-Pourri^ par exemple, où il touche
à des choses qu'il ne connaît pas mieux que
nous, il se manifeste un des mille maladroits
qui, d'un geste avide et ridicule, cherchent le
scandale.
Mais son premier essai, les Maritimes, mé-
rite de nous arrêter un instant par sa valeur
documentaire et révélatrice. L'auteur nous y
montre en acte « l'effroyable stupidité des ma-
ritimes » , leur caractère avili par <c de longues
années passées dans la servitude » et par « les
galons acquis un à un et payés d'obéissance
anéantie » . Il ne ménage pas tous ces infâmes
FILLES A SOLDATS 33
galonnés que l'idée d'une « campagne possi-
ble grassement payée de croix et de proposi-
tions » unit en une émotion commune « comme
l'espoir d'un bon coup assemble des rôdeurs au
coin d'un bois » . Nous voyons ici « la prostitu-
tion des attitudes triomphales au profit d'al-
phonses nationaux ». Et, sous les attitudes
triomphales, nous distinguons la lâcheté blê-
missante de la plupart des gradés, je ne dis
point seulement toutes les fois qu'il s'agit de se
tenir debout devant un chef, mais souvent aussi
quand il faut ne point reculer devant un sim-
ple danger matériel. Ce volume est une bonne
arme de guerre.
Ce volume n'est pas une œuvre d'art, n'est
pas un livre. Les documents sont jetés au ha-
sard — ceux qui sont intéressants et ceux qui
ne le sont pas — dans le vieux moule natura-
liste. Olivier Saylor, très mauvais élève de Zola,
remplace la composition par un gauche entas-
sement. L'écriture lourde, pénible, avance len-
tement, écœurante, en un tangage perpé-
tuel.
Et ces pages sont d'une philosophie insuffi-
sante. L'auteur est — en tant que penseur — un
naïf , Il croit nous montrer, par exemple, « les
34 PROSTITUÉS
faces diverses que la marine n'uniformise pas
comme d!autres collectivités ». Il affirme :
« Partout ailleurs, les gens sont honnêtes ou
canailles à peu près de la même façon. Tandis
que^ chez nous, quelles nuances, quels degrés de
l'un à l'autre des états ». Il ne soupçonne ja-
mais que, s'il distingue les différences ici etnon
ailléûrd, c'est qu'ici il connaît et ailleurs il
ignore. « Plus on est intelligent, dit à peu près
Pasôal, et plus on voit les différences ». Oli-
vier Seylor l'a trop montré dans ses autres ro-
mans : dès qu'il ne s'agit plus de marine, il
a est pas intelligent.
Mais si ses théories ne sont pas intelligen-
tes, en pratique, il se manifeste habile, hélas !
et patient comme ses chers camarades. Il subit
une préface de Paul Adam avec le même res-
pect ébloui qu'une sottise d'amiral. Dans ces
Maritimes où s'étalent tant d'exemples de
couardise et le continuel besoin de paraître sans
être, le Paul Adam qui, depuis quelques an-
nées, flagorne toutes les puissances, prétend,
avec rincompréhension la plus voulue et la plus
lâché, rencontrer je ne sais quel « héroïsme
des idées et des actes ». Un homme aurait re-
fusé la préface piepteuse çt défopniatrice ; un
FILLES A SOLDATS 35
officier l'a acceptée avec reconnaissance comme
un galon accompagné dS mépris.
CHAPITRE III
SOUBRETTES ET BONNES
A TOUT FAIRE ^
m
Soubrettes et bonnes a tout faire
Etymologiquement, la soubrette — sobre-
tarde — c'est la servante entremetteuse qui,
sur le tard, à la brune, va porter les lettres
d^amour. Tandis que sa main frôleuse glisse le
billet doux, son regard et ses lèvres sourient des
promesses ou des malices et par le mot excitant
qu'elle souffle à l'oreille on ne sait si elle rac-
croche pour elle ou pour sa maîtresse.
Ce rôle d^ailumeuse est celui qui plaît le plus
à Catulle Mendès. Même en sa jeunesse pre-
mière, dans la gloire de sa beauté blonde,quand
il portait fièrement la tète d'un Christ qui rêve
d'être Madeleine : cet être à deux faces jouis-
seuses aima surtout les besognes crépusculaires
et équivoques. Sans doute, il sait se déguiser de
toutes les ambitions et il lui arrive de représen-
ter le poète ou le critique comme un cabotin,aux
4o PROSTITUÉS
lumières, est le roi ou rhonnête conseiller. Et
ses attitudes ne marquent jamais raideur ni
gêne. Mais sous les noblesses théâtrales on sent
toujours la joie espiègle de celui qui se travestit.
Il rit de la bonne farce et, bientôt redevenu lui-
même, faitrentremetteur. Il est heureux de nous
offrir, soubrette chuchoteuse ou camelot à la
croupe souple, des bonbons à la cantharide et
des contes transparents.
Naguère, en un livre sur les femmes qui écri-
vent, il me parut juste d'étudier Catulle Mendès.
Mais certains sexes hésitants troublent le na-
turaliste ; on reste toujours inquiet, quelque
état civil qu'on ait attribué à celui-là : si cette
femme n'était qu'un homme qui nous tourne le
dos...
Donc, quoique j'aie donné sur elle un juge-
ment d'ensemble auquel je n'ai rien à changer,
voici que je reviens vers lui. Lui ou elle, mas-
culin ou féminin, Mendès s'en fiche, qui écrivit
dans le Journal du 6 mars 1897 : « Vaccom-
\i plissement de cette chimère, les Etats-Unis de
/ l'intelligence humaine, est-elle souhaitable ? »
Willy, élève de Stanislas qui oublie ses con-
disciples vieillis pour Claudine « petit pâtre
bouclé » et qui, devant l'objectif du photo-
•!!
SOUBRETTES ET BONNES A TOUT FAIRE 4^
graphe, ne boucle plus la boucle d'un pHit jeune
homme que si c'est Polaire qui offre ses grâces
postérieures ; Willy qui ne sut jamais voir aux
yeux d 'autrui que ses propres vices, m'accusera,
j'espère, d'avoir cédé à une nostalgie perverse:
je viens de relire deux de ces volumes de con-
tes où Mendès, fameux par ses imitations, se
laisse saisir lui-même, fuyant et onduleux seu-
lement comme une amuseuse qui s'amuse.
Dans les exercices de U homme-orchestre^
il m'a paru masturbateur remarquable. Je re-
commande ce livre — dirai-je : émouvant? —
aux potaches, pour qui il vaudra un portrait
d'actrice. Les vieillards, grâce à lui, mendie-
ront moins de caresses préparatoires et paraî- -^*
tront rajeunis de dix ans. Quelque esprit est dé-
pensé, d'ailleurs, à cette basse besogne et, si on
le compare au travail de Willy, notre plus ré-
cent allumeur, on trouve délicat et élégant le
geste dont Mendès nous frôle et nous énerve.
J'ai relu aussi Arc-en-Ciel et Sourcil-
Rouge. Ce recueil a le mérite négatif d'être *^^
moins ignoble que d'autres produits du déli-
cieux pornographe décoré. Même, par compa-
raison, sur les trente-deux fragments qu'il con-
tient, deux offrent quelque intérêt. Le livre dé-
4a PROSTITUÉS
bute par Thistoire d'un amour brutal, sorte de
mélo psychologique. Gâté par les agaçantes
roublardises du conteur, il réussit encore à nous
secouer d'une émotion grossière, pas artistique,
à nous secouer cependant. Etpuis,jEigurez-vou8
qu'on rencontre, au courant du volume, une
idée. Peut-être Mendès Ta volée et maquillée,
^ / cette idée ; mais je ne lai pas reconnue. Il ima-
\ ; gine un peintre qui cessa de peindre pour, une
\ raison noble et subtile : la couleur, pense ce
\ pauvre homme, est dans l'univers en quantité
limitée ; celle qu'on perd à fabriquer de l'artifi-
ciel, on la vole à la nature que nos larcins con-
damnent à créer une vie plus pâle. Ne l'avez-
vouspas remarqué, en effet? depuis que salons
et expositions se multiplient, nousn^avons plus
de belle saison. Et ce nous est un grief supplé-
mentaire contre Bouguereau, qui ne vole pour-
tant pas beaucoup de couleur à la nature appau-
vrie. Le petit fou que nous présente Mendès
n'ose pas non plus^ le soir venu, allumer sa
lampe : il craint trop de diminuer les rayons
du jour. Je trouve cette conception exquise,
s : Gertes,le récit est agaçant de mièvreries,de pué-
rilités séniles, d'habiletés bétes. Tant qu^on
lit, on est furieux contre l'auteur qui gâte une
SOUBRETTES Bt BONNES A TOUT FAIRE 4^
pensée supérieure à son talent. Mais, quelques
heures après, quand le sile&oe s'est fait autour
de son bavardage^ quand la nuit a recouvert
ses grimaces, on peut dépouiller Tintéressante
imagination du vêtement barbarement pailleté^
oublier la robe de foraine dont Catulle crut em*
bellir cette duchesse. Les autres contes sont ra-
dotages de vieille qui, pour être moins infâme
dans cette conversation, n'en reste pas moins
inepte.
Les innombrables critiques qui saluèrent en
Mendès un poète firent, presque tous, une cour
intéressée à cette puissance des bureaux de ré^
daction. Pourtant cette cabotine , il fautlerecon*
nattre, sait se maquiller et un dauphin prit un
singe pour un homme.
Tomber des habiletés énervantes de Mendès
aux maladresses de René Mai/eroy : lourde
chute. Des mains expertes et amusées d'une par^
fumée aimable on passe àla hâte grossière d'une
fille qui,' après trente ans d'exercice, ne sait
même pas encore grimacer le sourire et feindre
la joie. J'ai eu le courage» pourtant, de relire un
livre du gauche et laborieux baron, celui qui
44 PROSTITUÉS
in'avaitlaissé le moins mauvais souvenir. Ça s'ap-
pelle Joujou et c'est un démarquage d'un bien
médiocre roman, L'amour infirme de Hugues Le
Roux. La petite René a puérilisé le récit déjà
puéril. Rien de fatigant comme de l'entendre
zézayer, en phrases longues et filandreuses —
j'en ai compté une de soixante-quatre lignes —
la fable sentinventalo-bébête .
Remontons un peu — jusqu'à AbelHermant.
Cette fille sait s'habillera la mode. Garce des
fortifs quand le naturalisme rapportait les pe-
tits cadeaux, elle fait maintenant, le boulevard.
Tous les genres de vaudeville, dialogues pour
les planches, pour les journaux ou pour OUen-
dorff, lui ont révélé leurs émouvants secrets.
Celui de ses exercices qu' Abel Hermant doit
préférer c'estZes Confidences (Tune aïeule. Cette
aïeule vit longtemps, traverse des époques très
différentes et se confie dans le style de chacime
de ces époques, déclamatoire et humanitaire au-
jourd'hui, rieuse et nonchalante hier. Car Abel
Hermant a appris au bon endroit ce métier de
pasticheur que la rue d'Ulm prend pour l'art de
l'écrivain. Qu'on dise tout le mal qu'on voudra
SOUBRETTES ET BONNES A TOUT FAIRE 4^
de l'Ecole avec un grand E : il est certain que
les fantômes qui sortent de ce monument savent
prendre partout leur bien, je veux dire ce qu'il
faut pour, devant des yeux naïfs, se matérialiser.
Parmi les livres légers qu'Abel Hermant fa-
brique avec application je signalerai encore Le
Sceptre.
Le Sceptre^ c'est, en un dialogue peut-être
spirituel, l'histoire d'un archiduc qui, sur le
point d'hériter un empire, recule devant la vie
exceptionnelle, se fait passer pour mort et s'ef-
force de s'organiser une bonne petite existence
bourgeoise. Mais il n'a pas de persévérance, il
rate son entreprise et se résigne à régner.
L'idée pouvait être intéressante et d'une iro-
nie profonde. Mais les choses qui font penser
mettent en fuite le public. Et puis la pensée,
c'est un peu loind'Abel Hermant. Je soupçonne
qu'il n'a pas eu besoin d'être prudent.
Les personnages sont des fantoches absurdes
et leurs conversations essaient seulementd'être
drôles. Quelquefois l'un d'eux déclare que ce
qui arrive « c'est du Shakspeare. » Mais un au-
tre affirme ou vient d'affirmer : « C'est de l'o-
pérette. » Or M. Hermant pastiche mieux Meil-
hac que Shakspeare.
46 PROSTITUÉS
Je voudrais faire plaisir à M. Hermant, gent-
de-lettre considérable. Je dirai donc que Le
Sceptre n'est ni du Shakspeare ni de l'opérette.
C'est du Voltaire. Vraiment oui, de Fexcellent
Voltaire de normalien. Vous pouvez y allez voir :
c'est du Voltaire, ou de l'Edmond About,
comme le Brunetière est du Bossuet.
Le laborieux ouvrier qui a voulu faire un
sceptre et a presque réussi une marotte, est
aussi le fabricant des Transatlantiques. Mais ça
c'est de l'article à treize, de la camelote avouée.
Et il a travaillé pour le théâtre. Ce qu'on se
rappelle — avec la meilleure volonté — de cette
partie de son œuvre, c'est qu'elle lui valut un
excellent duel de publicité avec je ne sais quel
prince des élégances mort depuis et dont le
monocle se suspendait à un ruban très large.
En somme le joli petit Hermant est de ces
normaliens qu'on doit recommander aux direc-
teurs de théâtre, aux directeurs de journaux,
aux éditeurs et au public comme les plus doci-
lement indifférentes des bonnes à tout faire.
Henri de Régnier essaya d'être un poète noble
et réussit à être un versificateur facile et symé-
SOUBRETTES ET BONNES A TOUT PAIRE 4?
trique. Mais les sonnets de José-Mariade Héré-
dia occupent^ garnisons tenaces^ toutes les siné^
cures et toutes les pensions. Ehattendant Tou-
verture, lointaine j'espère, de la succession,
Henri de Régnier essaie de gagner quelque ar^
gent dans le roman. Il nous conte avec indiffé-
rence de bien indifférentes aventures. La Canne
de Jaspe^ le Bon Plaisir^ la Double Maîtresse^
tout ça se vaut et ne vaut rien. Voici Le Bon
Plaisir, mesdames :
Louis XIV traversant une ville au milieu de
son escorte aperçoit à une fenêtre une jeune
femme qui lui plaît. Auprès d'elle, un jeune
homme, l'air heureux. Ce jeune homme devien-
dra un bon soldat et un courtisan d'adresse
moyenne. Il n'aura jamais de succès à la cour,
parce qu'il inspira au Roi un mouvement de
jalousie et que le Roi a une mémoire tenace des
visages môme fugitivement aperçus.
Voilà ce qui se passe dans ce livre. Ça vous
est égal, n'est-ce pas ? Et à l'auteur donc ? Il
fabrique un volume avec ça comme il le fabri-
querait avec autre chose. Ouvrier qui s'ennuie
jusqu'au bâillement, il nous ennuie jusqu'à
Ténervement.
Henri de Régnier ramasse dans l'histoire ou
48 PROSTITUÉS
ailleurs n'importe quelle anecdote comme, sur
le trottoir ou dans un café, une fille qui a besoin
d'argent raccroche n'importe quel michet. Seu-
lement Régnier ne sait pas cacher, maussade, que
l'anecdote ou le michet l'embête et qu'il aime-
rait mieux se reposer : il ne mérite guère son
petit cadeau. Décidément les filles qui jouent
passablement leur comédie de jouissance se font
rares et Pierre Louis est le seul des Trois Gen-
dres — je ne compte pas Gérard d'Houville —
qui parvienne quelquefois à être un peu aphro-
disiaque.
Le type le plus vulgaire de la bonne à tout
faire, c'est peut-être Jules Glaretie. Il sait cui-
sinerun discours, un article de journal, unroman,
un volumede critique ou presque et M°^« Comédie-
Française ne l'accuse pas tous les jours de faire
danser l'anse du panier.
Je l'admire surtout quand il se déguise en
homme et en camelot. Parmi ces braves gens
toujours prêts à nous offrir larticle d'actualité,
question du jour ou portrait du grand homme
qu'on fête, Jules est certainement un des plus
lestes, un de ceux aussi dont la voix éraillée
SOUBRETTES ET BONNES A TOUT FAIRE 49
appelle le plus efiBcacement nos seigneurs les
Bourgeois. Il toucha une grosse part dans les
cinq milliards d'indemnité de guerre payés à
nos ennemis les historiens de 1870. La Com-
mune ne lui fut pas moins profitable que Reis-
choffen et Sedan. Il ouvre certains jours un
musée forain où nous pouvons admirer les mer-
veilles de l'hypnotisme. D'autres fois, il nous
vend un peu de Victor Hugo.
Je ne suis pas un faiseur de boniments, Mes-
dames et Messieurs, et je ne vous affirmerai pas
que les marchandises de Jules Glaretiesoientdes
articles solides et durables. Pourtant la maison
est inscrite parmi les quarante plus considéra-
bles de la place de Paris et le patron siège comme
un autre au tribunal de commerce littéraire
que nous appelons Académie française. S'il a des
platanes et le loisir de se promener à leur ombre,
il peut, comme ce naïf Bornier, se frapper fiè-
rement la poitrine et se déclarer: <( C'est un aca-
démicien qui se promène sous mes platanes ! »
Donc je n'affirmerai pas que,pour trois francs,
il vous foute un travail soigné : vous ne voudriez
pas, mesdames et messieurs. Mais du moins ce
qu'il vous offre est gentil et léger. Un livre de
Claretie, ça n'est pas beaucoup plus lourd à
50 PROSTITUÉS
porter que le petit cochon acheté à la foire et
sur lequel court en sucre rose le prénom de
Jules.
Souvent le pain d'épices est vieux et rance.
Mais le marchand a double mérite qui réussit
à le vendre.
Voici un volume, par exemple, qui s'appelle
Victor Hugo^ souvenirs intimes. G e^i fabriqué
pour l'anniversaire et publié en 1902. Mais c'est
fait d'anciens articles retapés par quelqu'un qui
ne laisse rien perdre et qui n'a pas de temps à per-
dre. Autrefois ces articlesparlaientauprésentde
faits récents. Claretiea mis au passé la plupart
de s«s verbes. Seulement cet homme a beau-
coup de travail. Alors, vous comprenez, il y a
quelques verbes qu'on a oublié de rafraîchir et
quelques phrases blanchies qu'on a négligé de
teindre. On nous parle généralement de Hugo
comme d'un vieux mort. Mais tout à coup éclate
ce couac anachronique : « Il a dû naguère, à
Guernesey,s'amuser beaucoup des journaux re-
ligieux, qui annonçaient, avec une douce cha-
rité chrétienne, que, frappé par Dieu dans son
orgueil, Victor Hugo venait d'être atteint de fo-
lie. » Et Glaretie nous raconte encore, en plein
1902: « On entourait le poète qui, souriant
SOUBRETTES ET BONNES A TOUT FAIRE 5l
1 devant cette mort, qui n'est heureusement pas
près de le toucher^ disait parfois avec sa gaîté
robuste : — Il est peut-être temps de désen-
combrer mon siècle. »
Que contiennent ces vieux articles mal re-
peints que Claretie et Fasquelle nous vendent
honnêtement pour du neuf ? Des anecdotes in-
différentes et ressassées. Une admiration inepte,
sans critique, déshonorante à qui l'éprouve
et presque à qui la produit. En voilà un qui
« admire comme une brute. )> Son estomac
avide n'a pas encore assez avalé de Hugo. Il
pleure, le pauvre affamé: « Le Post-Script um
de nid vie forme MALHEUREUSEMENT le
dernier volume de prose à publier. »
Ailleurs, Claretie cite quelques « livres im-
mortels » et le premier titre qu'il proclame,
c'est Bug-Jargal ! Prudent, il motive rarement
son admiration. S'il se hasarde, il se manifeste
le plus amusant des critiques» Il nous signale
par exemple a la Légende des Siècles dont les
chansons exquises nous charmaient. » La lé-
gende des siècles exquise I Le Corneille est joli
quelquefois, n'est-ce pas, Jules? Aimez-vous
les Lettres à la fiancée ? Claretie les déclare un
chef-d'œuvre parce que celui qui les écrit « est
52 PROSTITUÉS
un laborieux et brave garçon. » Cet académi-
cien me rend optimiste : je suis maintenant cer-
tain que la saison prochaine produira quelques
chefs-d'œuvre.
Où Jules devient particulièrement intéressant
c'est lorsque, quittant les livres, il parle de la
vie de son héros. Lui aussi est un brave garçon,
et qui s'attendrit devant les beaux spectacles.
« S'imagine-t-on — s'écrie-t-il avec des larmes
dans la voix — s'imagine-t-on Victor Hugo
prenant des mouchettes pour couper la mèche
d'une lampe qui charbonne? » Et M. Glaretie,
commerçant qui connaît le prix de la réclame,
profite de l'occasion pour nous informer que
M. Glaretie « possède les mouchettes de Ra-
chel, en argent. »
Ah ! rien n'est petit et sans intérêt de ce qui
concerne Victor Hugo ou Jules Glaretie. Que
de détails précieux nous devons à ce livre. Sa-
chez que, dans le manuscrit d'Hernani^ « Vic-
tor Hugo a donné à ses actes non pas un numéro
mais une lettre spéciale : a, />, c, d, et b. » Ap-
prenez encore que, le titre de ce drame est tracé
« en grandes lettres figurant l'imprimerie et
séparées les unes des autres » tandis que « le
SOUBRETTES ET BONNES A TOUT FAIRE 53
titre de Marion de Lorme est écrit en lettres
anglaises. »
Ainsi, pendant 268 pages, Jules Claretie re-
cueille d'inestimables rognures d'ongles et —
espérons que ça lui portera bonheur — avale,
béat, les excréments desséchés de son grand-
lama.
CHAPITRE IV
PRÉCIEUSES ET PÉDANTES
IV
Précieuses et pédantes.
Il y a Tencyclopédie Roret, il y a Tencyclo-
pédie Zola, il y a Tencyclopédie Paul Adam...
Zola a mis en romans lourdement longs tout le ^**«<' \
mécanisme moderne. Paul Adam veut, d une
ambition en apparence plus subtile et plus no-
\J| ble, enfermer en ses fables vaines et gauches
tout le dynamisme secret de Thistoire, toute la
pensée d'avant-hier, d'hier, d'aujourd'hui. Il
remue des idées comme le naturaliste fit fonc-
tionner des machines. Son Enfant d^Austerlitz
et sa Ruse, par exemple, remplacent une his-
toire de^la Franc-Maçonnerie et une histoire de
la Congrégation aussi bien ou aussi mal que La
Bête humaine remplacerait un traité technique
delà locomotive. Et Paul Adam est capable
d'une idée personnelle à peu près comme Zola
58 PROSTITUÉS
NA était propre à rinvention d'un piston ou d'une
soupape.
Chez Tun comme chez l'autre, le didactisme
- ' tue l'art et la vie : il n'y a pas un seul être vivant
ou harmonieux parmi tant de Rougon-Macquart , {
parmi tant de Gavrois-Héricourt. Si cependant
il est permis de préférer l'un ou l'autre de ces
deux néants laborieux, j'avouerai que Zola
m'irrite moins. Il fut aussi impuissant à créer un
personnage. Mais, tandis que Paul Adam trans-
forme eo immobilités puantes et froides les idées,
^^^ ces vivantes véhémentes ; Zola donnait une vie
étrange, parfois vigoureuse et presque humaine^
aux massives machines. Et, en sa bonne époque,
il agita souvent d'un geste robuste la vie élé-
mentaire et formidable d'une foule. Peut-être
Paul Adam se croit-il un pouvoir semblable, ce-
lui de faire grouiller la vie d'une époque. Hélas !
il s'illusionne.
Le romancier didactique d'aujourd'hui,
comme le poète didactique d'il y a cent ans,
est un professeur hypocrite. Didactiques, profes-
seurs, vulgarisateurs : autant de noms polis pour \k
^ ne point dire plagiaires . Chez ces industriels tous v^
les matériaux sont empruntés. Souvent la pierre
arrachée de l'œuvre d'autrui, reconnaissable
Vi
PRÉaEUSËS £T PÊPANTES 59
f uun seulement à son grain mais à ea taille, est
I transportée telle quelle au tas informe que le di-
dactique appelle son monument. Mais Û y a des
degrés dans rimpuiasance à construire avec des
matériaux étrangers une harmonie personnelle.
Zola, certes, n'étaitpas un architecte. C'était, du
moins, un maçon aux reins solides. Il dressait,
avec les pierres volées^ des murs effroyables,
rectilignes,sansfenêtres,jenesaiBquels remparts
qui écrasent encore de leur masse inutile les ver-
dures. Et dans ces énormités il ne ménageait point
le mortier. Tout cela croule déjà ; mais, les pre-
miers jours, la masse monstrueuse étonnait, im-
posait ridée d'une force, Paul Adam n'a ni
équerre ni fil à plomb. Gemmes pillées et pier-
res de taille conquises, il jette tout ensemble,
au hasard. Les idées roulent, se heurtent, s'écra-
} sent, contradictoires. L'entassement ne semble
même pas une ruine. On sent que le klepto-
mane aveugle n'a rien su faire des matériaux
volés.
Ah I le pauvre professeur et le pauvre écri-
vain , Son esprit est un chaos de souvenirs et de
réminiscences, une cohue de notes rassem-
blées au hasard des lectures rapides. Ses pa-
ges sont des tapisseries hâtives où l'on sent, non
M
6o PROSTÎTtJÉS
|v^ coordonné, le travail de mille mainsfortuites. On
-* entre en son œuvre comme en une ville de ca-
banons inachevés où pleurent cent sagesses frag-
mentaires arrachées à toutes les harmonies ; V\
\ où hurlent et glapissent, affolées encore, par I »
^ leur rapprochement inattendu, les folies de tous *
les vivants et de tous les morts.
Il n'est point, selon la vieille image jolie, Ta- ^
beille qui tire des fleurs un miel personnel, un J^r
miel dont le parfum et la saveur dureront. Kor-
: I rigan de hâte, d'avidité et d'incohérence, il ar- — • |
\ \ rache, pour les porter à la boue de ses livres
j, informes, des brassées de thym,den\,arjolaine et
^ de rue. Et, sous les intempéries, parmi le siffle-
ment des vipères et le coassement des crapauds
qui semblent naître de ses mains de lucre, voici
que l'enchevêtrement des fleurs tout à l'heure
odorantes et des herbes de plus en plus puan-
tes n'est qu'un tas grouillant de fumier.
Sije tenais à être poli, je saluerais en M. An-
dré Gide une de ces intelligences critiques
que leur délicatesse scrupuleuse paralyse. Je
préfère être vrai et, franchement, je crois que
c'est leur impuissance créatrice qui entraîne
y
PRÉaEUSES ET PÉDANTES 6l
ces esprits à se développer en grâce fine et sour-
noise. Un toucher subtil ne rend personne aveu-
gle et ce n'est pas parce qu'on a de la malice
qu'on devient bossu.
Mais il est agréable de jouir de la malice en
tâchant d'oublier la bosse. J'écoute volont ers
M. André Gide quand il expose ses opinions
critiques et j'aime à lire par dessus son épaule
ses souriantes Lettres à Angêle.
L'auteur des Lettres à Angèle est un protes-
tant dont le protestantisme aboutit « à la plus
grande libération. » Il est toujours pour la li-
berté, contre l'unité. Il a raison, quand il s'agit
de ces unités extérieures qui emprisonnent l'in-
dividu dans la foule et le forcent à marcher au
pas des autres, dans la direction des autres. Je
l'approuve aussi de condamner l'unité hypo-
crite qui enferme mon présent et mon avenir
dans mon passé et qui me défend, lorsque j'ai
grandi, de rejeter les vêtements courts pu
étroits. Il est bon et juste de revendiquer le
droit de changer. Mais, si la plupart des uni-
tés qu'on vante sont des diminutions et des ap-
parences, certaines âmes ont une noble conti-
nuité immobile ou progressive. Quand il s'agit
de celles-là, je ne suis plus avec M. André Gide.
4
6â PROSTITUÉS
Il ne faut mépriser ni tous ceux qui changent,
ni tous ceux qui ne changent pas. Le critère
accepté par M. Gide est aussi trompeur que
celui qu'il repousse. Je trouve même supérieurs
à tous les harmonieux, ceux qui ont une unité
réelle dont le principe est intérieur. J'accorde
qu'ils sont rares — comme tout ce qui est vrai-
ment beau. Ils n'en sont que plus admira-
bles.
Vous connaissez . votre faiblesse, M. Gide.
Ne soyez pas trop fier de cette supériorité rela-
tive et n'accusez pas d'être aussi faibles que
vous et plus ignorants d'eux-mêmes ceux qui
marchent dans leur force. Vous avez la haine
de la foule et de tout ce qui est vulgaire, mais
votre haine est mêlée de terreur : « Quand je
suis dans la foule, j'en fais partie, et c'est parce
que je sais ce que j'y deviens que je dis que je
hais la foule. » Votre morale, M. Gide, est une
hygiène de valétudinaire, excellente pour la
plupart, dont quelques-uns n'ont pas besoin.
Vous recommandez à quiconque écrit: «N'ayez
souci que de déplaire aux autres. » Le conseil
est distingué, d'une distinction trop voulue.
Qui a besoin de se défendre ainsi ferait bien
d'attendre : il ne faut pas écrire avant d'ÊTRE
PRÉaEUBES ET PÉDANTES 63
et la résistance, comme la docilité, prouve re-
lation et dépendance.
Les Lettres à Angèle sont ornées de bien
jolis jugements critiques. J'aime chez M. Gide
Teffort pour voir la vérité et pour la dire exacte-
ment. Mais sa vérité ne me satisfait pas : elle
est trop exclusivement élégante et fine, manque
trop de force et de profondeur. Tout ce qui est
arrêté semble brutal à sa faiblesse. Il a dans
la pensée et dans Texpression des trouvailles
charmantes, mais qui sont toujours les trou-
vailles d'un touriste myope. Il se vante lui-
même, sans le savoir peut-être, quand il vante
la finesse et l'ondoyance souriante. Inconsciem-
ment encore, il se défend lui-même et dénigre
ce qui lui manque quand il critique la force
qui est souvent stabilité. Il confond avec la
mortlerepos^ qui peut être puissant. Chez lui
(( le 9oepticisme, nouvelle forme de croyance,
mue amour en haine. » Je sais des natures plus
fortes chez qui le scepticisme a mué l'amour
en dédain et en « froid silence ju, et celles-là je
les aime plus fortement.
Avec des malices délicieuses, M. Gide re-
proche à un article d'Octave Mirbeau quelque
tout petit détail d'une vérité nuancée insuffi-
64 PROSTITUÉS
samment, quelque toute petite inexactitude,
qui est surtout un moyen de grossissement et
d'accélération de la pensée. Là, et ailleurs
aussi, — je crois que je n'adresse pas à M. Gide
un mince éloge — il me fait songer à La
Bruyère corrigeant Tartuffe en Onuphre. Mais
La Bruyère, fin polisseur de statuettes, a tort
de blâmer le moins fini et le moins élégant des
statues, et il eût été bien incapable de dresser la
cariatide, un peu lourde sans doute, qui supporte
une action. Mirbeau, malgré quelque génie, n'est
pas Molière ; mais, si Molière faisait des arti-
cles pour nos journaux, soyez certains qu'il les
ferait mauvais. Le vrai crime de Mirbeau, c'est
de consentir à la cage étroite et de se condam-
ner, pour faire tomber les gros sous, à des tours
de souplesse, lui qui est vigoureux et a besoin
d'espace. Son infamie est d'autant plus grande
qu'il n'a ni» la pauvre excuse de la faim, ni
même l'excuse ridicule de la gêne. Je le hais,
ce Mirbeau, qui me force à admirer la puissance
'de son esprit et à mépriser l'ignominie de son
/ j âme.
Je reviens, pour un rapide salut, à M. An-
dré Gide, esprit fin, délicat et ingénieux, qui
aime le talent comme un homme poli aime la
V.
\
PRÉQEUSES ET PÉDANTES 67
rieur à ses condisciples les plus brillants : le
gentil petit Barrés Maurice et le laborieux
Adam Paul.
Le gentil petit Barrés Maurice nous a dit les
malheurs des déracinés — avec quel succès,
Henry Bordeauxs'en souvient. Henry Bordeaux,
qui veut sa part de l'aubaine, nous conte, au
Pays Natâl^lsL « rare aventure d'un déraciné qui
reprend racine. » Fi 1 quel vilain sceptique Pa-
ris avait fait de Lucien Halande. La petite patrie
lui redonne des croyances et de l'énergie — oh ! '
de l'énergie sans brutalité, rassurez-vous, Ma-
dame, et des croyances, rassurez- vous. Mon-
sieur, qui ne blesseront jamais le voisin. Elle
lui restitue, cette bienfaisante terre patriale, la
sève bien sage et raisonnablement coulante
et le rend tout à fait digne du riche mariage
qui récompense les conversions durables non
moins généreusement que les innocences. Et les
gens fidèles à leur village sont aussi délicieu-
sement vertueux ici que dans le salon d'Octave
Feuillet, ma chère. Et les déracinés sont d'af-
freux bandits qui font un peu peur et qui font
beaucoup rire, comme ceux que dessine le
petit Barrés quand son fusain aligne tout un
monôme de petits Barrés.
68 PROSTITUÉS
Les personnages antipathiques ont d'ailleurs
chez Henry Bordeaux quelque diversité et les
degrés de leur laideur disent avec précision de-
puis quel temps ils sont déracinés. Lucien Ha-
lande n'a que dix ans d'exil et il reviendra pour
toujours à la terre maternelle : aussi n'est-il,
avant son heureuse conversion, qu'un sceptique
un peu agaçant. Le père de Jacques Alvard s'é-
tant installé dans une autre province que la
sienne, Jacques Alvard est une canaille énergi-
que, un dominateur sans conscience. Il fait hor-
reur. De plus anciens déracinés feront pitié
« par leurs pensées violentes et leur faiblesse
pour agir w.M. Henry Bordeaux nous expli-
que gravement : « C'est la fin d'une race de déra-
cinés ». Et je suppose qu'avant d'écrire cette
phrase péremptoire, il avait longuement songé
aux Américains du Nord, pauvre race trans-
plantée qui se meurt d'impuissance et d'ané-
mie.
Ne croyez pas que M. Henry Bordeaux ne
connaisse et n'imite que les œuvres récentes de
Barrés et les œuvres demi récentes d'Octave
Feuillet. Son érudition pillarde fait de plus loin-
taines excursions dans le passé et en rapporte
de précieuses épaves légitimement recueillies
PRÉOEUSES ET PÉDANTES 65
politesse, mais que le génie blesse comme une
offense personnelle. Un marquis eïirubanné
rencontrant Hercule aux jardins de Versailles
eût exprimé son humiliation par de bien jolies
railleries.
Henry Bordeaux est un garçon qui réus-
sira. En même temps que des romans qui
ne choquent personne, des romans dont les
vieilles revues proclament l'élégance, il fait
de la critique, de cette bonne critique « cour-
toise » qui conquiert successivement les éloges
des gens influents, là légion d'honneur, les
prix à l'Académie et, un beau jour, l'Aca-
démie elle-même. De la critique à plat ventre
devant les puissances d'aujourd'hui ; de la cri-
tique diplomatique qui, devant les puissances
possibles de demain, sourit, s'incline et se ré-
serve. Ses dissertations et ses politesses sont
<{ bien écrites », comme on dit. Leur banalité
à la dernière mode révèle un de ces écoliers
obstinés qui ont fait, au lycée puis ailleurs,
cinq ou six rhétoriques au lieu d'une et qui res-
tent toute leur vie « élèves de l'Ecole Normale » .
66 PROSTITUÉS
Ils ont bien, je crois^ la fatuité de dire a an^
ciens élètes », boub prétexte qu'ils sont deve-
nus externes ; mais la vanité excessive de cette
restriction ne trompe plus personne.
Un aveu : j'ignore le «curriculum vitaa » de
M. Bordeaux, et un de ces imbéciles qui ne
voient que les faits extérieurs m'objectera peut-
être que celui-ci n'a point passé par V Ecole.
Mais il est des esprits si avidement passifs
qu^ils adorent je ne sais quels échos des
professeurs, et tout enseignement a sur ces
heureux somnambules une influence à dis-
tance.
Le Pays Natal et La peur de vivre sont de
joli» petits articles très adroitement fabri-
qués. Divers camelots bonisseurs furent peut-
être sincères, ou presque, dans leurs éloges.
L'auteur sait admirablement tout ce qui peut
s'apprendre. Dès aujourd'hui, comme un ânon
précocement docile mérite le bât, cet élève
est digne d'entrer dans la docte toge. Il atteint
toute la perfection vulgaire dont il sera ja-
mais capable et peu de gens sont plus habiles
à mettre en œuvre les idées d'autrui. On a
quelque peine à distinguer en quoi ce « nou-
veau » du lycée Hippolyte Taine reste infé-
Vi
• PRÉCIEUSES ET PÉDANTES 69
puisqu'elles viennent de livres « tombés dans
le domaine public. » Un éditeur peut prendre
tout Balzac et le livrer au plus ridicule des
illustrateurs : pourquoi M. Henry Bordeaux
aurait-il scrupule à se parer de quelques pages
du M édecinde campagne ? Balzac nous fait enten-
dre dans une grange la légende de Napoléon con-
tée par un vieux soldat. Dans une grange du
Pays natal un vieil ouvrier nous dira la légende
de Victor Hugo. Le Victor Hugo des paysans,
puisqu'ily a leNapoléon des paysans. Je n'aurai
paslanaïveté de vous avertir queTampleur bal-
zacienne manque un peu à M. Henry Bordeaux
et que sa réduction de la grande statue est un
petit bibelot aussi joli et aussi ridicule que le
petit Barrés lui-même.
Un livre de Maurice Barrés, d'Henry Bor-
deaux ou de Paul Adam est une collection de
bibelots. Ces industriels volent des modèles d'i-
dées partout où il y en a ; mais ils en font de
très petites réductions qui puissent tenir dans
le petit appartement moderne qu'est leur cer-
veau et dont le poids ne fasse pas crouler le
volume, tablette quelquefois élégante, toujours
encombrée. Les systèmes, ces dieux hostiles et
vaillants, dont le moindre briserait et la tablette
yO PROSTITUÉS
frêle et l'étroite cage, n'entrent naturellement
au capharnaûm que sous les espèces et appa-
rences de statuettes. Petite fille qui joue avec
ses poupées et qui leur donne sa propre nature,
Paule,Mauricette ou Henriette range gentiment
les idoles et leur prête des phrases jolies. Ces
icônes représentent des êtres farouches et qui
élargissent autour d'eux la solitude ; mais les
enfants qui s'en amusent les transforment en
petits bavards polis et qui se font des grâces.
Seulement, par instants, la petite fille tremble
un peu : si les poupées étaient vraiment vivan-
tes ; si elles allaient se révolter. . . Et elle leur
recommande, d'une voix mal assurée, de res-
ter bien sages. « Il avait fait un effort immense
pour donner une grâce tranquille à cette tirade »
dit Henry Bordeaux d'un de ses personnages.
Voilà une des caractéristiques du style de Paul
Adam^ de Barrés ou de Bordeaux, du a style
bibelot » : l'effort immense et ridicule pour
maintenir en une grâce tranquille les reflets
d'idées brutales ; pour parer d'un calme philoso-
phique le souvenir microscopique des plus ora-
geuses doctrines ; pour identifier dans la mort
les vivants les plus contradictoires.
Les cerveaux de ces gens*là apparaissentd'a-
PRÉCIEUSES ET PÉDAHTES 7I
bord comme des lieux d'asile et on voit tout de
suite qu'il n'y a pas en ces pays falots de popu-
lation indigène. Mais on se demande pourquoi
des habitants si divers, si nécessairement hos-
tiles, sont rangés immobiles, au lieu de s'entre-
tuer en un magnifique combat hurlant. On finit
par reconnaître quç l'atmosphère est empoison-
née et que les vivants, aussitôt entrés ici, meu-
rent. Alors on rit de voir le propriétaire passer
en recommandant aux ombres, avec de grands
gestes un peu grinçants, de ne pas crier et de se
montrer de bonne compagnie.
Un des procédés les plus commodes et les
plus rapides pour parer d'une grâce tranquille
les phrases mortes de ces livres morts, c'est la
symétrie. Le Pays natal est disposé en deux
étagères dont les bibelots se font agréablement
pendant. Et voici comment écrit Henry Bor-
deaux. « La meT bleue qui assainit et élargit nos
sentiments humains. » Voyez-vous Tadroite
fabrication de la phrase : deux verbes au milieu
et, de chaque côté, harmonieusement équilibrés,
un substantif et son épithète. Harmonieuse-
sement équilibrés ! le crois-tu bien, nigaud?
Il était déjà assez inutile de nous dire que la
mer est bleue. Si tu nous apprends en outre
72 PROSTITUÉS
que les sentiments des hommes sont humains,
c'est uniquement, je suppose, pour la régul-
arité extérieure. Malheureusement une épi-
thète est d'ordre physique, Tautre d'ordre
moral et Pascal trouverait que tes fenêtres,
fausses toutes deux, sont, ridicule inattendu !
peinturlurées à des niveaux différents.
L'adjectif est d^ailleurs plus banal ici que chez
Barrés ou Paul Adam et seul, je crois, un natu-
riste oserait dire : « Il admira la moisson féconde^
la substance magnifique du pain nécessaire, »
Or c'est tout le temps comme ça. Non, pas tout
le temps. Quand Pépithète serait absolument
indispensable à un artiste, alors, mais alors seu-
lement, Henry Bordeaux n'en a pas besoin.
Voici une de ses meilleures phrases, une des
vingt qui paraîtront belles à la lecture sommeil-
lante d'un voyageur de sleeping-car : « Comme
les conquérants qui agrandissent leurs conquêtes
par l'imagination, il faisait du présent victorieux
le piédestal d'un avenir de gloire. » Il n'est
pas besoin d'un psychologue profond (Paul
Bourget lui-même suffirait à la tâche) pour remar-
quer qu'aux yeux d'un jeune ambitieux l'avenir
n'est pas une statue précise, mais une succes-
sion de degrés qu'une lumière de féerie soulève
PRÉCIEUSES ET PÉDANTES 78
l'un après l'autre et où monte un vertige joyeux.
Et cette faute de pensée (on est bien obligé
d'accorder aux quantités négatives les noms
des quantités positives) est aggravée d'unefaute
d'imagination. Le « piédestal » de cet avenir
ne saurait être un piédestal ordinaire. Un véri-
table artiste^ un de ceux qui voient ce dont ils
parlent, l'eût, selon son tempérament, précisé
d'une épithète de forme, éclairé d'une épithète
de couleur ou auréolé d'une épithète de lumière.
Mais né suis-je pas vraiment trop naïf de re-
marquer qu'un marchand de bibelots, même
lorsqu'il donne à son étalage un ordre heureux,
n'est pas un artiste ?...
Ouvrier qui prend des échafaudages pour un
monument, Maurice Montégut dressa en vers
hâtifs et rauques des drames qu'il croyait
shakspeariens et qui, en effet, étaient peints
noir et rouge. Depuis longtemps il s'adonne à
la nouvelle et au feuilleton, articles d un place-
ment plus facile. Mais il a toujours des préten-
tions littéraires et même, Dieu me pardonne !
philosophiques. Des critiques amis affirmèrent
que tous ses livres étaient de la mêmt force et
5
74 PROSTITUÉS
cependant ils louèrent plus particulièrement
La jFVâiic/é. Je suis trop naïf pour avoir remar-
qué si^ par hasard, les « études » dont je me
souviens n'auraient point paru au moment où ce
volume nous éblouissait aux étalages. D'ailleurs
mon expérience personnelle m'a appris que
toute cette œuvre, à une exception près, est^en
effets de la même force. Il est cependant juste
de signaler l'exception et de recommander aux
lecteurs qui ont de demi-exigences Le Geste.
Le Geste est un roman simple et assez bien
construit. Un homme aime à la fois sa femme
et sa maîtresse ; lui-même est aimé des deux
côtés. Les trois douleurs intimes sont étudiées
avec une apparence de conscience et les carac-
tères ne sont pas maladroitement établis. Mal-
heureusement le sujet ne se développe pas de
lui-même, comme un vivant. La fable est cons-
truite du dehorsi par de grossiers procédésdra-
manques. Selon sa coutume, le métier, cethor-
rible traître de tous les drames modernes, étran-
gle l'art lâchement avec des milliers de ficelles.
L'écriture massive et rugueuse blesse dans les
pages qui veulent sourire grâce et douceur. A
condition de lire très vite, elle paraît supporta-
ble dans l'action orageuse et dans l'analyse :
PRÉaEUSÊS ET PÉDANTES 76
Adolphe Dennery et Paul Bourgel nous ont ren-
dus si peu exigeants. • .
Ceux qui aiment Montëgut doivent admirer
dans Le Gesteune inspiration particulièrement
heureuse et un livre relativement harmonieux.
C'est ici le sommet de Montégut. A nous qui
voyons que ce sommet est une taupinée, La
Fraude dira mieux la vaste platittide ordinaire
de son œuvre. Le Geste excepté, aucun de ses
livres n'est supérieur kLa Fraude ; aucun non
plus ne lui est très inférieur. Lisons ensem-
ble :
Hartevel fait une fille à sa belle-sœur et la dé-
clare comme son enfant légitime. La belle-
sœur abuse de la situation, se livre à des chan-
tages déplus en plus onéreux. La fortune d'Har^
tevel résiste, mais le souci ruine sa santé: son
cerveau s'affaiblit, il revient aux croyances de
son enfance et meurt.
Mathieu Soulières laisse mourir son meilleur
ami qu'il pourrait sauver: c*est qu'il aime là
femme et la fortune de cet ami. Il épouse la
veuve belle et riche. Il est puni, non point par
la providence — M. Montégut a trop de respect
pour le positivisme — mais par une étrange
taquinerie scientifique qui s'appelle, paratt-il,la
76 PROSTITUÉS
télégonie : il a un fils qui ressemble au premier
mari et il se tourmente jusqu'à en mourir de la
présence de ce spectre approuvé par l'Acadé-
mie de Médecine.
Le lecteur se demande pourquoi je lui ra-
conte, généreux, deux mélos au lieu d'un. C'est
que, sans doute, le Jour/ia/paie à la ligne. Et,
quand il vient de publier un feuilleton de Mon-
tégut, il refuse de lui en prendre immédiate-
ment un second. Montégut, commerçant ma-
lin et romancier idiot, tourne la difficulté en
mettant deux feuilletons sous un seul titre. Et
puis, vous savez, ici l'épisode fleurit librement
et les aventures de Brout de Ghandeilles, dit
Bout-de-Ghandelle, et de M"® Mouche font des
lignes parmi les aventures d'Hartevel, de Sou-
lières, et du filsàSoulières, et de la fille à Har-
tevel.
Chacun des deux romans ineptes est dressé
laborieusement sur une pointe d'aiguille. Mais
l'architecte, qui aime la solidité et qui voit à
chaque instant que ça tombe adroite ou que ça
croule à gauche, apporte inlassable d'autres ai-
guilles, multiplie indéfiniment contreforts ridi-
cules et lignes lucratives. Tout est bon à cet en-
tasseur, qui se croit un constructeur ; et la
PRÉCIEUSES ET PÉDANTES 77
guerre de 1870 devient, entre ses mains, une
« utilité »•
Ce volume, comme ses nombreux frères, ré-
vèle en Maurice Montégut un bourgeois grin-
cheux à philosophie de vétérinaire triste : posi-
tivisme étroit et pessimisme sans horizon.
Il nous présente, entre autres, une marion-
nette qui « glissait aux pensées démentes. »
Et rénumération des pensées démentes com-
mence par cette inquiétude qui mérite bien, en
effet, la camisole de force: ce S'il était vrai qu'il
fût des âmes... j>
M. Montégut ronchonne et bougonne, pour
toutes sortes de raisons : à cause de « la part
de vérité qui entre dans chaque mensonge » ,
ou bien parce qu'on dîne trop tard aujourd'hui.
En 1869, (( on dînait encore à six heures et —
remarque notre profond philosophe — rien n'en
allait plus mal pour cela. » Ronchonnant et
bougonnant, il se promène sans hâte — oh 1
oui, sans hâte, — à travers ses gauches pou-
pées et, de temps en temps, leur casse quelque
chose : aux unes parce que, bon bourgeois,
il tient à les punir de leurs fautes ; aux autres,
parce que, pessimiste logique, il est bien forcé
de les punir de leur innocence. Sa manière
78 PROSTITUÉS
rageuse m'amuse, car il se fâche contre ses fan-
toches comme si vraiment ils étaient vivants,
comme si c'étaient des êtres de chair, sortis du
cerveau Balzac, au lieu de pauvres marionnet-
tes faisant trois tours sur la gélatine Montégut.
Mais quelquefois il veut sourire, et il devient
sinistre. L'épisode de Brout de Ghandeilles, dit
Bout-de^Chandelle, et de M*^^ Mouche lui per-
met particulièrement de manifester la finesse
de son esprit et la légèreté de sa fantaisie. Cha-
cune de ces deux présomptueuses marionnet-
tes prétendant se faire aimer de l'autre, on se
demanda longtemps « si la Mouche sa brûle-
raitàla Chandelle ou si la Chandelle seconsume-
rait en attendant la Mouche. » On s'aperçut bien-
tôt, hélas! que « de moins en moins , la Mouche
ne paraissait disposée à se brûler les ailes à la
flamme vacillante du pauvre Bout-de-Chan-
delle. » Aussi plus d'une fois « le pauvre Bout-
de-Ghandelle fut sur le point de s'éteindre. »
Réjouissons-nous, pourtant : il oublia la Mou-
che et de vint un gros financier capable d'éclai-
rer largement. « Ce n'est plus Bout-de-Chan-
delle ! s'écrie un solliciteur comblé, mais une
bougie de l'Étoile,,. C'est un cierge, un vrai
cierge,,. »
PRÉQEUSES ET PÉDANTES 79
Toutes ces belles choses nous sont dites dans
la langue la plus plate, la plus encombrée et la
plus impropre. Je ne sais quelle héroïne
« filait8urrEapagne,où jadis die s'était corn-
pliquée d'une second© fille, aprè^ la Russie,
dont elle gardait un fils. » Jalousez le bonheur
de Bout-de-Ghandelle : « les dames ne lui té-
moignaient point d'attitudes cruelles. » Et ad-
mirez le génie du musicien Paul Kotchouleff
qui « chanta, d'une voix large et ^piive, pendant
une heure durant, de nobles mélodies d'un
grand souffle inspiré. » Souhaitez la conver-
sation de gens comme le docteur Romain a dont
la j;p^cia/i7^ était une fine ironie. » Dans tous les
discours que lui prête le pauvre Montégut, jû
n'ai trouvé, il estvrai, qu'une seule ironie, mais
combien fine : le docteur parle d'une chienne
comme s'il s'agissait d'une femme et d'une
femme comme s'il s'agissait d'une chienne,
M. Montégut est un incompressible pgète,
un orgue de barbarie monté pour cinquante
ans et, s'il ne se défendait contre son génie pro-
sodique, ses romans seraient d'interminables
mirlitonnades à. la François Goppée. Mais il se
défend et ne grince que toutes les cinq minu-
tes un alexandrin bébête :
80 PROSTITUÉS
11 ne tarissait pas au cours des épithètes...
Saurait bien retrouver la Mouche dans son vol.
Quelquefois il laisse échapper la paire :
Sarah le promena sur les routes fleuries
Devant la perspective immense de la mer.
Je relève encore, dans la même page, ces trois
vers de mesure grandissante :
Comme il était très opulent.
On le supportait ; Sarah la première.
Par un respect ancien pour les grandes fortunes.
Souvent aussi le ridicule versificateur se
souvient, mais trop tard, qu'il exécute une
commande de prose, et il démolit des vers déjà
faits. Toujours parle même procédé, en ajou-
tant une épithète inutile. Le malheureux est
obligé de cheviller pour se mettre en prose !
N'ont-ils pas eux aussi (pillé), rançonné sans merci?...
Murmurait de son ton d'enfant (soumis), reconnaissant.
Rien de plus agaçant que le heurt continuel
contre ces hexamètres qui sonnent creux. M.
Montégut serait avisé de se faire «traduire en
vers par M. Viélé-Griffin. Après cette opéra-
tion, quelque lecteur indulgent croirait peut-
être lire delà prose.
PRÉCIEDSES ET PÉDANTES 8l
La main , lourde, gauche, ne déplairait pas en
plein air, au rythme des besognes rurales ; elle
amuserait quand, à la veillée, son geste franc
et qui s'ignore accompagnerait quelques massi-
ves plaisanteries ballotées aux vagues du rire.
Hélas ! toute chargée de bagues prétentieuses,
elle trace, daq^unsalonprécieux et ridicule, des
sinuosités mièvres.
Cet Albert Boissière est composé de bonne
grosse sottise, Je malice grossière, de senti-
ments bas. Mais il a de l'ambition. Paysan par-
venu cabotin, il s'écoute parler et, sans doute, se
regarde écrire, ébloui, dans « la confidence de
la glace. » C'est le pitre forain excellent à faire
la parade, à recevoir les gifles sur une joue trop
rouge pour rougir et à espérer courbé les coups
de pied au cul : pourquoi faut-il qu'il rêve des
élégances du jeune premier et qu'il s'acharne
à parler avec une recherche plus comique que
ses lazzis ?-..
Il pourrait avoir de la malice champêtre et
faire au guignol Flammarion un passable « au-
teur gai. » Vraiment oui, dès qu'il condescend à
quelque simplicité, sa sottise est amusante de
5.
8a PROSTITUÉS
naturel. Mais le plus souvent il se laisse éblouir
aux lumières fumeuses delà baraque devantquoi
il bonimente ; il prend les planches branlantes
qui le supportent pour le Parnasse ; il est un
nigaud réjoui qui croit utile de ne pas rire, un
ahuri qui fait l'informé.
Poète !... Il veut être poète ! Et il veut être
délicat! Il fabrique — ne riez pas — des Aqua-
relles d'âmes. Ça croit avoir une âme, Tauteur
des Chiens de faïence^ et que son âme* c'est de
l'eau. J y suis allé voir : l'auteur des Chiens
de faïence a raison et il a pour âme quelque
chose qui ressemble assez à la mare aux ca-
nards.
Nulle sensibilité chez lui; les reflets ne frémis-
sent point dans sa bourbe épaisse. De l'imagi-
nation ? Oui, celle d'une boule de jardin ou
d'un miroir à élargir le rire d'es passants.
Il remplit ses livres d'analyses mille fois
lues. Ses réminiscences les lui apportent d'abord
déformées en énormités amusantes. Le mal-
heureux les veut subtiles et fortes. Il amenuise
ces vieilleries et les brise au poids de mots
dont la précision abstraite et la netteté pédante
lui semblent rares. Il est — ne serait-ce point
la caractéristique du pitre qui se déguise en
PRÉaEDSES ET PÉDANTES 8*J
mondain ? — un précieux brutal. Ses «ywâf
relies drames sont des eaux-fortes mancjuées et
indéchiffrables ou d*énormes caricatures invo-
lontaires.
Il pose les trois fleurons de lacourçnne sur sa
large tête de rigolade.Sa grosse gaieté se retient,
se mord les lèvres, s'ingénie à paraître l'esprit
le plus fin, la pensée la plus profonde^ la poé-
sie la plus parfumée. Dans « la confidence delà
glace »^ lamaritorne, qui ne trompera personne,
se trompe elle-môme, se voit priucçsse, et, avec
des grâces et des respects, elle se salue.
Les livres sérieux d'Albert Boissière sont con-
ceptions d'une ingéniosité toute factice et ali-
gnements au cordeau. Ses personnages sont dç3
marionnettes réussies bouffonne^, mais que le
montreur croit élégantes ou terribles. A tra-
vers la pratique dont il pense ennoblir sa voix,
il dit pour elles des paroles voulues profondes
ou somptueuses et qui sont sottises laborieuse-
ment alambiquées. Il leur fait toujours parler
le vocabulaire écrit et la syntaxe écrite d'un
élève en concettis.
Aux Chiens de faïence et d^ns Monsieur Du-
plessis veuf^ Albert Boissière consent à être le
pitre imbécile et rigolard. Ici on peut s'arrêter
84 PROSTITUÉS
quelques instants sans trop d'ennui : Boissière
cesse d'être ridicule et reste presque aussi drôle.
Il a dépouillé ses oripeaux de théâtre, il s'est
regardé dans sa nudité risible et, avec sous les
yeux ce modèle excellent, il a tracé, d'un pin-
ceau exact jusqu'à la caricature, des âmes basses,
des prétentions têtues, des conceptions étroites.
Sans doute, il ne parvient jamais à rejeter
toutes ses précieuses abstractions. Des restes
de loques pendent, feuilles de vigne bizarres,
en divers endroits des statuettes grotesques,
cachant un doigt ou habillant un nez.
J'ai vu souvent, même dans ceux de ses livres
qui se prétendent sans prétentions, un person-
nage qui « risquait l'incertitude du parquet
glissant, » ou qui, au lieu de s'appeler Suin,
« s'autorisait du nom de Suin. » J'en sais un
qui tient à la main « l'inexpérience d'un petit
instrument. »
Mais souvent le naturel premier, malgré le
poids des lourdes habitudes, remonte et éclate.
Boissière, par exemple, se fait le parrain d'une
fille publique pour la doter du surnom de
Victoria. Voyez-le ensuite s'égayer, l'œil gri-
vois et la lippe grasse, de ce « pseudonyme à
deux places » et pousser du coude une cama-
PRÉCIEUSES ET PÉDANTES 85
rade rosse, pour qu'elle appelle Victoria : « Sa-
crée omnibus. »
Cette drôlerie grossière n'est pas sans amuser
une minute. Car M. Boissière, si gêné dans le
monde et si emprunté dans la poésie, est à son
aise, comme chez lui, dès qu'il rince, hilare
et reniflant, les cuvettes d'un bordel.
Saint-Georges de Bouhélier, jeune réclamiste
habile, mais écrivain inférieur même à son
père, le pauvre Lepelîetier de VEcho de Paris,
est, comme vous savez sans doute — il s'est fait
faire tant de publicité — le chef de « l'é-
cole naturiste ». a Naturisme » peut sembler
aux malveillants une imitation de « natura-
lisme. »
Le plus soigné et le plus prétentieux des li-
vres naturistes, La tragédie du nouveau
Christ, fut peut-être griffonné parce que Zola
publiait à la même heure une série titrée
Les Quatre Evangiles. D'ailleurs Jehan Rictus,
quelques années auparavant, avait par un pi-
quant <( soliloque » jeté un christ ahuri dans
notre société moderne. L'idée, dès lors, était
dans l'air comme une de ces épidémies qui
86 PROSTITUÉS
frappent toujours les cerveaux faibles. Saint-
Georges de Bouhélier, le plus gélatineux des
écrivains, et Fernand Hauser, le plus puant des
reporters, furent frappés les premiers. Maison
ns va pas sentir les déjections d'un Hauser.
On peut au contraire accorder à la misère psy-
chologique de ce pauvre diable de Bouhélier
quelques instants d'attention.
Donc ce pauvre diable de Bouhélier, nous
offrit — c'est lui-même qui le proclama en
une modeste préface — une œuvre « farouche,
forte et tumultueuse ». Mais, si vous aimei.
mieux autre chose, ça deviendra « un chant
mythique » ou encore a une œuvre de sainte
cérémonie... une tragédie à forme rituelle».
L'auteur peut donc exiger de qui entre chez lui
le respect dû aux temples et à la fois l'avide
curiosité qui entraîne dans une baraque fo-
raine quand le bonisseur a promis du fa-
rouche, du fort et du tumultueux. Il s'est d'ail-
leurs appliqué à « encombrer » tumulte et
sainte cérémonie de « danses mugissantes » ,
à y introduire le « chœur terrible des voix tra-
giques » , à (( embarrasser » le tout « d'un tour-
billon de nuées obscures. » Ce saint encombre-
ment et ce fracas rituel ne sont pas de trop ici,
PRÉaEUSES ET PÉDANTES 87
puisqu'on nous donne, tout bonnement, « le li-
vre du héros de ce temps. )>
Le Christ de Saint-Georges de Bouhélier ne
ressemble guère, en effet, à Jésus de Nazareth.
Certes, le toujours jeune auteur a lu les Evan-
giles, ou du moins il le croit. Mais ce n'est pas
de ces vieux livres, c'est de lui-même qu'il a
voulu sortir « un Christ nouveau tout entier » :
« J'ai laissé de côté les Evangiles antiques, je
me suis écarté du Christ qui y est peint. » Pour-
quoi alors conserver le nom de Christ à son
personnage ? C'est qu'il convient, sans doute,
de remplacer les Evangiles « antiques », trop
peu naturistes, par le chef-d'œuvre du gosse à
Lepelletier.
Le « nouveau Christ » fait des discours anar-
chistes. Je n'y vois nul inconvénient. Ses dis-
ciples comprennent mal. Ils croient obéir à la
pensée du Maître en faisant sauter une ville.
« Trahi dans son esprit », le nouveau Christ
se met bougrement en colère. Une nuit, en"
pleine rue, il adresse à ses compagnons étonnés
des vocatifs qui ne manquent pas d'énergie :
« O viles brutes que vous êtesf... O infâmes
traîtres!... » Après d'autres injures qui ont
sans doute quelque chose de rituel aux yeux du
:i
88 PROSTITUÉS
nouvel évangéliste, le nouveau Christ, en arrive
à parler comme Hermionne, ce qui, en effet,
pour un Christ, ne manque pas de nouveauté.
€ Pourquoi m'avez- vous écouté? » s'écrie-t-il.
Puis « il se lance comme un insensé et va heur-
ter les portes tout en vociférant. » Les habi-
tants sortent, inquiets, c II y a un fou par
ici ! » déclare l'un. Et un aiitre, plus rituel :
« Il gueule fort, ce cochon-là. » Là-dessus, on
traîne « ce cochon-là » au supplice. — Ça n'est
pas bien compliqué, un Evangile qui n'est pas
« antique ».
Le « nouveau Christ » est pourtant d'un ca-
ractère assez inattendu. Sauf dans l'accès de
lièvre chaude où il se fait arrêter, c'est un Christ
douillet, lâche et égoïste. Il pleurniche : « Com-
bien il m'est indifférent de faire une chose ou
bien une autre, car de toutes celles que j'accom-
plis, il ne résulte pour moi que des souffran-
ces... » Ou bien il hurle: « C'est sur moi que
vont retomber les châtiments ! . . . Non ! non ! ne
m'interrompez pas ! . . . Que j'emplisse l'espace
de mes cris épouvantés ! . . . » Le « héros de ce
temps » passe beaucoup de temps à gémir sur
lui-même. Il es vrai que ce bon petit Bouhé-
PRÉaEUSES ET PÉDANTES 89
lier prétend le faire « geindre avec une sévère
expression de majesté ».
Les personnages de cette tragédie parlent la
plus prétentieuse, la plus exclamative et la plus
vagissante des langues :1e naturisme. Le Christ
dit des banalités scientifiques. Ou parfois, inat-
tendu professeur de grammaire, il recommande
aux disciples — qui sont, remarquez-le, un fos-
soyeur, un carrier et un maçon : « Ayez soin
de venir à moi à tout instant, comme d'un
terme dérivatif on va à Pétymologie. »
Les gens du peuple, fort nombreux dans cette
tragédie, mêlent avec agrément grossièretés
populaires et élégances naturistes. Aucun d'eux
n'est assez simple pour vous voir; ils peuvent
seulement « voir votre aspect. » Ici on ne dit
pas : moi ; on dit : « mon être existant. » Par-
lez se traduit par « Prenez une voix. » Et
quand la foule veut chasser quelqu'un d^une
place publique, elle crie: « A la porte! à la
porte ! »
On ne peut imaginer la mollesse de Saint-
Georges de Bouhélier écrivain, son impréci-
sion et son bavardage. Quand un personnage a
demandé : « Si je vous donnais sur nous-mêmes
go PROSTITUÉS
quelques notions, quelle sorte d'usage en feriez-
vous? » il interroge encore: « Gomment vous
en serviriez- vous? » Et il redouble : « A quel
emploi les destinerîez-vous? » Il ne suffit pas
au Christ de constater: « Mon effort a été
vain. » Il continue gravement: « Et je n'ai pu
réussir. » S'il gémit sur sa responsabilité, après
avoir soupiré: « Combien j'en éprouve le
poids! » il pleure immédiatement: « Et jus-
qu'à quel point elle me pèse ! . . . » A chaque
instant le pléonasme patauge, enfantin : « Al-
lez-vous mentir devant moi pour m'accabler de
preuves dénuées de vérûél » L'incohérence
n'est pas rare : « Jamaw je n'y consentirai en
ce moment. » Ni Tincorreotion la plus igno-
rante ou la plus étourdie : « Ils nous ont dit
qu Une fallait pas convoiter le bien d'autrui,
se montrer charitables, ne pas tenir aux cho-
ses. »
Partout flottent des ombres d'idées banales et
l'expression, qui n'est pas plus vivante, ne par-
vient pas à saisir un seul de ce» fantômes.
Le nom l'indique et les « œuvres » le prou-
vent, le naturisme est un naturalisme auquel
on a coupé quelque chose. Quoi? Voilà qui est
difficile à dire en une autre langue que le latin
PRÉaEUSES ET PÉDANTES 9I
d'Abélard. Si pourtant nous définissions ces
bons petits naturistes: des naturalistes pour
chapelles sixtines. . .
CHAPITRE V
CHANTEUSES DE SALONS
ET DE CAFÉS-CONCERTS
V
Chanteuses de salons et de caf^s-concerts.
Ne prêtons pas aux riches : ils ne rendent
jamais. Le beau vers qui sert de titre au pré^
sent chapitre — je l'affirme hautement — m'ap-
partient en toute propriété et on ne réussira
pas à le trouver dans les œuvres complètes de
M. François Gojppée,
Etudions^ sans autre préambule^ quelques-
uns de ceux que les contemporains prennent
pour des poètes. Pour être sûr de rencontrer
un vivant, je commence par Paul Verlaine»
V Naïvement les Parnassiens, ces âpres for- ^0
* geurs de stances rigides, avaient d'abord pris ^
Verlaine pour l'un des leurs. Plus tard, ils le
dédaignèrent un peu, et leur clientèle ne se
soucia guère de lui. Mais, la génération sui-
•v *
96 PROSTITUÉS
vante s'en aperçut: au milieu de ces biblio-
thécaires qui bannissaient du vers souplesse et
spontanéité, qui chassaient de la strophe tout
,^ ^ ce qui est vie et poésie, qui s'imaginaient que
** l'expression nuit à la beauté et qui parlaient,
sans même vouloir une alliance de mots har-
die, de poésie savante ! — un enfant s'était
égaré, doux, pas malin et harmonieux. Le
quartier latin aima et salua le Poète.
Des mandarins de lettres le trouvèrent à la
fois trop simple et trop compliqué. Les bour-
[ geois comprirent peu ses écritures, mais il»
•/ causèrent de sa vie qui, paraît-il, n'était point
régulière. Ils furent heureux, suivant leur tem-
pérament, de s'indigner contre un poète ou de
rire de lui : ça fait toujours plaisir de se sentir 1}
I supérieur. Par Finfamie, Verlaine entra dans
la renommée, puis dans la gloire.
Lui, continua, indifférent, à chanter son âme.
Car il avait le signe qui, chez le poète comme
chez le savant ou le philosophe, est la première
marque du génie : l'égale absence d'esprit d'i- >
mitation et d'esprit de contradiction^ la non
attention à la galerie, l'incurie du public, la su-
perbe et souriante et presque inconsciente in-
souciance de plaire ou déplaire :
CHANTEUSES DE SALONS ET DE CAFÉS-CONCERTS 97
Il disait à lui-même et à son amie :
Quant au monde, qu'il soit envers nous irascible
Ou doux, que nous feront ses gestes ?
Descartes ne voulait pas savoir s'il y avait eu
des hommes avant lui. Celui-ci, le plus sou-
vent, ignore même qu'il» y a des hommes au-
tour de lui. Il oublie leur présence curieuse et
dangereuse, non seulement quand il écrit, mais
encore quand il vit.
Il lui arriva quelquefois, sans doute, d'avoir y ^ \.
l'originalité moindre et forcée, celle qui sait X r\
comment les autres font et qui veut faire au-
trement. Alors, il protesta contre les habitudes
prosodiques, pour la joie de protester; il in-
venta des rythmes bizarres et boiteux qui lui
plurent pour leur bizarrerie boiteuse. Son âme,
simple et profonde, ne put s'enfermer en
ces formes créées par son esprit compliqué et
puéril : il écrivit des Romances sans paroles.
Mais, presque toujours, il est lui-même, fran-
chement, candidement.
Dans la plus grande partie des Poèmes Sa-
turniensj il échappe à l'influence parnassienne
et nous chante, en toute simplicité, son âme
mélancolique et charmante de ce temps-là. Il
6
gS PROSTITUÉS
consent à vivre sa vie comme un inéluctable
cauchemar. Ce rêve noir, il le dit en des vers qui
ne s'irritent jamais, qui sourient souvent, qui
parfois s'amusent. D'autres jours, il se plaint
d'une voix enfantine, ou se réfugie en quelque
amour qu'il voudrait plus tendre que passionné,
qu'il désirerait pensif , câlin et maternel.
Pourtant, ses plus pénétrants chefs-d'œuvre
sont des chants de joie douce et de lumière
attendrie :
^1 Ni brumey ni $oUil / le soUil deviné^
Pressenti
Il n'est pas de sourire plus charmant que la
Bonne Chanson^ Sagesse^ Amour^ Bonheur.
La Bien-Aimée lui donna une heure de joie ;
la Foi lui donna des heures de joie. Le bon-
heur le plus largement tranquille, c'est dans
les murs étroits d'une prison qu'il le trouva.
Il le dut surtout au calme du séjour qui dila-
tait son âme ; à la vie assurée et défendue
contre les hostilités et les curiosités du dehors.
Il se félicitait encore d'être protégé contre
ses propres faiblesses de malheureuit à qui
il faut des joies quelles qu'elles soient; contre
les faiblesses de son cœur affamé qui cherchait
CHANTEUSES DE SA.L0ÎI8 ET DE CAFÉS-CONCERTS 99
partout, même dans le ruisseau, l'indispensable
pain d'amour. Comme il la chante merveil-
leusement, la paix de la tour protectrice,
La paix où l'on aspire alors qu*on est bien soi! V*
Comme il les aime.
Ce lit dur, cette chaisç unique et cette table /...
A ce moment, le pauvre être qui avait péché,
sans y prendre garde, par « fureur d'aimer »,
eutlavolupteduremordschretien.il se con-
vertit en pleurant :
Oh ! qu'il fui heureuse, mais^ là^ promptement, tout de suite !
Que de larmes ! Quelle joie !
On a osé comparer à Villon notre Verlaine
sans malice et sans âpreté, notre Verlaine dont
Térotisme même n'est que rire et bonhomie.
On a voulu faire de lui un poète triste, sans
doute pour que notre abandon eût cette excuse
d'avoir rendu plus douce et plus profonde sa
poésie.
Eh bien ! non, il faut l'avouer, notre crime
• est double: contre l'homme et contre l'artiste.
Le rossignol chanta moins bien, les yeux cre-
vés. Verlaine ne fut pas harmonieux à cause
\ de ses douleurs ; il fut harmonieux malgré ses
' ^ douleurs.
lOO PROSTITUÉS
Nous n'avons pu l'empêcher d'être un poète.
Nous avons tué cet être que Dieu n'avait pas
encore créé et qu'il ne créera probablement
plus : le grand Poète de la Joie que Verlaine
serait devenu à si bon marché.
Combien « les hommes des grandes villes »,
qui « n'ont pas trouvé malin wle pauvre Lélian,
doivent admirer l'habileté de M. de Hérédia.
Je ne parle pas seulement de l'habileté prosodi-
que,la moins populaire de toutes ; je parle aussi,
je parle surtout de ce merveilleux esprit pra-
tique grâce à quoi le versificateur,
Ruminant un sonnet, rumine un évêché.
Celui-ci rumine et digère tous les évêchés et
tous les bénéfices modernes. Il dort, moyennant
finances, à l'Arsenal et à l'Académie. Il loue fort
cher son nom bruyant et ses bégaiements de
faux bonhomme, utiles à la devanture du
- Journal comme sur une maison de passe l'en-
^ soigne honorable d'une marchande de gants.
Et, si l'administration des Beaux- Arts avait des
crédits pour empêcher de mourir de faim les
écrivains pauvres, soyez certains que ce riche
1\
}1
CHANTEUSES DE SALONS ET DE CAFÉS-CONCERTS ICI
avide y volerait chaque année une somme suf-
fisante jtr;M re vivre deux Verlaine.
Puissant par sa situation personnelle,. puis-
sant par ses gendres, il est assuré, quoi qu'il
fasse, de tous les respects. Qui s'attaquerait à
cette force d'aujourd'hui et de demain ? Qui
braverait tout ensemble le pouvoir actuel que
vaut à cette famille un demi-siècle d'intrigue
et la rancune durable de trois aventuriers qui
ont le temps devant eux ?
Sur ce vieillard honoré et méprisable il est
donc courageux de cracher la vérité, même la
simple vérité littéraire. Il faut une bra-
voure inconnue des contemporains pour
dire que le vide des Trophées crie le vide
de cet esprit et de cette âme. Nul n'ose pro-
clamer cette vérité sentie de tous: José-Maria de
Hérédiaest la plus belle illustration de l'affirma-
tion de Banville — encore un grand poète
/— • viager dont les vers furent enterrés en même
temps que son cadavre, — que la discipline
parnassienne peut faire du premier imbécile V f.
venu un versificateur correct et sonore. *^ '
Ce parnassien se croit le premier des sonnet-
..^ tistes français. Un Soulary récent et si com-
plètement oublié nous apprend combien ça
6.
iga Pï(0STiTy£8
dure en Frange un prince du eonnet, D'ailleurs
Hérédia se trompe sur la place qu'il mérite
dans le petit genre artificiel, Après comme
avant les Trophées, le premier dep sonnettistes
français,' — et ce n'est pas un bien grand homme
-^ s'appelle May nard. Ce Maynard fut le meil-^
leur élève de Malherbe.U mit en sonnets les lieux
communs philosophiques de Malherbe, et son
époque le proclama poète. Notre José-Mariamit
en sonnets les lieux communs historiques de Le-
oonte de Lisle et obtint le même résultat immé-
diat, Les contemporains aiment récompenser les
bons élèves qui abaissent les maîtres à la portée
h î de toutes les sympathites.On leur accorde beau-
coup plus qu'aux maîtres qu'ils vulgarisent et
familiarisent. Je n'ai pas besoin de vérifier les
dates pour avancer que José-Maria de Hérédia,
C9 Leqontede Lisle de poche, est entré èi l'Aca-
démie plus jeune que Lecontede Lisle,
Mais est-il utile de dire le cas que la postérité
fait des élèves? Maynard fut oublié aussitôt
après sa mort. M. de Hérédia a des chances de
se survivre davantage : sep gendres trouveront
peut-être intérêt à lui faire de la réclame.
Ce travailleur âpre et lent mérite d'ailleurs
un salaire et je »e songe pas*au ramasseur
.3^ V
l
CHANTEUSES DE SALONS ET PB CAFÉS- CONCERTS lo3
de mégots antiques sans me rappeler une anec-
dote lue, je crois, dans Quinte-Curce :
On vanta à Alexandre un homme très habile :
à une distance considérable, cet homme fai3ait
passer par un trou minuscule une lentille. Il ne
ratait jamaisson coup. Le roi consentit à le voir
travailler. Quand, au milieu des admirations,
ladroit spécialiste s'arrêta avec aux lèvres un
sourire aimable et triomphant, Alexandre dit .
tout haut à quelqu'un de sa suite : « Il convient | ,
de récompenser cet homme selon ses mérites : / Y
vous lui donnerez un boisseau de lentille ^ / "
Qui refusera à l'auteur des Trophées le bois-
seau de lentilles ?
Même les indulgents — ^ oubliant les basses
flatteries, les intrigues serviles, les lâchetés -^h
rampantes que représentent tant de succès :
grade dans la Légion d'honneur, Académie,
sinécure de l'Etat, sinécure chez Letellier,
pensions de toutes sortes — diront aimable-
ment :
— Le lanceur de lentilles est peut-être un naïl
honorable. Il a admiré Leconte de Lisle, puis- \/
sant discobole, et il a voulu l'imiter. Seulement p
il a bien été forcé de choisir des disques à sa
taille.
104 PROSTITUÉS
Encore un habile sans âme : François Cop-
pée.
Un jour quelques jeunes gens, émus des
souffrances hypocritement imposées à Oscar
Wilde, essayèrent de ployer telles marionnettes
puissantes à l'attitude qui pardonne et qui de-
mande grâce. Coppée fut pressenti des pre-
miers. Il était déjà trop jésuite pour dire « non »
proprement. D'ailleurs on ne se refuse pas la
joie de railler un vaincu définitivement brisé.
M. Coppée signerait donc la pétition qu'on lui
présentait. Seulement il ferai . suivre son nonr-
d'un de ses nombreux titres et serait pour la
circonstance « François Coppée, de la société
protectrice des animaux. » Dans un salon je
l'entendis rire de sa plaisanterie de tortion-
naire. Il était heureux du succès obtenu : ceux,
en effet, qui auraient consenti le geste de mi-
séricorde avaient reculé devant le ridicule et
Coppée, auprès de quelques-uns de ces lâches
hésitants, se félicitait de leur avoir « arraché
une fameuse épine du pied. » Qu'est devenu
depuis cet allié des juges et des bourreaux
anglais, ce pharisien qui osa jeter la première
1
CHANTEUSES DE SALONS ET DE CAFÉS-CONCERTS lo5
pierre?... Je ne le dirai pas. Ma générosité dé-
daigneuse oubliera le Coppée actuel, le malade
dont « la bonne souffrance » voit rouge, le pré-
dicateur de militarisme etde sang. Je néglige la
bave du gaga et le délire du fiévreux. Je juge
le Coppée bien portant^ celui qui, physique-
ment, vivait.
Il écrivit beaucoup de prose et beaucoup de
vers. Sa familiarité fut toujours voulue et soi-
gnée, comme les grimaces d'un pitre bien rasé.
Je viens de relire son œuvre, considérable
parle temps qu'elle m'a pris. Je m'appliquais,
désespéré de mes continuelles déceptions, à
découvrir quelque beauté. Ah ! ce devoir, que
d'anciens souvenirs et des souvenirs^ récents
m'annonçaient si pénible, de quel effort inutile
et irrité je m'efforçais de le transformer en
plaisir...
Cet écrivain est mort et même, Lazare que
Jésus ne visitera point, il sent déjà mauvais.
Je note donc d'un geste rapide et dégoûté quel-
ques-unes seulement des réflexions qui ont in-
terrompu ou accompagné ma lecture.
La prose de M. Coppée est celle d'un écolier,
qui s'applique consciencieusement, mais qui,
à chaque ligne de son pensum, bâille. Toute-
106 PROSTITUÉS
fois, ces romans quelconques, ces nouvelles
d une douceur fade, ces chroniques d'un so-
cialisme naïf et incertain, ont une incontestable
utilité : quand les vers de M. Goppée nous pa-
raîtront faibles, nous ne serons plus tentés de
formuler ce vœu :
Il se tue à rimer : que n'écrit-il en prose ?
D'ailleurs, M, Goppée ne se tue pas à rimer.
La rime semble se présenter à lui, d^elle-même.
Et c'est peut-être ici que je vais trouver le plai-
sir cherché avec une ardeur sincère et une méri-
toire persévérance. Ma bonne volonté est ré-
compensée : je lis trois cents vers en jouissant
de la richesse constante de la rime. Mais
M. Goppée a un mérite encore plus grand, c'est
la souplesse variée du rythme. J'aime l'habileté
sans effort de sa versification. Pendant trois
cents vers encore, je m'étonne et m'amuse de
l'ingéniosité des coupes, de ce que j'oserai ap-
peler la ligne Bvelte et sinueuse du vers. Le vers
de M. Goppée ressemble quelquefois aux femmes
de Ghéret et vous donne une sorte de joie près--
que physique. Il marche, élégant, léger, envolé,
comme une parisienne.
Ma jouissance à le voir développer sa grâce
grêle, et maladive un peu, était réelle. Je l'ai
CHANTEUSES DE SALONS ET I)Ë CAFÉS- CONCERTS IO7
perdue, à la vouloir trop grande. J'ai lâché de
goûter à la fois le rythme et la rime : le charme
a disparu. J'ai été choqué par un manque d'har-
monie vraiment désagréable. J'ai senti combien
la rime riche, ce joyau lourd, cet ornement
barbare, allait mal à la démarche légère du pe-
tit troftin si amusant à regarder. La rime riche
convient au vers ferme, solide, rigide, tout
d'une pièce, de Leconte de Lisle. C'est la mas- t
sue qui prolonge et alourdit le bras du guerrier.
yA Quelquefois aussi, c'est l'énorme pendeloque,
/^parure de la lourde splendeur charnelle de
l'Orientale. Elle détonne dans les vers d'une
facture spirituelle de M. Coppée.
Mais ne nous hâtons pas trop de condamner.
Cette dissonance de forme est peut-être l'ex-
pression nécessaire d'une pensée étrangement
subtile, ou de je ne sais quel sentiment bizarre-
ment pervers, ou encore de quelque imagina-
tion funambulesque, de quelque fantaisie ex-
traordinaire. Essayons de lire en nous préoc-
cupant du sens.
Hélas ! hélas! trois fois hélas ! J'ai fait parler
la femme à la démarche parisienne et aux orne-
ments barbares. Elle n'avait rien à me dire.
Elle a parlé quand même. Elle m'a dit des riens^
ïï
108 PROSTITUÉS
Elle doit causer souvent avec sa concierge ;
car elle m'a raconté des histoires du quartier,
quelconques. Il paraît que, hier, le petit épicier
d'à côté est mort ou qu'il s'est marié (je ne sais
plus hien) ; avant-hier, sur un banc de jardin
public, un tourlourou embrassa une payse et,
quoique* ce fussent deux pauvres diables, leur
baiser a dû être presque aussi bon que celui
d'un rupin et d'une comtesse. Ah! à propos,
dimanche les orphelines ont passé par notre
rue, deux à deijx, les yeux baissés, bien sages,
bien laides et bien tristes.
Lamentable, le vide de cette prétendue poé-
sie! D'ici, de-là, un peu d'amour du silence, et
du calme, et des intimités : c'est avec une hon-
nête femme et une bonne ménagère que nous
sommes. Quelquefois aussi un mot de pitié ba-
nale pour les humbles. Et encore la pitié est
un sentiment pénible contre lequel, instincti-
vement, la petite femme se défend. Après tout,
ils ne sont pas plus malheureux que les autres,
les pauvres ! Ils ont leurs joies comme les riches,
et leur poésie. En plein air, ils se donnent des
baisers q^i ne sont pas si ridicules. Voyez- vous,
monsieur, ma grand'mère avait bien raison de
me répéter :
CBilNTEUSES DE SALQNS ET DE CAFÉS-CONCERTS lOQ
Ni Tor ni la grandeur ne nous rendent heureux !
Mais quoique, selon un conseil de son grand-
père maternel, la muse de M. Gdppée regarde
souvent au-dessous de soi pour apprécier son
bonheur, elle garde toujours un accent plain-
tif, sans .qu'on puisse deviner de quoi elle se
plaint. Une pauvre petite bourgeoise anémique
X*" et geignarde, voilà, au fond, ce qu'est la femme
à la démarche d'un rythme souple, aux boucles
d'oreilles trop riches.
M. Coppée pourtant ne fut pas dépourvu de
tout génie. Il n'avait rien et savait paraître
riche. Pauvre qui vivait d'expédients, il faisait
envier son opulence. Il convient d'admirer son
habileté et de s'intéressera sa carrière littéraire
comme au plus adroitement composé des ro-
\'0^ mans picaresques.
Sully-Prudhomme est un peu agacé de l'o-
pinion qui le classe obstinément parmi les par-
nassiens. « Je m'y suis toujours senti un intrus
pour les initiés et un fourvoyé pour les au-
tres. » On ne tiendra nul compte de ses protes-
tations tardives, et ici ce n'est pas le sentiment
7
>
I lO PROSTITUÉS
public qui aura tort. Le poète avoue qu'il trouve
parfaite la forme parnassienne. Seulement, il
s'efforça de mettre cette « perfection de la forme
au service de son propre idéal qui différait
beaucoup de celui de ^e* confrères parnassiens. »
II ne se sentait « l'imagination ni assez vive
ni assez riche » pour « les égaler dans la pein-
ture des choses matérielles, dans la description
delà nature et de Thomme. » 11 affirme avec
raison : « Je m'en tins à l'expression de mes
sentiments intimes, de mes pensées, même des
idées abstraites, ce qui a été, je Tavoue, mon
écueil. »
Qu'y a-t-il là de contraire aux tendances par-
nassiennes ? Le Parnasse est fait d'impuissance
V' lyrique et d'application minutieuse à une forme
^ que les adeptes croient absolue. Le vase de Sully-
Prudhomme, moins solide que celui de Le-
conte de Lisle, moins sonore que celui de José-
Maria de Hérédia, contient des parfums que
le premier dédaignait, que le second ignore.
Mais le contour, dessiné selon les mêmes rè-
gles, affirme qu'il sort du même atelier.
Seuls, parmi les parnassiens de la première
heure, Verlaine et Mallarmé furent des indivi-
dus assez originaux pour échapper à l'école.
GHA]STEUSES DE SALONS ET DE GAFÉS-GONGERTS tll
Seuls, ils s'affranchirent de la technique étroite :
l'un pour dire en une musique plus libre, chan-
teuse, séduisante et navrante comme Ophélie,
son âme musicale et folle ; l'autre pour essayer
d'enfermer son noble et rigoureux esprit en je
^ ne sais quelle forme informe, détruite par un
trop grand effort d'absolu. Sully-Prudhomme
n'a jamais tenté l'évasion et son Testament poé-
tique en est, malgréles protestations qu'il con- ^
tient, une preuve nouvelle.
Ce livre se divise en deux parties. La pre-
mière est « un examen attentif des conditions
les plus essentielles, fondamentales, de la poé-
tique française. » La seconde contient « quel-
ques vues générales sur les sources où le poète [ i
puise une inspiration digne de son rôle social et ^1
de son art. »
Sully-Prudhomme s'efforce de démontrer
que la prosodie parnassienne est la prosodie
française absolue. Il veut « rattachera des lois
positives le régime des sons dans le vers » et U
fait la mathématique de la versification ou, si '
l'on préfère, « un petit chapitre del'acoustique ».
Ce théoricien est un esprit admirablement sys-
tématique et les hommes du dix-huitième siècle
auraient aimé sa construction ingénieuse et
1 12 PROSTITUÉS
ruineuse. La rigueur élégante des raisonne-
ments du scolastique parnassien me charme
aussi; mais je ne puis les accepter que comme
la métaphysique d'une école, non comme la
théorie générale du vers français. La Fon-
taine et Verlaine me sont trop précieux pour ^i
que je les sacrifie à la fantaisie amusante et / «
étroite d'une doctrine .
La seconde partie du livre m'intéresse davan-
tage parce que l'auteur, au lieu d'y justifier en
avocat ingénieux comme un théologien la mé-
thode qu'on lui enseigna, y révèle et y loue —
oh ! en toute ingénuité, sans presque s'en aper-
cevoir — son propre tempérament poétique.
C est une heureuse fatalité que tout théoricien \*
fasse la théorie de sa pratique et que tout gé- / \
néralisateur généralise son cas. S'il en était au- ^
trement, que pourraient bien nous apprendre les
théories générales ?
SuUy-Prudhomme admet trois sources prin-
cipales d'inspiration : les sentiments les plus
intimes du poète, les conquêtes de la science,
les questions sociales ; et cette division corres-
pond aux tentatives de Sully-Prudhomme.
Il a réussi surtout dans le premier genre, si
Ton veut bien y comprendre à la fois les inquié-
CHANTEUSES DE SALONS ET DE CAFÉS-CONCERTS ll3
tu des du cœur et celles de l'esprit ; les « vaines
t endresses » pour ce qui passe et pour la vérité
éternelle. Les vers qu'il a écrits sous les deux
autres inspirations sont tous périssables et la
pi upart déjà morts. 11 resterale poète des amours
froissées et du Vase brisé, du tremblement meta- "^^-^ \
physique et du Doute^ de l'espérance lasse qui — -^ /
se relève avec effort et des Danaïdès. Ici il la- ^^ ^
mente d'un accent pénétrant et sur le rythme
de symboles harmonieux son âme tendre et
frêle. Ailleurs, il a surtout manifesté son im-
puissance lyrique ou le manque de courage
de son esprit, amoureux vraiment trop plato-
nique de la justice et du sacrifice.
Il est absurde de nier, comme le fit SuUy-
Prudhomme , la poésie de l'anthropomorphisme \ l
astronomique qui à l'énormité insaisissable d'un
spectacle effrayant impose la mesure, la forme,
la beauté douce d'un sourire familier. Mais on
peut rêver une autre poésie cosmique, on peut
rêver de dire l'élan étonné et. vaillant pour
sonder l'insondable ; on peut s'éloigner du
charme hellénique de l'esprit qui se repose et se
•satisfait en une conception finie, pour se jeter
j dans les épouvantements barbares et sublimes
I en face de Tabîme qui s'ouvre sous nos pieds, et
i
Il4 PROSTITtJÉft
sur nos têtes, et autour de nous, nous empri-
sonnant d'infini. Et je songe, avide, à ce que
Lamartine aurait pu dire à propos de la catas-
trophe du Zénith. SuUy-Prudhomme, lui, n'a
rien pu dire, car il soufJFre du désaccord de son
âme et de son esprit : de son âme lyrique et
romantique dont les « vrais vers ne seront pas
lus I ; de son esprit didactique, polytechnicien
I et parnassien qui traduit en pauvretés les inquiè-
^ tes richesses profondes.
Il faut condamner également ses poèmes so-
ciaux.
Sully-Prud'homme s'aperçut un jour que les
autres hommes lui bâtissaient des maisons, lui
tissaient des vêtements et lui pétrissaient du
pain. Il s'étonna et s'émut au choc dune révé-
lation aussi inattendue. Il ne peut se passer des
hommes « et, depuis ce jour-là, il les a tous
aimés. »
Tous, c'est vraiment beaucoup à ce point de
vue naïf et utilitaire. Lesbnge fameux aurait dû
conduire logiquement au mépris des inutiles,
à la haine des nuisibles, à un socialisme aussi
bilieux que celui de Guesde. Ceux-là qui ont vé- "
ritablement aimé tous les hommes ne les con-
sidéraient point dans leurs diverses fonctions
CHANTEUSES DE SALONS KT DE CAFÉS-CONCERTS ll5
sociales et ne regardaient pas les mouvemente de
leurs mains, si souvent hostiles et haïssables. \^
Mais Sully-Prudhomme est timide d'esprit près- .
que autant que de caractère. Dans une préface
accordée à je ne sais plus quel volume de vers
socialistes, il regrette que l'auteur n'ait pas
chanté le patron comme l'ouvrier, n'ait pas ma-
gnifié « l'héroïsme de travail » du patron et
pleuré sur les « heures d'angoisses >; du patron.
Oh ! l'aimable M. SuUy-Prudhomme ne veut se
brouiller avec personne et, s'il osaunjourexpri-
merdeshainesvigoureuses, cefutcontreun poète
déjà mort. Sa vie, hélas! est moins belle et plus
î banale que son âme : il a subi passivement tous \A
I Ues honneurs conventionnels, ceux-là même qui /
peuvent entraîner les faibles à des compromis-
\| sions et à des hontes ; il n'a aucune force de ré- h\
\ sistance et nous avons eu la douleur de voir cet
homme, en qui pourtant vit quelque noblesse,
manquer un jour de courage civique.
Séduit par son charme timide, par ses dou-
leurs presque vaillantes et par ses tremblantes
inquiétudes vers le vrai, l'avenir oubliera ses
défaillances. On se rappellera seulement quel-
ques pièces exquises où le langage, la prosodie,
la pensée et l'image forment harmonie. Il sera
1
ll6 PROSTITUÉS
le plus sympathique des parnassiens et le pre-
mier après Leconte de Lisle. Quand le reste de
.ce groupe, riche en versificateurs et pauvre en
poètes, sera effacé, deuxresterontquelque temps
reconnaissables : l'un, éclatant de force et de
passion contenue, viril de puissance immobile,
grand d'impassibilité apparente et de profondeur
désespérée ; l'autre, triste, délicat et tendre ; Tun
stoïquement beau d'une sévérité sans défail-
lance ; l'autre, charmant et un peu décevant
comme un sourire de femme.
CHAPITRE VI
POUR CLIENTÈLE CATHOLIQUE
VI.
Pour clientèle catholique.
Dans la brume élyséenne vaguent des om-
bres, la plupart grises et informes. Cependant
quelques âmes blondes, et plus que toutes Jé-
sus, semblent dans le brouillard des sourires de
lumière. D'autres, des brunes, Zenon de Cit-
tium, Epictète, Marc-Aurèle, gardent, parmi
les fantômes que le moindre souffle emporte re-
courbés, une noble précision et un puissant
'équilibre immobile. Le démiurge inférieur qui
vient d'entrer au pâle pays vole rapide, sans
rien voir, jusqu'au ruisseau des psychologues.
Sur les deux bords, des êtres ondoyants et at-
tentifs sont assis qui, une ligne à la main, es-
saient de capter dans l'eau ricaneuse le reflet
fuyant et frémissant de l'ombre qu'ils sont.
L'un d'eux, un des plus ternes pourtant,
semble intéresser le démiurge inférieur. C'est
120 PROSTITUÉS
une attitude accablée et, parfois, des regards en
haut douloureusement timides, comme des priè-
res vers quelqu'un qui n'est peut-être pas là.
Puis l'ombre, laissant presque tomber sa ligne
vaine, tord ses bras inanes, et elle crie, — avec
aussi peu de bruit qu'en un cauchemar : «
nuit désastreuse! ô nuit effroyable, où tout à
coup retentit en moi comme un éclat de tonnerre
cette étonnante nouvelle : Ma foi se meurt ! ma
foi est morte! »
— Ehl dit le démiurge, les morts ressuscite-
ront.
L'ombre eut un sursaut d'espoir. Mais jelle
retomba plus écrasée, murmurant :
— L'eau du fleuve ne remonte pas vers sa
source.
— Tu n'as donc jamais vu le vol des nuages
compléter le rampement du fleuve?
L'ombre n'avait pas entendu, car elle répétait
avec complaisance sa banale pensée :
— La courbe d'une destinée est une hyperbole .
— Ta destinée sera une courbe fermée. Viens
l'achever.
L'ombre suivit le démiurge. Us arrivèrent à
un fleuve lourd. Et le fantôme, branlant la tête,
déclara:
► ^
POUR CXIENTÈLE CATHOLIQUE 121
r — Non, Léthé, toutes tes eaux ne suflBraient
point à me faire oublier cette nuit désastreuse,
cette nuit effroyable oîi, pendant que dormaient
paisibles mes camarades d'Ecole...
Mais le démiurge ordonna sévèrement :
— Tais-toi. Cette eau se traverse en silence.
Quand ils touchèrent l'autre bord, le dé-
miurge prit au creux de sa main quelques gout-
tes d'oubli. Avant de les livrer aux lèvres alté-
rées du psychologue, il interrogea :
— Qui es-tu?
— Je m'appelle encore Théodore Jouffroy.
Et, quand l'ombre eut bu :
— Qui es-tu ?
Il y eut, effarée, écrasée, comme au sortir
d'un sommeil amoindrisseur, une hésitation.
L'âme venait d'être châtrée de toute sa noblesse.
Enfin elle avoua, honteuse 1
— Je m'appelle Paul Bourget.
Or elle aperçut dans le lointain quelques bri-
bes de notre humanité et elle se lamenta :
— Hélas ! comme Victor Cousin est vieux ;
il n'aura plus le temps de m'enseigner la vé-
rité 1
Mais le démiurge ricana :
— Aux docilités scolaires les professeurs ne
122 PROSTITUÉS
manqueront jamais. Un écolier inintelligent et
oratoire de Descartes fut une autorité suffisante
à ta naïveté première. Continue-toi. Un élève
de Condillac te donnera, ombre de disciple, une
ombre de maître. Va aspirer à Taine, comme le
flot aspire à la lune.
Le démiurge dit encore, en ultime salut:
^ — Va, ombre d'une ombre, et fais semblant
d'exister.
Les disciples, pour peu qu'ils soient adroits,
— et, en devenant Paul Bourget, Théodore
Jouffroy avait troqué sa noblesse gauche con-
tre un stock considérable d'habileté — ont une
vie extérieure heureuse. Ils suivent une route
toute faite et le flambeau que d'un jeune effort
ils allumèrent à un esprit plus élevé, ils le por-
tent ensuite très bas, à leur hauteur et à celle des
gens qui applaudissent utilement. Ils sont des-
tinés à la gloire précoce et viagère, au succès
d'argent, au mariage d'argent, à la légion
d'honneur, au fauteuil académique. Paul Bour-
get manquait des fiertés qui permettent d'échap-
per aux joies viles et chacune de ces auges a
senti le reniflement content de son groin.
Toutefois, puisque celui-ci avait une évolu-
tion à fermer, le démiurge jugea indispensable
POUR CLIENTÈLE CATHOLIQUE 123
e! de lui infliger une légère inquiétude. Oh 1 rien
à de singulier. Le banal et superficiel déchire-
ra . ment de Tépoque : la lutte pour rire entre un
e faible rationalisme appris et ime faible foi ap-
5 prise, enfant scrofuleux et vieillarde mourante ;
entre un pessimisme qui est peut-être la vérité
et une religion qui est peut-être le bonheur,
qui, dans tous les cas (Bourget en est certain
V comme Brunetière) est aujourd'hui la meil-
leure savonnette à vilains.
Dans le premier élan de la jeunesse, il se
donne presque entièrement à ce qui lui semble
la vérité. Mais un jour des fantômes Teffraient,
il dit sa terreur dans Le Disciple et, dès lors,
il redescend la pente.
Le Disciple reste le moins mauvais -de ses
livres, le seul qui contienne, avec un sentiment
♦^ vrai, un peu d^analyse exacte. Il contient aussi
une thèse dont la sottise et la lâcheté corrobo-
rent la psychologie voisine. L'homme qui a pu
répéter avec une conviction dolente un tel ra-
bâchage de disciple, d'enfant et de faible, était
vraiment fait pour nous peindre, en se regar-
dant, une de ces méprisables âmes à la suite.
Paul Bourget, comme presque tous les disci-
ples, a demandé à l'enseignement reçu quelques
J
124 PROSTITUÉS
avantages pratiques. Son âme basse atraduit le
nihilisme métaphysique en nihilisme moral.
Mais, un jour, il a senti un frisson : « Diable I
a-t-il monologué en tremblant, selon les circons-
tances, j'aurais pu aller loin. J'aurais pu, par
le crime qu'on espère cacher toujours mais
qu'un hasard découvre, aller jusqu'à l'écha-
faud. » Les vertèbres secouées par un glisse-
ment froid, il a montré le poing à son maître,
avec de grands cris de malédiction : « Prends }
donc garde, toi, à ce que tu mets dans tes fla-
cons. Je n'ai bu, et j'ai failli m'empoisonner. »
Je ne connais pas de sottise plus infâme que
cette conception pharmaceutique de la philo-
sophie et de la littérature. C'est elle qui pousse
d'autres imbéciles de la force de Bourget à
reprocher à Jésus les cruautés de tels de ses dis-
ciples, ou à diffamer le noble Épicure parce
que des porcs se vantèrent d'appartenir à son
troupeau.
On voit comment la bassesse de l'âme crée
ici la bassesse de la conception. Mais, parce
que Le Disciple est un livre sincère, parce que
la pensée inepte et mille fois répétée de la res-
ponsabilité de l'écrivain y est devenue un pro-
fond sentiment bourgeois, la lecture en reste
POUR CLIENTÈLE CATHOLIQUE 125
intéressante et humiliante, comme la vue d'une
lâcheté éperdue, comme le spectacle d'une ter-
reur verte et bégayante de Joseph Prû-
dhomme.
Paul Bourget n'a eu qu'une fois l'avilissant
bonheur de renouveler en sentimentbas et per-
sonnel une pensée qui est basse et bête depuis
des siècles. Ses autres livres sont indififérents :
soit que, poussant jusqu'au ridicule la théorie
de Taine sur la faculté maîtresse, il découvre en
Dumas fils et en Moïse un égal génie législateur
( 1 ) ; — soit que (ces enfants ne doutent de rien) ,
il vole Shakspeare lui-même, embourgeoise
Hamlet et métamorphose le sombre usurpa-
teur du trône de Danemark en je ne sais quel
<' homme du monde en train de penser à ses
devoirs de club / » (2) ; — soit qu'il détrousse
Victor Hugo et descende la rencontre de Mon-
seigneur Myriel et de Jean Valjean à la portée
de la sympathie des mondaines et des snob»,
en nettoyant le voleur de sa plèbe, l'ecclésiasti-
que de toute bonhomie et en remplaçant les trop
vulgaires chandeliers d'argent par quelque bi-
(i) Nouveaux essais de psychologie contemporaine.
(2) André Cornélis.
126 PROSTITUÉS
belot antique et précieux (i). A chaque chapi-
tre, il dresse de pénibles échafaudages psycho-
logiques pour laisser tomber au milieu, eh guise
de monument neuf, quelque grain de sable mille
fois roulé par la banalité de la vague, telle cette
pensée si difficile à conquérir : Quand un pas-
sant se retourne pour regarder une femme,
« elle est toujours flattée de cet effet, le passant
fût-il bossu, bancroche ou manchot, et quand
bien même elle porterait comme Madame de
Caudale, un des grands noms historiques de
France 1 » Nota : le point d'exclamation appar-
tient à M. Paul Bourget orgueilleusement
étonné de sa triomphale découverte.
Et ce merveilleux penseur est un merveilleux
artiste. Il organise ses fables selon deux métho-
des principales.
Tantôt il choisit un sujet exceptionnel, in-
vente de Fabsurde et tente par des analyses ca-
ptieuses de le rendre vraisemblable. Malheureu-
sement, Teffort dont il croit, titanique, dresser
de l'impossible en montagnes infranchissables
aboutit à quelque misérable boursouflure de
taupinée et, quand il pense montrer sa grâce à
(1) Nouveaux pastels; Un saint.
■\
POUR CLIENTÈLE CATHOLIQUE VIJ
gravir de si pénibles obstacles, il tombe sur le
nez lourdement. Ses explications gourdes ne
persuadent jamais et leur fausseté avocassière
est visible aux yeux les plus naïfs.
Mais le drame d'aventures psychologiques
est supportable lorsque le romancier a de l'ima-
gination et de la verve. Chez Bourget la plati-
tude de rinvention est aggravée par la lenteur
du récit et la gaucherie de l'analyse : une Beauce
traversée en une charrette grinçante et brim-
balante. La phrase maigre et monotone tisse
interminablement de l'ennui et, parmi les bâil-
lements longs et répétés, le lecteur songe nos-
talgique à Barbey d'Aurevilly, comme, perdu
dans un feuilleton morne de Jules Mary, il son-
gerait au père Dumas.
D'autres fois, notre psychologue prend n'im-
porte quelle anecdote insignifiante et s'efforce
de nous intéresser au mécanisme intérieur des
personnages. Malheureusement ses démonstra-
tions anatomiques sont faites sur des manne-
quins bourrés de paille et, si on les applique à
des êtres vivants,, on s'aperçoit qu'elles forment
— épines sèches et fleurs fanées — le plus banal
fagot d'erreurs connues et de vérités triviales.
Romans, nouvelles, voyages, critique, toute
128 PROSTITUÉS
son œuvre est écrite comme le code civil ou
comme du Stendhal, avec une gomme à effacer,
a dit quelqu'un. Dans ses tout derniers livres,
Bourget semble pourtant s'efforcer d'arracher
la grise livrée stendalhienne. Il essaie de renou-
veler sa manière de composer phrases, chapi-
tres et volumes et, grenouille qui veut imiter
le bœuf, il s'applique à faire du Balzac.
Un jour j'observai certaine maritorne de ma
connaissance accoudée devant la Joconde, et
qui croyait apprendre à sourire. Je n'ai plus
rencontré le grotesque rictus sans revoir en
mon souvenir les lèvres lourdes de mystère.
Tenacement, tandis qu'on lit les pauvretés du
Fantôme ou de VEtape^ Balzac nous hante, et
ses richesses.
Balzac a souvent des pages enchevêtrées et qui
sont tout entières en parenthèses. Propositions,
phrases, alinéas même sont des incidentes. Mais
cet encombrement est vivant, palpitant de vi-
sion directe, secoué de la fièvre de tout dire. Ce
qui était un besoin chez le grand homme sura-
bondant, le petit verdâtre vide s'en fait un pro-
cédé. Le glou-glou de l'étroit goulot par où
s'écoule la bouteille croit être le bruit bouil-
lonnant de la source.
POUR CLIENTÈLE CATHOLIQUE I29
Paul Bourget, de plus en plus, est un mauvais
rhétoricien qui n'a rien à dire et qui cherche
partout des moyens de développer ce qu'il va
répéter. Son analyse psychologique, vantée de
quelques myopes, révèle indifféremment du
vrai banal ou du faux, ne vise en réalité
qu'à multiplier les lignes. Mais il connaît d'au-
tres procédés de développement. <c Antoinette
avait aimé. » Et Paul Bourget nous apporte à ce
sujet des renseignements singulièrement nou-
veaux. Il nous dit ce qu'avait faitla bouche d'An-
toinette. Elle avait « donné des baisers d'a-
mour. » Savez- vous ce qu'avaient fait les yeux
d'Antoinette ? Ils « s'étaient baignés des larmes
de l'amour. » Vous ne devineriez jamais ce
qu'avaient subi « les masses » des cheveux
d'Antoinette. « Des mains d'amant les avaient
caressées etdéroulées. » Etle corps d'Antoinette?
Figurez-vous qu'on l'avait « étreint. » Et le
bon marchand d'aphrodisiaque catholique n'ou-
blie pas « l'extase partagée, si divine à goû-
ter. » — Une autre fois, notre rhétoricien re-
prend le thème du Lac. Mais il le perfectionne.
Vous ne supposez pas que M. Bourget à qui Ma-
rie-Anne de Bovet enseigna les grâces mondai-
nes va, comme un vulgaire romantique, pieu-
l3o PROSTITUÉS
rer en plein air. Tapissier lamartinien, il trans-
porte son délayage dans un riche salon de col-
lectionneur. Tout est changé au cœur désolé du
propriétaire et pourtant « les deux grandes tapis-
series de Filippino Lippi dressaient leurs per-
sonnages au fond de la paisible salle> alors
comme aujourd'hui. » Et a les cartes de tarot »
et « la princesse peinte par Pisanello » et « le
piédestal d'argent du haut crucifix de Veroc-
chio » et, en un mot, « tous les objets du
musée, alors comme aujourd'hui, entouraient
leur maître. » Peu d'écrivains, même parmi les
immortels du jour, savent aussi bien que Bour-
get reprendre une grande inspiration pour la ba-
naliser et la faire lucrativement grote»que. Il
arrive même à ce beau converti de voler dans les
lieux saints. Il n'est pas sorti des Confessionsles
mains vides et, sans nommer saint Augustin, il
paraphrase en une page, qu'il réussit à rendre
inepte, l'admirable « amabam amare. »
M. Bourgeta visité beaucoup de salons et
beaucoup de livres. L'idée d'emporter furtive-
ment d*un salon quelque objet précieux à son
snobisme lui répugnerait, sans doute. Mais il
dévalise sans scrupule les livres où il passe et il
remplit ses volumes de bibelots disparates pris
POUR CLIENTÈLE CATHOLIQUE l3l
à toutes sortes de morts plus vivants que lui.
Les quelques exemples que je viens de citer
appartiennent au Fantôme. Ce Fantôme est
rhistoire assez indifférente d'un monsieur qui
épouse la fille de sa maîtresse. Et le camelot
Bourget nous scie interminablement de « la
question du jour. » Le monsieur a-t-il commis
seulement une espèce d'inceste sentimental ?
Ou bien faufil déclarer, en soulignant sévère-
ment les derniers mots : « Aimer d'un même
amour la mère et la fille, c'est un crime, et qui
a un nom: c'est un inceste. »
En une dispute alternée que les Muses n'aime-
ront point, Malclerc et d' Audiguier, personna-
ges sans vie, mais avocats tenaces et savants de
toutes les subtilités connues, soutiennent les
deux opinions. Leur verbiage casuistique est-il
capable d'intéresser un vieux curé? Moi ils
m'ennuient jusqu'au bâillement, ces coupeurs
d'inceste en quatre.
Que de temps exigerait la fastidieuse beso-
gne d'éclairer l'une après l'autre les principales
sottises prétentieuses accumulées par Bourget,
jadissnobdela psychologie etde la viemondaine,
aujourd'hui snob du catholicisme... Il serait
long aussi, et combien écœurant, d'étudier son
l3i^ • PROSTITUÉS
style de bon élève et son écriture d'enfant sans
imagination : le plus banalement coordonné
des styles ; la plus grise des écritures. J'éprouve-
rais, sans doute, une joie rageuse à cingler en-
core cet homme habile sur quelques-unes de
ses plus purulentes insuffisances. Mais tant de
triomphes vils et insolents appellent ma cra-
vache...
Passons. Le démiurge malicieux qui avilit
Jouffroy en Bourget doit rire satisfait. L'évo-
lution estfinie, et l'inquiétude. Le monsieur peut
se reposer dans une foi officielle, dans un fau-
teuil officiel, dans une fortune bourgeoise :
qu'il y pourrisse à son aise.
Léon Bloy est un des rares écrivains et un
des rares hommes de notre temps. Naturelle-
ment, il est beaucoup moins connu que le
vil Paul Bourget ou l'inepte Georges Ohnet, et
il est très méconnu, et il est très calomnié. Mon
premier mouvement — avec quelle joie j'y
céderais ! — serait de proclamer sa puissance
et sa beauté et de crier l'infamie de ceux
qui l'attaquent. Mais, dans ^e livre, je ne fais
pas de polémique ; je m'efiforce d'être ceci qu'on
POUR CUENTÈLE CATHOUQUE l33
ne trouve plus nulle part: un critique Rttéraire.
Je dois avoir la virilité de dire tout et de mar-
quer les fautes chez ceux que j'aime aussi bien
que les hasards heureux chez ceux que je mé-
prise. Voici donc toute la vérité:
Je ne crois pas que Léon Bloy ait écrit un
livre: bien peu aujourd'hui sont de force à
édifier l'œuvre. Mais il est de ceux, déjà
bien extraordinaires, qui laisseront des pages
et je ne sais guère de contemporains "capables
de nous donner l'équivalent de La Femme
Pauvre. Il est aussi de ceux que leur unité per-
met de voir et de définir. Parmi les vagues et
fuyantes et sales gélatines que sont les âmes ac-
tuelles, il dresse le roc d'un caractère. D'une te-
nue moins hautaine et moins sévère que son ami
Barbey d'Aurevilly, trapu et plébéien et sou-
vent grossier, il donne l'idée d'une force plus
grande et, moins étonnant peut-être, il est plus
sympathique de sincérité brutale. La destinée
l'a d'ailleurs plongé dans une pauvreté plus
laide et il apparaît extérieurement souillé, tel
un Hercule à demi vaincu par les écuries d'Au-
gias.
... Tout homme énergique au dieu Terme est pareil
et nul ne choisit les fatalités qui le paralysent :
8
l3^ PROSTITUÉS
la gaine de Léon Bloy est faite de je ne sais
quel fumier incrustant et tenace.
J'aime d'admiration Léon Bloy. (Peut-être
va-t-il m'interdire naïvement de l'aimer et de
l'admirer, moi qui ne suis pas catholique, et
qui fais des réserves, et qui aime et admire
autant des puissances et des beautés égales et
dififérentes : mais mes sentiments ne dépendent
ni de lui ni de moi) .J'aime d'admiration « le men-
diant ingrat ^y ^ énergie invaincue, noble d'une
noblesse rugueuse qui ne ressemble pas à celle
que je voudrais réaliser, mais qui est assez
étonnante pour dépasser la compréhension des
gens de maintenant. J'aime d'admiration l'écri-
vain paradoxal et vigoureux, le métaphysicien
qui prolonge parfois le dogme catholique en
des profondeurs de vertige et de ténèbres ; mais
on sent soudain une main rude et forte vous
soutenir et, brusques éclairs qui traversent Ta-
bîme, des images inattendues fulgurent devant
vos yeux de la menace et de la clarté. J'avoue
que le pamphlétaire m'est un compagnon moins
précieux : il se laisse aller à trop de lyrisme
excrémentiel ; trop volontiers il inflige aux con-
damnés de sa conscience le supplice du pal et,
avec une insistance barbarement joyeuse, il
POUR CXIEWTÈLE CATHOLIQUE l35
nous montre que les culs qu'il va transpercer
ne sont pas propres. Voilà le reproche person-
nel que j'adresse à Léon Bloy bourreî^u. D'au-
tres blâmes s agitent en mes mains impatientes,
mais qui doivent cingler tous les tortionnaires
catholiques du xix* et du xx® siècles.
Des « philosophes » avaient proclamé qu'il
est impossible à un catholique de penser. Sans
doute la conversion, l'adhésion de l'adulte à
une doctrine étrangère et arrêtée, marque tou-
jours faiblesse et lâcheté intellectuelles. Il n'en
est pas de même de la fidélité à un préjugé ini-
tial. Le dogme n'envahit pas tout l'espace : on
peut, avec ce port d'attache, voyager sur un
large océan et dans l'abîme même du port on
fait parfois des découvertes. Mais les pamphlé-
taires catholiques ne sont pas moins injustes
que leurs ennemis quand ils retournent le
reproche non seulement contre les libre-pen-
seurs mais encore contre les penseurs libres,
quand ils attaquent chez tout non-catholique le
penseur. Ce fut la grande taquinerie de Veuil-
lot contre Hugo, qui n'est pas un Spinoza as-
surément, mais qui pense tout autant que
Veuillot, c'est à-dire assez pour être un grand
polémiste ou un très grand poète. Barbey d' Aure-
l36 PROSTITUÉS
villy, écrivain et poseur admirable, noble sans
doute, mais plus hautain que noble, et puis-
sant par l'image, et par l'expression trouvée,
et par le rythme, bruyant et empanaché, et par
la verve méprisante^ mais dont la pensée est un
squelette dont on entend à peine le pauvre cli-
quettement sous les pourpres triomphales qui
le drapent, reproche continuellement lui aussi
aux non-catholiques de ne point penser. Et au-
jourd'hui voici que Léon Bloy abuse de ce
moyen polémique, peut-être un peu usé.
Or les catholiques ont plusieurs façons de
démontrer que Dieu leur a réservé le singu-
lier privilège de penser. Rencontrent-ils chez
un adversaire une idée un peu nouvelle, aussi-
tôt leur rire éclate, leurs mains claquent bru-
yantes sur leurs cuisses et il entraînent le bon
badaud à se gausser avec eux d'une aussi joyeuse
folie. Si, au contraire, on dit une chose déjà
dite complètement ou à demi ; si on admet,
même en la renouvelant ou la prolongeant,
une doctrine dont on n'est pas l'inventeur, ils
reprochent avec véhémence ou soulignent avec
ironie un tel manque d'originalité. Il y a pour-
tant — heureusement pour les catholiques —
des esprits auxquels un dogme est un soutien
POUR CXIENTÈLE CATHOLIQUE 187
et qui trouvent en profondeur dans un domaine
déjà délimité. Je ne vois pas que la tradition
catholique, la tradition protestante ou la tra-
dition évolutionniste empêchent Malebranche,
Leibnitz et Spencer d'être de grandes et fé-
condes intelligences. Et la page de La Femme
Pauvre qui méprise toute la philosophie alle-
mande, sous prétexte qu'elle est venue depuis
Luther, n'est peut-être pas exempte de tout
ridicule. Il est vraiment impossible à quelqu'un
d'impartial, à quelqu'un qui fait profession
d'hostilité et contre les catholiques et contre
es libres-penseurs de troupeau, à quelqu'un
qui vit en dehors des temps et qui refuse de se
mêler aux laideurs des luttes pratiques, de con-
fondre l'orthodolie de la pensée avec sa puis-
sance ou avec sa faiblesse.
Par ces façons d'escamoter la victoire, le
pamphlétaire catholique ressemble à tous les
pamphlétaires. Voici où son injustice devient
pire et pire son triomphe. L'éducation nous a
presque tous imbus en France d'esprit catholi-
que. Si nous en laissons paraître quelque chose,
vite, comme sous un ressort pressé, le catho-
lique ricane et affirme que nous devons à l'É-
glise tout ce que nous avons de supportable.
8.
l38 PROSTITUÉS
Parfois aussi^ glorieux de son unité dont il
n est pourtant point le créateur, il s'amuse
cruel à l'histoire des variations d un esprit sin-
cère et puissant mais qui, hors de tous les che-
mins battus, avance en tâtonnant dans les
ténèbres de la forêt et s'accroche à des ronces
et se heurte à des rocs. Et l'admirable cher-
cheur se relève de ses chutes, revient de ses
égarements, s'obstine, sublime et invaincu ;
mais le catholique rit et le déclare plus faible
et plus misérable que Tenfant qui marche en-
sommeillé sur la large route du catéchisme.
Je viens de relire Je m'accusCj un des plus
verveux pamphlets de Léon Bloy, un de ceux
aussi contre lesquels ma critique porte moins.
C'est Zola qu'il j attaque et ia pensée de ce
« Bacon de table d'hôte )>, de ce « Messie de
la tinette et du torche-cul », de ce « Christo-
phe Colomb du Lieu-Commun », est, en effet,
assez faible pour qu'on puisse, sans injustice
excessive, proclamer son néant. Il n'y a guère
qu'à admirer la verve implacable avec laquelle
Léon Bloy relève « les clichés Zola », « les iso-
chrones formules de ce balancier inconscient d .
<( C'est consternant et môme un peu diaboli-
que, s'écrie-t-il, de lire ce bavardage mons-
POUR CLIENTÈLE CATHOLIQUE i3q
trueux^ infini, ce déluge de mots, pendant des
pages, pour ne jamais aboutir, pour ressasser
indéfiniment un lieu-commun misérable, sans
espoir de rencontrer, je ne dis pas une idée, mais
une image, un semblant d'image qui n'ait pas
servi un million de fois ! Gela fait penser à la
masturbation d'un cadavre. »
A propos de certaines affirmations contenues
dans ce livre, j'aimerais pourtant causer avec
LéonBloy. Souvent j'arrive, par un chemin dif-
férent, aux mêmes conclusions. Nous ne serions
pas toujours d'accord, cependant. Je ne mé-
prise pas moins que lui les derniers livres de
Zola. Il est visible que ce romancier épuisé jus-
qu'à la lie n'avait plus rien à dire depuis long-
temps etqu'ilcontinuaità irat;âi7/er pour gagner
deFargent.Peut-être aussi la besogne mécanique
de remonter ses vieilles marionnettes et déranger
dans un ordre différent toute sa vieille armée de
formules invariables, lui était nécessaire comme
un mouvement endormeur, comme un balan-
cement monotone sans lequel il eût craint de
s'éveiller enfin à la douleur de penser.
Mais pour certaines pages anciennes, pour tels
mouvements de foule, par exemple, qui traver-
sent Germma/ ou La /br^i/ne t/e,s Roufforij j'en
l40 PROSTITUÉS
appellerais de la condamnation trop générale
de Léon Bloy.
Sur quelques points de métaphysique et de
morale indiqués dans Je m'accuse^ j'aurais
plaisir aussi à contredire le redoutable écrivain.
Il faut me borner. Je relève seulement une pen-
sée à laquelle Fauteur doit tenir puisque, après
l'avoir exprimée page 4^, il la répète page
1 16 : Dreyfus est innocent du crime pour lequel
on le condamna ; mais son supplice expie quel-
que autre faute inconnue. « Car Dieu est infi-
niment équitable et chaque homme, en ce monde
comme en l'autre, a ioiz/ot/r^cequ'ilmérite. »
Je ne ferai pas remarquer ce que de telles paro-
les, écrites pendant que l'innocent souffrait en-
core, avaient d'odieux. Je mécontenterai de de-
mander à Marchenoir pourquoi, s'il a« ce qu'il
mérite », il rugit si souvent et si fort contre l'in-
justice des contemporains à son égard.
Je m'arrête. Je craindrais^ en insistant, de
réjouir tel misérable ennemi de Léon Bloy. Un
bon écrivain peutse tromper quelquefois, ô Ed-
mond Lepelletier, sans que les cochons cessent
pour cela d'être des cochons.
Les premiers livres de Léon Daudet étaient
POUR CLIENTÈLE CATHOLIQUE l4l
des chaos a rdents d'où on s'attendait à voir sor-
tir un jour quelque harmonieuse statue. Toutes
les tendances combattaient et hurlaient dans
ces fournaises et ceux qui aimaient rauteur, fer-
mant les yeux aux raisons de craindre, criaient à
eux-mêmes et aux autres les raisons d'espérer.
Pour ma part, avec une inquiétude qui s'efforce
d'admirer., je m'étonnais devant les Morticoles^
devant le Voyage de Shakspeare et même en-
core, amoureux tenace, devant Suzanne.
Hélas ! toute admiration est devenue impossi-
ble, et tout espoir, et même toute inquiétude.
Celui qui semblait pouvoir être le noble pam-
phlétaire de sa propre conscience est devenu
bassementle pamphlétaire d'un parti. Celui qui
promettait un penseur original s'est rangé à la
banalité catholique et, au lieu de rugir dans la
solitude, il bêle avec force parmi le troupeau
de la Libre Parole.
Il me serait trop pénible d'étudier le Léon
Daudet d'aujourd'hui. Je reviens à l'époque oii
on ignorait la pente de cette matière en fusion
et qu'elle irait se refroidir en un moule connu.
Comme on évoque, avec leurescorte d'émotions
incertaines, les heures où Ton ne distinguait pas
encore dans la bien-aiméela courtisane ou l'em-
l42 PROSTITUÉS
poisonneuse, je reviens au passé frémissant de
Léon Daudet^ à Tépoque où je Taimais d'espé-
rance. On est toujours obligé de reconnaître
qu'on s'est laissé duper presque volontairement.
Aussi de telles méditations humiliantes ont peut-
être, outre leur charme inquiet,quelque utilité.
A travers une affection qui me cachait la plu-
part des signes défavorables, LéonDau^Jet m'ap-
paraissait, à ses débuts, une énergie violente,
énorme , superbe malgré les incohérences et l'ab-
sence de maîtrise. Je l'admirais conmie un orage
dont l'angoisse s'illumine à la brusque splen-
deur des éclairs ou parfois à je ne sais quels vas-
tes frémissements lumineux. J'aimais Le voyage
de Shakspeare, étude curieuse de la formation
d'un génie, et V Astre noir^ étude âpre de l'écri-
vain génial dans sa pleine et complexe maturité.
J'aimais aussi des pamplets extérieurement
hardis et généreux, les Morticoles et même —
Dieu me pardonne ! — les Kamtchatka. Pour-
tant, au plus fort de mon admiration, je m'in-
quiétais :
« Ses études de psychologie tératqlogique
semblent presque approuver ce qu'il condamne
violemment dans ses satires. Le Malauve de
V Astre noir n'est point blâmé de ses ignomi-
POUR CLIENTÈLE CATHOLIQUE l43
nies ; elles apparaissent comme des nécessités
de son génie et Tauteur n'ose pas détester ici
nettement ce qu'il appellera ailleurs « ab o mi-
nable supériorité intellectuelle.» EnsonShaks-
p'eare qui aime avec peu de sincérité et de
loyauté ; qui, sous prétexte de mieux étudier
la nature, se crée d'artificiels sentiments,
M. Léon Daudet semble parfois admirer un
Kamtchatka (i). »
Je ne voyais pas, je ne voulais pas voir que
Léon Daudet, quand il étudiait un homme de
génie, avait la naïveté de faire de l'auto-psy-
chologie et de dire, ébloui, ce qu'il découvrait
en Léon Daudet,
Néanmoins le Voyage de Shakspeare reste le
moins décevant de ses livres. Large tableau
d'histoire, il ressuscite la vie du xvi® siècle sans
trop appauvrir cette énorme puissance combat-
tive. La vaste tempête agite d'innombrables
catastrophes individuelles. Par malheur ces
aventures tragiques restent dispersées et
Shakspeare en est trop souvent le témoin, trop
rarement le héros.
Mais, si le roman d'aventures est mal com-
(i) Demain, 9 février i896.
l44 PROSTITUÉS .
posé, ce collier dénoué d'épisodes n'est pas
tout le livre. Voici, assez curieux et assez ori-
ginal, un romande critique littéraire. Avec des
aveuglements singuliers et tout à coup d'éton-
nantes clairvoyances, Léon Daudet étudie la
genèse du génie shakspearien. Chacun des dra-
mes rencontrés dans la vie contribue à former
le futur dramaturge ; chacun des personnages
vus et entendus se transforme en l'esprit du
jeune Shakspeare, s'harmonise et grandit jus-
qu'à l'intensité tragigue. Il est intéressant de
voir la matière première de ce qui deviendra
poésie.
Quandje lisais pour la première fois ce livre aux
âpretés incertaines et aux violences troubles,
je me charmais surtout à considérer Léon Dau-
det, être équivoque dont je ne devinais point l'a-
venir banal. Un an plus tard paraissait Su-
zanne, le livre de transition vers le catholicisme,
le En route de ce jeune Huysmans. Tout en re-
fusant encore de voir, je m'irritais et je repro-
chais à l'auteur d'obéir à unemode(i) :
« Une conversion est considérée depuis quel-
que temps, comme le plus élégant des dénoû-
(i) Demain, 18 janvier 1897.
POUR CLIENTÈLE CATHOLItUE l45
ments : au lieu de marier ses héros ou de les
tuer, on les agenouille. Mais, un livre achevé,
on songe à en faire un autre et, comme dit M.
de La Palice, on ne peut pas commencer par la
fin. Il n'y a pas à craindre que Bourget, Huy-
smans ou Léon Daudet soient chrétiens dans
les deux cents premières pages de leur prochain
roman. »
Je me trompais. Après des calculs de com-
merçant, Bourget, ce Léo Taxil ennuyeux,
allait opter. L'ancienne clientèle refusait
décidément des rossignols toujours sembla-
bles et chaque fois moins réussis; il fe-
rait appel à l'argent catholique. Huysmans et
Léon Daudet, pauvres êtres sans équilibre,
ne verraient bientôt contre la folie menaçante
d'autre refuge que le catholicisme. Léon Dau-
det surtout estuneâme désemparée, un mélange
de révolte exaspérée et de soif d'obéir, un chaos
d'ambitions vers le repos moral et d'âpres désirs
de pécher. Ses perversités contradictoires ne
peuvent se désaltérer qu'au catholicisme, seul
pays où le péché soit un fruit savoureux et le re-
mords une boisson capiteuse.
Suzanne déjà, par sa perversité naïve et par
la conversion finale, est un livre deux fois ca-
9
lifi t»ROSTITUÉS
tholique : une diabolique qui finit bien. A pro-
pos de rincestequi estle sujet de ce roman, j'é-
crivais ces lignes d'homme qui voit presque et
qui refuse de voir tout à fait :
« Léon Daudet n'a pas compris la véritable
faute de ses héros. Suzanne n'aime pas Guil-
laume; elle veut son père. Guillaume est moins
séduit par la beauté de Suzanne que par l'idée
de rinces^e. Leur baiser est un acte de révolte.
Ils font, sans amour, le geste d'amour. Or le
seul crime est de se préoccuper de la loi ; mais
il y a deux façons de le commettre : obéir aux
conventions ou les violer pour le plaisir enfan-
tin de les violer. Suzanne et Guillaume com-
mencent par la seconde puérilité, tombent en-
suite dans la première. Ils né savent jamais
être eux-mêmes sincèrement, tranquillement,
ignorer en toute innocence que des gens se sont
permis de formuler des règles morales univer-
selles. »
Je n'aurai pas la cruauté de juger après ca
chute un esprit dont j'aimai le départ hésitant.
Le Léon Daudet des Parlementeurs et de tant
d'autres banalités hurlantes n'intéresse per-
sonne, sauf peut-être Edouard Drumont, qui
insulta Alphonse Daudet et que Léon Daudet,
POUR CLIENTÈLE CATHOLIQUE ifyj
pratiquant non sans quelque intérêt immédiat
Toublides injures, proclame « prophète en son
pays. »
L'abbé Delfour est un tout petit commerçant
qui prétend s'être fait une spécialité de la « cri-
tique catholique. »
D'après l'abbé Delfour,le critique est surtout
un « informateur littéraire » , un reporter spé-
cial, qui, pour nous dispenser du voyage, va
voir ce qui se passe dans les livres. Sans lui,
nous serions souvent « engagés dans des con-
versations embarrassantes. ». Heureusement,
il nous permet de tenir notre place en société et
de dire notre mot, « un mot juste, sensé, pra-
tique », sur des choses que nous n'avons point
lues. Il continue ce précieux père Mestrequi
nous permit de passer le bachot sans ouvrir
« nos auteurs ». Grâce à lui, nous avons la « sa-
tisfaction », sans jamais prendre la peine de
connaître ce dont il s'agit, d'en « tirer une leçon
morale, chrétienne, intéressante et substan-
tielle».
La leçon arrive toujours, en effet, gauche-
ment amenée, peu fondue avec la « critique »
l48 PROSTITUÉ»
et les anecdotes qui la doivent faire passer. Ce
brave homme fourre du christianisme dans la
littérature des autres, comme Jules Verne en-
veloppe de la science dans du roman. Mais les
catholiques sont aussi malicieux que les en-
fants : ils lèchent le sucre qui est dessus et ne
touchent pas à l'amertume centrale de la pi-
lule.
Parfois M. Delfour cesse de conter ou de
sermonner et essaie de juger comme un critique
qui ne serait ni un simple informateur, ni un
catéchiste. Il lui faut alors un modèle : il a choisi
Sarcey. Souvent il pastiche, avec un respect fa-
milier, celui qu'il appelle encore a l'oncle ».
Pour lui aussi, « français » est le mot qui
manifeste la plus haute admiration. Mais, au
lieu de battre la grosse caisse devant l'es-
prit si français, — hélas! — de . Gandillot,
ce bon prêtre vante « les enseignements précis
et très français du catéchisme ». J'espère qu'en
son prochain volume, M. Delfour décou-
vrira que Jésus est né à Paris ou à Nîmes.
Pour nous faire prendre patience, il découvre
aujourd'hui que Veuillot — dont personne, cer-
tes, ne nieplusle talent volontaire et vigoureux
— est « un homme de génie ^> et « le plus grand
POUR CLlENtÊLE CATHOLIQUE l49
prosateur du xix® siècle ». Il s'écrie, devant une
phrase banalement oratoire et académique du
duc de Broglie : « Dieu ! que c'est beau, plas-
tique^ sculpturall » Et chez le fils de l'immor-
tel mort depuis peu et oublié depuis longtemps,
il salue le « digne héritier d'une grande dynas-
tie littéraire. »
Allons ! ce n'est pas grand'chose, la « criti-
que catholique » , telle que l'entend le chanoine
Delfour. C'est aussi bête, aussi flagorneur et
aussi lâche que la critique sans épithète, quand
un Jules Lemaître et un Gaston Deschamps s'en
font un honnête moyen de parvenir en rampant
ou y montrent souriants, sous le voile incer-
tain des sottises qu'on leur apprit, la solidité
primitive de leur sottise foncière.
M. Charles Godard publie sur VOccultisme
contemporain^ le .Fakirisme ou le Brahma-
nisme de petits livres vulgarisateurs. Ses opus-
cules font partie d'une collection, qui porte
deux étiquettes : Science et religion et, au-des-
sous, Études pour le temps présent , La prépo-
sition i( pour » avoue opportunisme et mercan-
tile actualisme et la première étiquette nous
]50 PROSTITUÉS
informe que les gens pratiques qui font ce com-
merce sont des catholiques.
D'ordinaire, un vulgarisateur aime et admire
les connaissances qu'il répand, M. Godard n'é-
chappe pas à la loi. Mais son métier de catholi-
que le force bien souvent à condamner, ou
presque, au nom de la religion romaine. Si on
lui permet d'étudier les philosophies hindoues,
c'est à condition qu'il fera ressortir à chaque
page leur infériorité en face de la doctrine de
Jésus (telle, bien entendu, que l'enseigne l'E-
glise avec un grand E). Ce qu'il y a, pour lui, de
plus intéressant dans les sciences occultes, c'est
de faire l'exact départ entre ce qui peut en être
admis sans crime d'hérésie et ce qui blesse Tor-
thodoxie.
M. Charles Godard, qui auréole sa signature
de divers titres éblouissants tels que « profes-
seur agrégé de l'Université » ou bien encore
« membre associé franc-comtois de l'académie
de Besançon » , est naturellement un esprit do-
cile (Jui suit toujours quelque maître de très
près et tremble de laisser échapper la traîne
conductrice. Il n'ose jamais exposer une doc-
trine d'un de ces mouvements larges où une syn-
thèse personnelle emporte et renouvelle des élé-
POUR CLIENTÈLE CATHOLIQUE l5l
ments connus. Il cite servilement on bien, timide
il résume un livre paragraphe après paragraphe.
De telles notes restent longtemps claires pour
qui les prit, mais elles font pour le lecteur un
chaos lourd et mort. Dans la partie critique,
Mi Godard évite aussi tous les risques: le plus
souvent, il reproduit avec respect les paroles
de quelqu'un de « nosseigneurs les évoques. »
Quand il s'agit de faits, il est un peu plus à
son aise, il montre quelques qualités d'observa-
teur et il lui arrive même d'organiser en récit
lisible les petits détails patiemment rassemblés.
Son historique de l'occultisme contemporain,
par exemple, est d'une clarté intéressante.
Aucune discussion de doctrine n'est possible
entre M, Godard et moi : de quel point commun
partirions-nous ? Mais précisément parce qu'au
pays des faits, il lui arrive d'être un guide sûr,
je relèverai chez lui deux erreurs matérielles.
La première n'est pas grave. « Les gnostiques,
affirme M. Godard^n'ont pas de revue spéciale. »
Or ils publient un périodique mensuel. Le ré-
veil des Albigeois, La seconde... Mais voici
que j'hésite à la signaler. Si ce que je prends
pour une erreur était une malice?... M. Godard
nous informe que « le poète Louis Le Cardon-
l52 PROSTITUÉS
nel est mort fou. » Or Louis Le Cardonnel est
bien vivant. Il s'est fait ordonner prêtre,ce qui,
je suppose, n'apparaît mort ni folie à aucun ca-
tholi((ue.Mais, à Tépoque où M. Godard le tuait,
il avait — choisissant peut-être la pénitence la
plus répugnante au noble et clair latin qu'il est
— suivi à Ligugé le grossier flamand Huys-
mans, alourdisseur, enlaidisseur et embreneur
de toute la mystique catholique.
CHAPITRE VII
REPOS
VII
Repos
Je me sens accablé de lassitude. Ecœuré par
la besogne faite, je regarde avec découragement
la besogne à faire. Dieu! qu'ils sont nombreux
les vendeurs de paroles fardées, les ignobles
marchands de sourires. Et quelle nostalgie me
soulève vers la propreté, la sincérité, l'art loyal.
Décidément, je m'accorde une heure de repos.
Je vais, scaphandrier épuisé, remonter à l'air
libre. Je vais, avant de redescendre aux fanges
du port, respirer largement du courage.
Les écrivains auxquels je demande l'indis-
pensable réconfort sont bien différents les uns
des autres. Je ne suis pas le critique d'une école.
Même, si je ne me trompe, ceux que j'aime
sont tous assez nobles et assez forts pour mé-
priser les écoles. Je dédaigne celui qui, dans la
forêt de l'art, suit les chemins déjà frayés. Je
l5ft PROSTITUÉS
m'écarte, après quelques brocards, des troupes
timides ou grossièrement conquérantes. Au
contraire j'accorde, selon sa puissance, sympa-
thie ou admiration à quiconque sort des voies
battues et cueille des fleurs que nul passant ne
piétina.
Les esthétiques de ceux que j'aime sont très
différentes. Qu'ont-ils donc de commun qui me
les fasse aimer les uns et les autres? Consciem-
ment ou non, ils professent une même morale
artistique.
Les critiques ont dit tant de sottises sur les
rapports de l'art avec la morale qu'une préci-
sion est ici nécessaire. A l'idéaliste que j'aime
je ne reprocherai jamais de m'entourer d'illu-
sions et de me préparer de proches déceptions.
Tel autre, pour un effet d'art ou dans un élan
sincère, poussera le réalisme jusqu'à la bruta-
lité, et il ne me choquera point.
Celui-là seul me choquera qui cherchera à
me plaire où à plaire à d'autres.
Tous ceux que j'aime savent que le génie ar-
tistique n'a aucun rapport avec le banal mé-
tier oratoire ; que le flatteur « vit aux dépens de
celui qui Técoute » mais ne dit aucune parole
intéressante pour des oreilles sages; que le ta-
REPOS 157
lent de revendre des idées mille fois vendues
est méprisable. Ils savent que, si le succès ex-
térieur s'achète par la seule monnaie des con-
cessions, nul, sauf l'intransigeant, ne sera créa-
teur. L'artiste doit être l'holocauste de son œu-
vre. Il sert son génie au lieu d'abaisser son es-
prit à servir ses besoins matériels et les fantai-
sies de sa sensibilité ou de sa vanité. On ne ris-
que d'être artiste que lorsque, obéissant aux
parties nobles et originales de soi-même, on
s'est délivré des servitudes sociales. Et le seul
libérateur s'appelle Renoncement. Nous mépri-
sons quiconque sacrifie aux faux dieux, argent,
réputation, gloire; quiconque, pour agréer
au public, dispensateur de ces biens apparents,
consent à déformer son rêve et à banaliser sa
pensée. Seul l'isolement est fécond et, pour réa-
liser selon son âme, il faut, au risque même de
la famine, s'enfermer, pendant qu'on pense et
qu'on écrit, dans la tour d'ivoire. Ceux que
j'aime sont des stoïciens d'art.
J'ai dit, au Massacre des Amazones^ mon
admiration pour les pages frémissantes et pas-
sionnées de Déçue ^ un des plus beaux livres de
l58 PROSTITUÉS
femme, et des plus sincères, et des plus émou-
vants que je connaisse. J'ai loué avec enthou-
siasme le jaillissement spontané et intarissable
des images, la puissance nerveuse du rythme.
J'ai dit aussi, avec trop de sévérité peut-être,
les inquiétudes que m'inspiraient quelques gau-
cheries particulières et un métier généralement
insuffisant.
Depuis, Jacques Fréhel a publié troislivres :
Vaine pâture^ le Cabaret des larmes, les Ailes
brisées.
Le premier est « une minutieuse étude pro-
vinciale, où se débattent, mêlées à déplus no-
bles, de petites passions et de petites âmes.»
Mais tous ces animaux bourgeois qui s'alimen-
tent d'une <( vaine pâture », argent ou vanité,
nous les connaissons déjà^ nous les avons ren-
contrés mille fois, et souvent dessinés d'un trait
plus net, animés d'un mouvement plus vivant.
Ici, ce n'estpas dans l'étude de mœurs, que Jac-
ques Fréhel est intéressante.
Elle est intéressante d'abord par l'accent de
mépris hautain ou de révolte indignée dont elle
parle de ces grotesques et de ces ignobles. Elle
est intéressante quand, oubliant de s'appliquer
à bien exprimer ces natures basses, elle mani-
REPOS 169
^ feste inconsciemment les noblesses sans raideur
; d'une âme devenue stoïcienne tout en demeu-
l rant, par je ne sais quel miracle, passionnée et
i tendre^ gracieusement féminine. Mais, si le stoï-
\ cien est sans peine un satirique hautain ou vé-
î liément,il ne deviendra qu'après bien des efforts
; un poète comique ou un consciencieux réaliste.
I U ne s'intéresse pas facilement au détail des êtres
[ vils ; il est trop naturellement moraliste pour
[ être dès l'abord un attentif psychologue.
f M"^® Jacques Fréhel, inégale encore à l'effort
1" de composer un livre harmonieux et encore im-
! puissante à faire vivre les personnages qui luiré-
I pugnent, est admirable dans la peinture de quel-
\ ques êtres nobles, qu'elle fait passer malheureu-
[ sèment sur les marges de l'intrigue .
Aucun mot ne serait excessif pour louer la
» beauté souple et grande de deux de ses figures
féminines : Moniqua, exquisement mélancoli-
que, douce et bienfaisante ; Lazarine écrasée
par les brutalités de son mari, intimidée, muette,
mais d'une si profonde et si précieuse vie inté-
rieure. Car ces êtres touchants, presque aériens,
délicats, frêles comme des ombres, marchent
pourtant devant nous en une grâce bnduleuse
et, par un don singulier, ce sont uniquement les
1 6o PROSTITUÉS
natures poétiques que l'auteur réussit créer
vivantes.
V/iine pâture est dp 1899. Pendant trois ans
M'"^ Jacques Fréhel se tait. Sans doute elle a
senti son insuffisance actuelle devant l'œuvre
objective et qu'un labeur probe doit la guérir de
son infirmité. Elle a compris le devoir que lui
imposent ses dons merveilleux et qu'elle serait
coupable envers son génie si elle ne le complé-
tait de talent. Quand elle sort de son généreux
silence, c'est pour nous apporter, à un an de
distance, deux livres qui sont enfin des beautés
achevées. Vainepâture^ roman manqué mais tout
pénétré de parfums doux et amers de poème, me
frappait d'un étonnement qui espère, d'une
attente de joie. La richesse chaotique et passion-
née de Bretonne^ la gaucherie puissante et dou-
loureuse de Deçi/e me soulevaient d'espérances
et de regrets, d'inquiétudes et d'irritations, de
craintes et d'exigeances. Voici, enfin, que j'é-
prouve, à deux reprises, l'admiration heureuse
qui n^hésite plus.
L'artiste aujourd'hui est maître de son outil;
il a su le rendre docile tout en le gardant farou-
chementpersonneLJacquesFréheln'estpas allée
vers les harmonies apparentes, soumissions et
REPOS 161
diminutions. Elle ne s'est pas pliée au métier
académique ou à telle autre mode banale. Elle
est arrivée, de plus en plus riche, à Tharmonie
de sa nature propre, à la science d'elle-même,
à l'art d'elle-même.
Son style est d'une beauté poétiquement fé-
minine, à la fois large et précise. Ah ! la grâce
flottante des draperies et le sourire lumineux
des images. Geste toujours ému et émouvant,
il dresse des pensées d'une noblesse hautaine,
des sentiments d'un étrange et fiévreux stoï-
cisme. Sur le roc abrupt de l'individualisme,
Jacques Fréhel apporte, lumière chaude et ar-
dente couleur, je ne sais quelle grâce sauvage-
ment fleurie. L'austérité puissante de cette
bretonne est, telle une lande de son pays, toute
brodée de For épineux des ajoncs, de l'amé-
thyste tremblante des bruyères. Dans ses livres
inégaux d'autrefois ce qu'elle faisait entendre,
parole ou balbutiement, chant ou sanglot, était
noble et douloureux comme l'aspiration. Au-
jourd'hui les harmoniques qui volent autour
de ses notes les plus mélancoliques gazouillent,
naïve et inconsciente de sa cause, la joie d'un
complet et original épanouissement.
L'architecture des Ailes brisées est ^ comme
l62 PROSTITUÉS
récriture, harmonieuse et inattendue. EUecho-
querales écoliers qu'on décore du nom de criti-
tiques parce qu'ils savent sur Tart de composer
les raides naïvetés scolaires et que, hardiment,
ils affirment leur inintelligence hargneuse en gé-
néralisations de bons élèves. Entre deux frag-
ments de mémoires nobles et douloureux,
l'auteur a placé, d'une audace heureuse, le
journal d'une perversité qui s'éveille. C'est,
enveloppée au baiser d'un fleuve de poésie, une
île de réalité perfide. De la vie moderne, gros-
sière sous son élégance apparente, ricane en
s'efforçant au plaisir superficiel ; mais tout au-
tour, joie et douleur, profondeur et poésie et
noblesse farouche, la vie des imagiers bretons
sourit, pleure, chante.
Facile et naturelle , cette poésie sort sans bouil-
lonnement d'une source généreuse. La réalité où
se brisent ses flots chanteurs est dressée avec
quelque effort peut-être , mais avec une ffort triom-
phant. Jacques Fréhel est un poète né qui a su
devenir un romancier. Artiste enfin complet,
elle peut non seulement se dire tout entière^ mais
encore, sans risque de tomber, sortir de son
âme, créer par art des êtres qui lui sont étrangers
et les agiter en gestes naturels qui lui déplaisent.
REPOS l63
Voix de musique et de lumière dans un dé-
sert noble, la voici arrivée, inconnue de tous et
consciente d'elle-même, à Tharmonieuse posses-
sion de son être et à la gloire du complet épa-
nouissement.
Carie romancier s'est formé sans nuire au
poète et, si tous deux ont collaboré presque
également aux Ailes brisées^ le poète triomphe
aux contes du Cabaret des larmes.
N'est-ce pas la Bretagne elle-même, ce caba-
ret des larmes, voisin de l'église et du cime-
tière^ voisin de la mer surtout et que pénètre
« sa large lamentation » ? De « tristes buveurs »
s'y attablent et dans l'exil d'une « tristesse mo-
rose » s'évadent de la prison Aujourd'hui. L'un
apporte « dans ses grands cheveux l'odeur par-
fumée des haies » . L'autre a sur ses habits les
senteurs dorées de la lande. Celui-ci arrive de
l'église, imprégné d''encens. La plupart tirent
de leur poche et versent sur le comptoir un à
un des sous qui sentent la mer.
Tous ils s'abandonnent à ce délicieux et dé-
chirant « mal de rêver qui est le génie des Bre-
tons ». Tous, de « leurs grands yeux bretons,
malades d'idéal et de passion voilée », ils re-
l64 PROSTITUÉS
gardent, dans le verre plein, le paysage d'hier
et r émotion qui s'y attache.
Us aiment TOcéan a comme l'aiment les goé-
lands et le grand cygne sauvage » . Souvent leur
pensée se réfugie, douleur farouche et qui se
cache, dans « le pan maternel de la robe glau-
que de la mer ». C'est à la mer aussi que sou-
rient leurs joies et ils comparent l'étrangeté
de ses trésors vivants aux richesses sauvages de
leurs âmes. Si, au mystère de leur cœur gran-
dit un amour secret, ils sentent sa force douce
éclore en eux « comme un lis de mer s'épanouit
au fond des eaux tièdes de l'Océan ».
Ils s'égaient un instant à regarder « les eaux
dansantes » des petits ruisseaux s'échapper,
enfants joueurs, de la fontaine maternelle. Mais
ils s'émeuvent longuement devant telle rivière
« immobile et pâle », et dont la tristesse miroi-
tante le%ir semble « pareille à une femme
morte couronnée, par la lune, d'un diadème
de perles. » Ils frissonnent en songeant que
sur ses bords leur pauvre âme déçue se sentit
prise à « l'embûche formidable de la nuit » et
de Tamour.
Ou bien leur souvenir traverse un jour tor-
ride : sous les lumières farouches du soleil et
REPOS i65
d'une violente passion, il« revoient une lande
épineuse et odorante. « Le genêt rajeuni ba-
lançait ses branches fleuries semblables à des
rayons qui lanceraient des parfums ; et le soleil
avait tant de force qu'on entendait déjà au
midi, dans le pré, chanter le grillon noir dont
la carapace est sculptée de signes étranges... »
Mais ils se sont égarés en quelque ancien
chemin abandonné, creux comme un lit de tor-
rent, et « où les racines des vieux chênes met-
taient à la hauteur du front des passants le geste
menaçant de leurs griffes tortueuses, de leurs
serres noires ouvertes... » Arrivés, un peu ef-
frayés, à la forêt, ils se sont enfoncés en quel-
qu'une de ces « cavernes glauques que formaient
les trouées de verdure où s'entassait la fraî-
cheur». Leur cœur de fièvre ne leur permet
pas un long repos. Bientôt ils fuient le taillis et,
parmi là clairière où vit « dans une virgi-
nale paix un peuple de digitales », leur corps
s'allonge « au milieu des fleurs empoisonnées,
comme une herbe fauchée » . 'On ne sait quel
pressentiment hagard les redresse. Ils se sont
éloignés inquiets ; à un carrefour ils ont vu
« passer des lumières que personne ne portait;
et des cloches tintaient en avant, comme celles
l66 PROSTITUÉS
que Ton fait sonner devant les cercueils » . Celui
qui eut une telle vision est perdu. Il a rencon-
tré son présage de mort, son intersigne^ et tou-
tes choses lui deviennent des menaces. « Qu'est
ceci qui traîne à terje ? Un grand rameau cou-
vert de lichen blanc qui semble un spectre, et
là une coulée de marguerites fleuries et si pres-
sées qu'elles simulent un linceul déroulé. »
Avant que le condamné ait pu regagner sa mai-
son, le soir est venu, et les « miasmes fantômes,
semences ailées de la mort qui montent dans
rhumidité nocturne ». « Par delà le mystère
des ombrages » , il entend a Fappel perfide des
ruisseaux. » Et voici que son tâtonnement
épeuré a « pénétré dans les r\Sgions inviolables
où repose, majestueux et néfaste, le souvenir
des âges perdus. »
Le décor passionné que dessine Jacques Fré-
hel n'est pas toujours un paysage. Elle nous ou-
vre parfois un intérieur qu'ennoblissent des
« meubles sculptés en chêne luisant, donnant
aux choses un air d'église. » D'ordinaire le spec-
tacle qui dans l'un ou l'autre cadre s'agite, c'est
un être isolé, une âme de profondeur et d'é*-
motion. D'autres fois s'y développe un mouve-
ment nombreux et rythmique. G'est,se déroulant
HEPOS 167
parmi une campagne à chaque détour variée,
la théorie attristée d'un pèlerinage, « de gran-
des figures noires barbouillées de larmes et de
poussière, qui s'en allaient, dans l'éclat du jour,
avec les yeux clignotants ». Ou bien c'est une
noce. Les richesses barbares des costumes font
les gestes éclatants de couleur. Et « le son grave
des bombardes » s'harmonise avec « le perçant
appel du biniou » .
Et voici, parmi les paysans et les marins,
des êtres d'exception. Tout à l'heure « sur le
tertre des chapelles vêtues de lierre », des bar-
des amis composaient ensemble des chants naïfs
et surchargés d'images inattendues, « toiles de
ciel et de verdure où chacun tissait sa fleur. »
Maintenant, dans la maison, au fond de la che-
minée, assis parmi le caprice des lueurs, un
mendiant,un peu sorcier, un peu poète, un peu
philosophe, « trace des cercles dans les cendres
du bout de son bâton » . Et « ses paroles sacca-
dées volent sur ses lèvres flétries : il dit que la
terre use le fer ; que l'anneau diminue au doigt
qui le porte ; que le sel, la pluie et les pas usent
le rocher... Il proclame la dispersion des ato-
mes » et, sous les apparences de la mort, devine
la vie souterraine qui se redressera plus tard au
l68 PROSTITUÉS
baiser de nouveaux soleils. Il chante « la Méta-
morphose couronnée de fleurs odorantes comme
une temme des îles lointaines » .
C'est tout le pays d'Armor, ce livre. Et c'est
autre chose encore. C'est le don généreux, et
que peu apercevront, d'une âme « pleine de feu,
de douceur et de barbarie. » Cette Bretonne est
intéressante passionnément. Elle est, inconnue
comme il convient et réservée à la joie des rares
qui sont dignes de la beauté originale, le plus
admirable des écrivains féminins d'aujourd'hui.
Elle est un talent de moins en moins inégal, et
dont la marche ne s'embarrasse plus que rare-
ment,et dont la marche ne devient plus jamais
une chute. Et elle est, l'étonnante barbare, un
génie créateur de rêves et trouveur d'images.
Sa phrase peut s'encombrer encore quelquefois
épineuse comme l'ajonc : des fleurs d'or tou-
jours y éclatent, des parfums en émanent, et le
vent d un rythme noble remue en sourires ou
en émotions les senteurs et les corolles.
Je sais le danger de transporter hors de la
lande natale ces grappessauvages. Je devrais con-
seiller seulement d'aller respirer sur place tant
de joie odorante. Je ne puis résister au plaisir
égoïste de briser quelques thyrses et de les
REPOS i6g
porter dépayséa et tristes, effeuillés et qui se
fanent, en mes mains sacrilèges:
Ces gens avaient perdu, l'une après l'autre,
leurs espérances et, « comme dans une cathé-
drale, quand on a éteint tous les cierges, la nuit
noyaitleur pensée. » — Entendez,résonnement
fait de sou venir ,1a voix tue du rossignol : «Les
dernières notes de son chant étaient tombées,
rebondissantes en écho, comme des perles jetées
de très haut dans un bassin de fabuleux cristal. »
— Un être lucide jusqu'ici devient fou. Il sent,
en une terreur d'enfer, sa raison « s'enfuir tré-
buchante comme une femme malade qui voit
son lit en feu. » Il a trop cherché, le pauvre
dément, la joie qui n'existe pas, « le baiser
qui pense ». Il croit maintenant apercevoir les
lèvres qui le donneraient. Ses paroles de flamme
caressent l'impossible beauté. Il lui voit, parmi
d'autres noblesses étranges, des « mains de sé-
raphin, toujours levées en haut comme des
colombes enchaînées mais qui aspirent à l'azur » .
Sa folie fut d'abord un grand feu, mouvement
et couleur qui montent. Elle n'est plus bientôt
que le chaos noir et noyé d'un lendemain dln-
cendie. Le dément s'assied dans son incons-
cience dont je ne sais quelle vague lueur lui
10
170 PROSTITUÉS
permet de souffrir encore, « abandonné comme
un colombier en ruines par les souvenirs vaga-
bonds )).
Je détache, entre cent, un petit tableau éton-
nant de richesse et de perfection. Dans la lumière
d'une chapelle abandonnée « entra une vieille
femme bretonne qui pleurait. Elle était si petite
et si courbée par l'âge et les labeurs que le bas
portail d'ogive se dressait bien au*dessus d'elle,
couronné deTor des giroflées. — Elle pleurait:
sa joue était comme une muraille lavée par la
pluie ; sa bouche^ à cause des sanglots infinis,
faisait une grimace triste qui ressemblait au
sourire d'un mort blafard et ironique ; son cou
était comme une grosse corde amollie et détrec^
sée ; son petit buste court tenait dans un maigre
corsage, aussi étroit que celui d'une fille de dix
ans. Ses mains étaient dures comme un métal
et éloquemment ciselées par le travail. Sa ca-
peline de laine blanche bordée de noir, sa cape-
line de deuil barrait diagonalement son front
coupé de sillons comme un champ nouvellement
labouré ».
Elles ne font pas songer, ces nobles images^
parmi le sourire de la complicité banale : « Voilà
ce que j'aurais dit moi-même I :». Elles sedre^-
REPOS 171
sent, beautés étonnantes, barbares, étrangères
aux modes du jour, blessantes au médiocre qui
lit. On ne saurait les pardonner à quelqu'un qu'on
risque de rencontrer. On admire de telles ri-
chesses seulement quand Fauteur disparu n'est
plus à notre pauvreté une insulte vivante. Jac-
ques Fréhel passera noblement inconnue et
méconnue. Mais, si Demain estjuste, il l'assoira
dans le temple à côté de Chateaubriant et de
Lamennais et saluera en elle la grande gloire
féminine de la Bretagne,
Elle est d'âme assez grande et assez fière pour
aimer l'incertain d'une telle destinée ; pour di-
riger ses yeux vers cette aurore hésitante, le
sourire de la gloire posthume ; pour laisser ra-
rement l'ironie d'un regard qui descend très bas
tomber sur l'injustice contemporaine, bouche
stupide obstinément fermée.
Voici un autre breton également inconnu et
également admirable. Considéré seuleipent
comme versificateur, Émil,e Boissier a le métier
le plus souple et le plus vivant, le plus savant et
le plus naturel. Goppée etHérédia sont, auprès
de lui, des ignorants et des maladroits. Mais,
172 PROSTITUÉS
quand on lit ses grands poèmes, on est trop pé-
nétré par leur étonnante poésie, pour songer à
jouir de leurs mérites techniques. La beauté
humiliante de son œuvre et la noblesse gauche
de ses gestes dans la vie éloigneront sans doute
de lui le succès. Mais il est destiné à la gloire
et, dès qu'ils le verront couché dans la définitive
immobilité, envieux et critiques répéteront le
mot effaré : « Nous le croyions pas si grand » .
Le premier recueil d'Emile Boissier, Dame
Mélancolie ^ parut en 1 898 précédé d'une préface
de Paul Verlaine. Le préfacier trouve déjà la
pensée de Boissier « revêtue d'une forme par-
faite, solide, souple et brillante comme une
arme de luxe. » Et il salue « ce superbe pre-
mier livre qui engage fort l'auteur, » car
« noblesse oblige. »
Dame Mélancolie contient des poésies, et des
proses rythmées. Les proses comprennent, outre
des morceaux de pur métier,une sorte de conte
médiéval, La mort du page^ d'une mélancolie
charmante encore qu'un peu jeune.
Les vers sont très supérieurs. On y trouve
déjàr quelquefois l'image originale, qui sera un
des deux grands mérites de Boissier. Déjà aussi
on y rencontre souvent le rythme doux, et es-
REPOS 173
tompeur, et enveloppeur ; le rythme qui sur les
images infiniment diverses met la noblesse tou-
jours renouvelée et pourtant toujours la même
d'une draperie largement flottante.
Le Psautier du Barde ^iparn en 1894, s'ouvre
par une préface d'Armand Silvestre. Si quel-
qu'un a encore de l'estime pour Silvestre, je le
prie d'excuser les paroles que ma conscience
va me dicter.
En lisant les vers d'Emile Boissier, Silves-
tre se sent en face de beautés, et il est ému. Mal-
- heureusement, il ne se contente pas de dire son
émotion ; il veut l'analyser et on s'aperçoit im-
médiatement qu'il ne comprend rien au poète
dont il parle.
Armand Silvestre est un latin. Il appartient
à une race merveilleusement douée et merveil-
leusement belle chez ceux de ses fils qui ont la
force et la noblesse. En revanche, rien n'est
plus grossier que le latin grossier et il faudrait
chercher longtemps pour trouver un être plus
vulgaire qu'Armand Silvestre. Il est l'insup-
portable méridioîial au gros rire bruyant, aux
gestes familiers, aux précisions déplaisantes.
Rubens scatologique sans vie et sans couleur,
il aime toute forme énorme qu'elle soit ou non
40.
1^4 PROSTITUÉS
dessinée et modelée ; ce collégien incurable est
mort prenant encore l'abondance pour Fharmo-
nie et adorant sous le nom de callipyge la Vé-
nus hottentote.
Le voici en face de ce qu'il peut comprendre
le moins. Voici devant lui un rêve mélancoli-
que, vaguement médiéval, non par amour d'une
époque déterminée, mais par nostalgie, par
besoin de fuite, et d'imprécision, et de lointain.
Voici un breton triste qui dit.
Disciple d'Ossian, j'ai souffert comme lui.
Misérable chanteur errant de ville en ville.
J'ai connu les mépris et la haine servile
Et jamais en mon Ciel l'Espérance n'a lui.
Quand mon âme souffrait de ces mille douleurs,
Pour égayer un peu ma tristesse chérie,
Le Printemps éveillant la magique féerie,
Epandait là rosée au calice des fleurs*
Guidé parle murmure ailé des Angélus,
J'ai suivi vers le Nord les pèlerins austères
Et la troupe de ceux qui jouaient. les Mystères.
— Mon front s'est incliné pendant les Oremus,
J'ai compris la beauté sereine de TArmor,
Ses madones de bois, ses christs sur le Calvaire ;
Mes doigts ont égrené les perles du rosaire
Dans la lande d'ajoncs, parmi Jes genêts d'or.
Sans nulle malice, mais avec une rare incon-
REPOS 175
science, Armand Silvestre félicite celui dont
Les doigts ont égrené les perles du rosaire
devinez de quoi?... De son « sentiment païen. »
Et une phrase embrouillée loue chez Emile Bois-
sier qui a « comprisla beautésereine de F Armor » ^
et aussi chez l'auteur des Fêtes galantes ^et encore
chez Laurent Tailhade, des qualités diverses telles
« un art très délicat » et une grande « intensité
de grâce latine. » Voilà transformé en un être
de grâce le brutal Laurent Tailhade et voici des
latins bien inattendus découverts en Paul Ver-
laine le fuyant lorrain et en Boissier, breton,
comme l'Océan sur les côtes du Finistère ou
comme la brume sur la lande.
Silvestre me fait songer à un homme qui n'au-
rait connu et aimé que des brunes. Il rencon-
tre une blonde dont la beauté le frappe et,
comme il veut dire son émotion avec quelque
détail, il loue chez la nouvelle-venue ce qu'il
loua chez les autres. Il trouve chaude la fraî-
cheur exquise de son teint ; les yeux tristes,
tendres et profonds deviennent dans ses lita-
nies brillants et malicieux ; chez la svelte et
souple enfant il vante les qualités majestueuses
et le puissant équilibre des matrones.
176 PROSTITUÉS
Dès le premier jour, un instinct sûr a éloigné
Boissier du vers-formule, du vers frappé comme
une médaille. Il a presque toujours senti,le dé-
licieux poète du rêve et de la brume,qu'il n'était
point fait pour les nettetés et les précisions. Mais
rinconçcient préfacier trouve que dans son
œuvre « abondent les vers de poète, ceux en
qui se formule une pensée dans une image. »
Le voilà pris sur le fait Tinepte syllogisme du
critique aveugle : Les seuls vers de poète sont
ceux en qui se formule une pensée dans une
image ; or je sens bien que Boissier est un vrai
poète ; donc Boissier doit faire beaucoup de
vers-formules. — Mes expériences antérieures
m'apprennent que les belles femmes sont bru-
nes ; or vous êtes belle ; donc vous êtes brune.
Il vient de dire que les vers solides et précis
abondent dans le livre. Consciencieusement,
il lescherche.il n'en trouve guère ; il s'étonne, et
il se reprend comme il peut : « Dans une œuvre
toute de charme, j'ai tenu cependant à louer,
avant tout, cette qualité maîtresse d'en conte-
nir quelques-uns. » — C'est étrange, madame,
avons mieux regarder, je ne puis plus analyser
votre beauté. Vous n'êtes pasbrune, en effet, et
me voici bien dérouté. Mais parmi votre cheve-
REPOS 177
velure je découvre deux cheveux un peu plus
sombres que les autres et ce sont eux que j'ai
tenu à louer avant tout. — On ne saurait mieux
avouer qu'on n'a compris du poète que ce qu'il à
de moins personnel, ses tentatives à moitié
heureuses pour sortir de son domaine et ses ra-
res efforts presque grinçaiits pour dire autre
chose que ce qu'il peut dire.
Et les bêtises continuent : « Quelquefois l'a-
lexandrin prend dans ces courts poèmes la ma-
jesté du vers dont Hérédia a forgé l'impérissa-
ble métal de ses Trophées. » — Non, Silvestre,
cette femme, bien qu'elle vous plaise, ne res-
semble pas, heureusement ! à toutes celles qui
vous ont plu jusqu'ici.
Puis, comme il dit tout ce qui lui passe parla
tête,le bavard incohérent,prononce quelques pa-
roles assez justes, encore que trop vagues ; « Ils
chantent vraiment, ces vers d'Emile Boissier.
J'entends qu'ils subissent les mystérieuses lois
de la prosodie non formulée, instinctive, mais
ayant cependant ses règles inécrites, laquelle
a été tout simplement le secret des maîtres. »
— Oui, mais cette prosodie inécrite comprend
plus de secrets particuliers que de secrets
communs à tous le» maîtres. Si un théoricien
178 PROSTITUÉS
subtil disait ses règles générales, rhistorien lit-
téraire devrait encore distinguer les secrets pro-
sodiques de chaque époque et par quel mystère
le vers de la Pléiade n'est point le vers du xv*
siècle ni celui du xvii®. Et le critique devrait
encore découvrir le secret de chaque maître,
nous faire sentir en quoi diffèrent l'alexandrin de
Racine sinueux et profond comme un sourire
dessiné par Vinci et l'alexandrin de Corneille
solide et précis comme sur une médaille un pro-
fil de Romain. Or une préface qui n'est pas
une page de critique n'est rien. Armand Silves-
tre devait, oubliant sa ridicule comparaison en-
tre Boissier et Hérédia, nous faire sentir que
nous ne trouverions pas ici derrière un vitrail
de musée des statuettes parnasiennes aux lignes
immobiles mais sous la désolation fleurie de
la lande un vivant grand et triste dont le vent
soulève le manteau.
Les sottises d'Armand Silvestre m'ont permis
de définir Boissier de façon plus vivante et je
dirai peu de chose de son volume suivant: Es-
quisses et Fresques. Ce recueil publié la même
année que Le psautier du barde est très supé-
rieur et Sylvestre n'y trouverait absolument
plus rien à louer. L'alexandrin est devenu plus
REPOS 17^
fluide encore, d'une beauté fuyante comme un
fleuve. Et le vers libre fait ses premières appari-
tions heureuses. Le vers libre chez Boissier
n'est pas le vers auquel Franc-Nohain donne-
rait ce nom s'il était atteint de la manie des gran-
deurs et que Viélé-Griffin doit en ses heures de
découragement avouer amorphe. C'est le vers
libre classique, celui qui sourit,ritetricane dans
Amphytrion ; celui qui dans Psyché donne àl?i
vieillesse de Corneille des accents si délicieuse-
ment fraiset jeunes ; celui qui dans La Fontaine
exprime toute la gamme des sentiments humains,
depuis les plus gais jusqu'aux plus profondé-
ment tristes.
Ce n'est pas seulement dans la forme que
l'originalité de Boissier se dégage. Il se délivre
iciduparnasse historique qui le séduisit rare-
ment et du romantisme historique dont les pages
et les châtelaines lui plurent trop autrefois.
Pourtant le volume commence par des « tableau-
tins » intitidés Au temps de Henri III y Au temps
de Louis XIII j Au temps de Louis XIV, Au
temps de Louis XVL Mais il n'y a pas récit de
faits arrivés ou imaginés, histoire ou roman
historique. Ce n'est plus du romantisme histori-
que et de révocation ivre, ni du parnas^e his-
l80 PROSTITUÉS
torique et de révocation pétrifiante. C'est ici
chose parfaitement originale etexquise; c'est au-
tour du poète et du lecteur la création d'une
atmosphère de jadis qui est pour le rêve et
la nostalgie un refuge où nulle précision ne
blesse.
Esquisses et fresques nous donne de Boissier
tout ce qu'un poète peut nous donner de lui,
même avant d'être arrivé à la complète cons-
cience de ce qu'il est.
C'est dans ses deux poèmes de rêve, Le Che-
min de r Irréel (iSgB) et /ç Chemin de la Dou-
leur (1901) que nous trouvons Emile Boissier
complet, conscient, tout à fait dégagé des der-
niers restes de ce qui n'est point lui.
Il dit du Chemin de V Irréel : « Je l'ai placé
à dessein hors de toute époque, ^fin que rien de
précis ne puisse lui assigner des limites. Le
Songe seul s'y érige, despotique.
Je suis bien embarrassé pour faire connaître
cet admirable poème. L'analyse va nécessai-
rement préciser et rapprocher l'action si loin-
taine, si vague, si délicieusement estompée. Ces
nuages flottants, je vais, comme s'ils étaient de
lourdes pierres de taille, en tracer l'architecture
avec l'équerre et le compas.
REPOS l8l
Le poète, abandonné d'une infidèle, songe
Dans sa chambre déserte où survit le Passé.
Il écoute la nuit,
Un silence peuplé de mille bruits légers.
Et voici que son attention persistante donne,
en effet, au silence une voix. La Nuit, dans un
discours d'une beauté lente et d'une douceur
qui apaise, lui offre le remède du songe. Mais
en vain son « hymne géant »
Clamait vers Tlnfini Tivresse de renaître.
Le poète contemplait la ville endormie ; elle
lui paraissait « hantée par des souvenirs d'au-
trefois » rien ne dissipait son ennui. Inutile-
ment aussi il fuyait la fenêtre, se réfugiait au
plus profond de la petite chambre. Trop de re-
membrances l'y poursuivaient :
D'ailleurs,je sais ton spectre épars aux moindres choses^
C'est ton âme qui meurt dans le parfum des roses,
L'oreiller se souvient des courbes de ton bras
Et mon lit a gardé ta forme aux plis des draps.
Il quitte sa chambre, il quitte la ville et, « pè-
lerin maudit du Doute et de l'Amour », des-
cend le long de la chute calme d'un fleuve vers
le calme frissonnant de la forêt. La Volupté es-
H
l8îl PROtSUTUÊS
saie de le retenir * ses conseils et ses promesses
sont écartés dédaigneusement comme les pro-
messes et les conseils de la Nuit. Le poète ar-
rive au repos d'un lac« endormi comme un re-
gard d'argent. » Une troisième courtisane, celle
dont le baiser enchaîne plus fidèlement, la reine
des définitifs otiblis, la Mort, vient lui offrir
mieux que les insuffisants léthés du songe et du
plaisir. Mais, la repoussant, elle aussi, avec un
courage hautain, il continue sa marche vers les
Demains
Qui sacreront en lui Tapôtre de l'Idée.
Le Chemin de la Douleur fait suite au Chemin
de VIrréeL
Le poète, délivré des préjugés représentés
par la Nuit, la Volupté et la Mort, s'est élevé
jusqu'à ridée. De la cime de son rêve il con-
temple, heureux, le spectacle élargi. Car les cho-
ses lui disent de toutes parts la beauté et la puis-
sance d'un renouveau, et il marche, aspirant la
force qui monte des sèves. Mais, comme il va
dans une extase, il se trouve tout à coup en face
d'un calvaire. Au pied du Christ qui pleura, une
femme pleure ; ces deux images de la souf-
france passée et de la souffrance actuelle sem-
REPOS l83
blent crier réternité de la douleur. Le poète
écoute, dans la prière désolée de la femme, la
grande plainte de toujours. Il la relève, il la
rappelle à l'espoir. Il dit la puissance de renou-
vellement de la nature, et que Thiver est la
préparation secrète du prochain printemps, et
que toute souffrance réelle est le creuset d'une
joie de bientôt. Mais il faut rejeter les douleurs
imaginaires et Thumanité doit marcher libre,
débarrassée de la croix qui pèse sur elle depuis
trop de siècles.
Vous devinez que ce premier chant est un
hymne panthéiste à la nature. Mais ce qu'on ne
saurait deviner et ce qu'on ne saurait dire, c'est
la beauté noble de son mouvement lyrique.
Le second chant commence parl'idylleà tra-
versla forêt. Le poète et la bien-aimée vont re-
gardant dans leurs yeux le reflet de^la joie des
choses et oublieux de Thumanité mauvaise
et dolente. Bientôt des inquiétudes pénètrent
leur bonheur et, comme la mer immense envahit
peu à peu une barque frêle, les voix des douleurs
arriventà euxetlestroublent. Va-telledonc, ago-
nie qui se débat, sombrer dans l'universelle souf-
france, la pauvre barque de leur bonheur. Non,
ce sera mieux. Ds iront d'etix-taêittes, apôtres
l84 PROSTITUÉS
de la pitié, vers la foule. Ils lui diront le nou-
vel évangile et que l'heure est enfin sonnée où
doit régner la religion de la joie.
La foule ne comprend pas; elle s'irrite. Et
des pierres blessent le poète ; et des pierres bles-
sent la femme. Il regrette de n'être point seul.
Mais elle le console. Elle sent qu'elle va deve-
nir mère et elle affirme que les prochaines au-
rores seront belles, et belles les prochaines desti-
nées... Cependant, à l'écart, la foule des escla-
ves délibère sur le sort du poète et décide qu'il
sera crucifié.
Le troisième chant nous ramène sur cette
colline, devant ce calvaire où le poète releva la
femme et lui fit partager son illusion de bon-
heur. Le soleil se lève et toute la nature chante à
celui qui va mourir un hymne de vie. Qu'im-
porte la mort d'une forme passagère, songe-t-il,
dans la vie éternelle et éternellement renouvelée ?
Et le condamné fait sa partie dans le concert
des joies. Mais la femme se lamente, dit que
leur pitié eut tort et qu'ils auraient dû s'isoler
dans leur amour heureux. Elle pleure, elle crie
à la foule des injures et des malédictions. Cha-
que fois qu'un juste vient, comme Jésus de Na-
zareth, essayer de faire du bien, la foule le met
REPOS l85
en croix. Oh 1 que le sang de tous les justes re-
tombe sur les bourreaux, et sur leurs enfants, et
sur les enfants de leurs enfants ! Mais le poète
lui adresse des paroles apaisantes et lui recom-
mande de ne pas ensevelir sa dépouille. Il veut
que son corps rentre immédiatement au grand
rythme de la vie matérielle tandis que son âme
ira rejoindre les autres forces de renouvelle-
ment et continuera son œuvre.
Le poète est crucifié. Le poète meurt. Le
jour meurt. La foule s'écoule. La femme
restée seule vivante sur la colline du sacrifice
croit voir, dans une sorte de songe éveillé, le
Christ descendre de sa croix : l'ancien crucifié
vient donner au crucifié nouveau le baiser de
paix.
Trois mois plus tard, un mendiant qui passe
sur la route, s'agenouille devant le Christ, lui
demande quelle loi rendra, enfin, les hommes
meilleurs. Le Christ lui répond : Il n'y a qu'une
seule Parole. Je l'ai dite, voici bien des siècles.
Quand vous déciderez-vous à l'écouter avec
vos cœurs? quand consentirez-vous à la loi
d'Amour ?
Rien ne me paraît plus beau que l'allure har-
monieusement idéaliste ou, pour parler en pé-
l86 PROSTITUÉS
danty la dialectique platonicienne des deux poè-
mes.
C'est à peine si j'ose sourire de l'idée un peu
excessive qu'Emile Boissierse fait de la fonction
du poète. Il n'a rien abandonné des prétentions
romantiques. U voit les poètes comme des
soldats
Dont les bras sont armés pour la Croisade austère.
L'Avenir sourira, limpide, dans leurs yeux
Et, quand ils parleront, la foule doit se taire.
Ouiiilfaut noustaire à la voix des poètes. Mais
non pour attendre d'eux le conseil de salut :
je crois bien que les indications arriveraient
multiples et contradictoires. Il faut les écouter
pour le charme qui émane de leur parole. Leur
devoir c'est d'être des chanteurs mélodieux.
Lorsque, comme au Chemin de l'Irréel et au
Chemin de la Douleur^ leurs mélopées éveillent
en nous des sentiments nobles, nous leur de-
vons double reconnaissance. Mais n'allons pas
leur demander la pensée précise et originale,
Souvent, par besoin inconscient de renouve-
ler leur musique, ils chantent des théories
jeunes encore ; mais ils n'ont pas la puissance
de les créer eux-^mémes. Us s'éprennent des
R£P08 187
nouveaux gazouillements entenduB et des der-
nières ailes aperçues voltigeantes dans le oiel ;
mais ils ne sont point les couveurs des géné^
rations .sucoessives de doctrines. Quand ils
s'efforcent à l'universel, ils lui apportent l'im-
précision et leur harmonie sonore est payée
par rmharmonie logique.
Les poèmes de Boissier échappent à cette cri-^
tique générale parce qu'ils sont surtout œuvres
d'imagination et de rêve. Leur philosophie
est faite d'un sentiment noble plus que d*une
idée nette. Cependant les rares petites taches
qu'y découvre une lecture sévère sont des fau-
tes du penseur, tandis que le rêveur et le
musicien nous satisfont toujours.
J'ai cité, au courant de l'analyse, quelques
images délicieusement fleuries ou chantantes.
Je pourrais en cueillir tout un bouquet dans
chaque page. Je relis, pour cette joie, l'hymne
aux cloches qui chante au commencement
du Chemin de F Irréel et les louanges du Songe
Dont les pâles regards sont des lys inicloa.
Les discours de la Nuit, de la Volupté et de
la Mort dans le premier poème ; dans le se-
cond tous les discours du Poète et de la Bien-
l88 PROSTITUÉS
Aimée sont particulièrement riches à ce point
de vue. Mais ces grands morceaux valent sur-
tout d'ensemble. Je n'ose détacher de l'écla-
tante rivière un de ces diamants qui sa font va-
loir les uns les autres. Et je ne vois aucune
raison de choisir. Ils me paraissent tous d'une
beauté égale, absolue. Au hasard, celui-ci,
dans le discours de la Nuit. Elle dit de la
femme :
C'est par moi que fleurit Tivresse de ses flancs
Et mes doigts caresseursenir'ouvrenl les hts blancs
Aux rayons bleus du clair de lune.
J'ai peur qu'on me trouve long. Il m'est
pourtant impossible de passer sous silence
l'autre grand mérite d'Emile Boissier : il est
poète par la musique autant que par l'imagi-
nation. Et chez lui — coïncidence heureuse
— les deux qualités ont les mêmes limi-
tes : il lui manque l'image belliqueuse et
triomphante bruyamment ; et son orchestre
n'a pas de cuivres. Presque toujours son ins-
tinct lui fait éviter les fanfares, et les violences,
et les mouvements brusques ou rapides. Dans
le Chemin de Vlrreel il a, une fois, dépassé
son talent. Il a voulu décrire la danse ma-
REPOS 189
cabre : je ne sais rien de moins vertigineux
que son rythme et de moins évocateur que les
détails choisis. Mais dans les langueurs heureu-
ses, et dans les lenteurs charmantes, et dans
les visions douces et lointaines, je ne connais
pas de poète à lui comparer.
Il y a deux mètres qu'il manie avec une
sûreté rare. Ses strophes d'octosyllabes sont
inférieures ; mais il sait user mieux que personne
des diverses stances d'alexandrins, et je n'hésite
pas à le considérer comme notre meilleur chan-
teur de vers libres.
Au hasard, quelques exemples de l'une et
de l'autre harmonie.
Où trouver des grands vers plus chantants
que ceux-ci :
Lès roses ont ouvert leurs lèvres de satin
Devant la volupté des caresses nocturnes ;
Et les lys, inclinant la blancheur de leurs urnes,
Tendent leur pistil d'or au baiser clandestin.
Ecoutez encore cette mélodie :
Nous irons devant nous de prairie en prairie
Insoucieux de Thomme injuste et de sa loi.
La nature saura voiler de son feuillage
Mes timides baisers sur tes yeux ingénus ;
14.
IQO PROSirruÉs
Noua n^aurona pas de nom etnousn'auronapas d'âge,
Car tu seras la Vie impersonnelle et sage
Qui berce la Douleur entre ses deux bras nus.
Je t'apprendrai le sens secret de mes paroles
Et quand, dans le sommeil, nos lèvres s'uniront,
Le 80])ge effeuillera la pudeur des corolles
Sur la limpidité mystique de ton front.
Presque tous les hexamètres des deux Che-
mins sont d^une telle beauté musicale.
Et cependant les vers libres me charment da-
vantage, plus délicieux encore et plus souples.
J'ouvre n'importe où le Chemin de C Irréel et j'y
cueille les premiers vers libres rencontrés ;
Et les Adolescents passèrent sous les branches
Enguirlandés de roses blanches
Et couronnés du pampre et du laurier natal.
Ils étaient ignorants de la Vie et des livres,
Ceux-là qui cheminaient, solitaires et doux,
Avec, dans leur main pâle, un lier rameau de houx.
On disait : m Ils sont fous I »
Mais Eux — comme des anges ivres —
Méprisaient le venin du sarcasme jaloux.
Car, leurs lèvres buvant aux limpides fontaines
Où se miraient le soir,
— Présagé par des flûtes lointaines,
Ils avaient vu TEspoir
Leur sourire au delà des vallons et des plaines.
Je fais subir la même épreuve au Chemin d€
la Doukur ;
L'heurQ semblait verser une calme iodolenoe
Sur le r^oupillement dea boU,
Dans cette solitude où régnait le silence
On n'entendait plus que la voix
De la source où vibrait un gazouillis d'eau vive.
Une chanson captive
Parmi la mousse ; et puis aussi
— Murmure adouci
Par la brise et l'espace —
Les clochettes d'un lent troupeau
Conduit par la berger qui passe
Gn efiCieurant du doigt sa flûto de sureau*
Je m'arrôte d'écrire pour relira enoope une
fois. Je ne me lasse point d'entendre Texquise
symphonie. Je ne gais pas aujourd'hui de
poète en vers — non pas même le génial Vep-
haeren, — auquel je doiyei des joies aussi complè-
tes, aussi nobles et aussi pénétrantes que celles
goûtées au Chemin dQ l'Irréel et au Chemin de
la Douleur,
♦ ♦
Adolphe Laouzon est coupable de rester
si longtemps le poète d'Eternité. Toute puis-
sance crée un devoir et Lacuzon est mon débi-
teur pour les nobles vers dontilme prive quand,
iga PROSTITUÉS
au lieu de travailler, il s'acagnarde auprès de
vagues sculpteurs qui, de leurs idées baroque-
ment larvaires et de leur ignorance préten-
tentieuse, déshonorent Baudelaire ou Vigny.
Éternité y « très simple poème de rêve fait...
de sou£France et d'infinie tendresse » est précédé
d'une préface combattive et hautaine. J'aime,
ici et là, celui qui peut dire avec a l'accent des
certitudes » et sans que sa parole sonne faux :
Ma vie et sa ferveur, mon geste et sa fierté.
Mais en prose la phrase encombrée de La-
cuzon se presse, piétinante parfois, comme à
une porte trop étroite une foule affolée. Au
contraire^ son vers « qui se nombre et ^on chant
qui s'éploie », toujours émus et presque tou-
jours sûrs, réussissent souvent à
grandir jusqu* à la prophétie
Le rêve tout puissant de son vœu de beauté.
Lacuzon insulte de brocards amusants la
« coalition pathologique » des symbolistes d'é-
cole. Il ne méprise pas moins les simplistes qui
se croient simples, les superficiels qui se pro-
clament sincères, les naturistes qui s'affirment
naturels.
Aux uns et aux autres il enseigne des véri-
REPOS 193
tés, simples comme tout ce qui est profond,
claires comme le soleil, mais que les yeux
aveugles des faux poètes ne sauraient voir. La
vraie sincérité, celle qui n'est pas une attitude
vaine d'arriviste politique où littéraire, celle
qui est dans la vie et non dans les professions
de foi, dans les mœurs et non dans les mœurs
oratoires, celle qui est « l'horreur du servi-
lisme, de la palinodie et des concessions hypo-
crites », loin de se montrer banale comme une
préface de Saint-Georges de Bouhélier, « ne
semble plus que la vertu des seuls prédesti-
nés ». D'elle, d'elle seule, vient la noble simpli-
cité, celle qu'il ne faut pas confondre, ô Fran-
cis Jammes, « avec l'indigence du vocabu-
laire ou la vulgarité de l'expression » . Ce qui
est vraiment simple « ne s'improvisa jamais. »
L'improvisation est « le témoignage immédiat
de l'impuissance créatrice » . La simplicité est
exigeante ; elle demande qu'on s'absorbe « aux
profondeurs de la pensée et du sentiment pour
essayer d'en dégager le signe essentiel ».
La poésie est donc simple grâce à un effort
prolongé du poète. Elle est « révélatrice. » Elle
est « la réalisation de ce miracle : l'expression
de l'ineiFable »• Quel sera l'instrument du mi-
194 PR09TITUÉS
raole? Le symbole. Mais, pour Lacuzon, le
symbole ne se oonstitue pas, comme le veut
une école récente^ « d^invraisemblables méta-<
phorea d'une complexité déroutante, sinon d'un
agrément de rébus ». Synthèse vivante, union
mystérieuse du subjectif et de Fobjectif, le
symbole dit à la fois la nature avec sa poésie
immanente etTémotion de cœur et d'esprit du
poète, son c immense extase de conviction »,
sa « compréhension véritablement affective ».
« Sur les confins extrêmes des réalités senso-
rielles », cette incantation puissante « découvre
à Pâme humaine son infini nostalgique » .
Pas plus que le grand méditatif de La MâU
son du Berger^ Tauteur à' Eternité ne vient rê-
ver seul devant la nature. Une Eva, plus im-
précise encore que celle de Vigny et plus pué-
rile, se presse contre lui pendant que le ciel
n'est à ses yeux
Qu'un vasiQ embrasement de prière exaucée,
Un baiser semble unir « la vie au rêve a.
Mais ici, le plus faible des deux amants trem-
ble de froid, de solitude invaincue et auçsi,
soudain, d'une présence efiFroyable et douce,
de plus en plus envahissante, car
Tout rêve est un regard infini vers la mort.
REPOS ig5
Elle sentait bien, la pauvrette, que, mal-
gré la main de pitié vague qui caressait sa main
peureuse, le poète n'était plus là. Elle l'appe-
lait inutilement ; elle cherchait en vain son re-
gard. Lui, cependant, perdu dans un songe
lointain.
Sur le fond de h nuit vit ces frasques mouvantes.
L'éternité telle qu'il la comprend, c'est un
grand mouvement cyclique et ce qui le frappe
le plus dans la Nature, c'est son évolution. Il
semble parfois, darwinien éperdu, appeler Na-
ture l'histoire elle-même. Il lui crie ; « na-
ture,
...Je vois la terre et Tonde à tes époques neuves,
Les édens primitifs, et les cycles barbares,
Et les grands peuples roux campés au bord des fleuves
Où déjà vers la mer descendent leurs gabarres.
... Je vois s'enfler la voile au fond de Testuaire;
Puis, derrière, au lointain, du côté de la plaine.
Surgir, fondre et passer, Touragan pour haleine,
Dans Téclaboussement du sang crépusculaire,
Et droits sur leurs chevaux cabrés qu'un rut enlève,
Tel grands conquérants noirs, au profil surhumain,
Qui, déployant leur geste avec l'éclair d'un glaive.
Engouffrent dans la nuit leurs cavaliers d'airain.
D'un geste à chaque instant varié, et toujours
noble, et toujours évocateur, il nous montre les
196 PROSTITUÉS
empires qui grandissent et les décadences, les
églises qui triomphent ou qui se meurent :
Les Tribuns ont couvert la voix des patriarches
Qui, des cathèdr^s d'or, outragés au Concile,
Entraînent dans leur robe où choit leur pas sénile
Les grands flambeaux éteints qui roulent sur les marches.
Quelques vers cités disent mieux que tout
commentaire l'admirable talent du poète. Il est
fait de gravité dans la pensée, de noblesse dans
le sentiment; il est fait surtout d'une étonnante
puissance de voir vite et de faire voir vite.
Le penseur, cet être rare, existe chez Lacuzon.
Et il y a une âme dans son verbe. Mais le vi-
sionnaire est grand. La pensée s'embarrasse
parfois et hésite comme à des lèvres de bègue
une émotion trop intense. Mais la vision est
toujours précise comme du présent ; le tableau,
achevé en quelques vers qui, chez un autre,
suffiraient à peine à Tindiquer, s'impose comme
un de ces rêves plus obsédants que le réel,
parce qu'ils sont du réel condensé. Parfois
même, la vision s'entend et le cri devient visible :
Et sur les horizons blanchis d'aube lustrale
Monte, profil d'un cri, qui de bourg en cité,
Tout en roc et granit se fût répercuté,
L'hymne piaculaire et fier des cathédrales...
REPOS 197
Si j'essayais, pour définir Lacuzon, l'œuvre
vaine des rapprochements, il me ferait penser
uniquement à des puissances nobles, à des som-
mets abrupts que les foules ne graviront point :
à Vigny dont la pensée s'exprime plus claire,
moins précieuse, mais non plus grave ou plus
hautaine ; à Leconte de Lisle dont le vers n'est
pas plus solide, ni lés évocations plus précises.
Plutôt encore, grâce sans doute à quelque loin-
tain atavisme, ce franc-comtois est un espagnol
à la tête droite, au regard franc, à la parole
grandiloquente jusque dans le concepto. Sur le
fond de la nuit, fuyant tout à l'heure, solide
maintenant, son geste dessine d'étranges ta-
bleaux. Ils vivent par l'intensité de la couleur,
par la violence des ombres et l'éclat soudain
des lumières,par la brusquerie rapide du mou-
vement qui les précipite en un vertige, chassés
qu'ils sont par toute une armée d'autres ta-
bleaux aussi vibrants et passionnés.
♦ »
Paul Redonnel est un dés talents les plus per-
sonnels et les plus complets que je connaisse :
personnel souvent jusqu'à l'étrangeté ; com-
plet et complexe parfois jusqu'à la complication-
ig8 PROSTITUÉS
Je salue en deux sortes de poèmes une sincé-
rité égale : dans les uns, le poète, ému de sa
merveilleuse diversité, exprime avec fougue ou
en souriant chacun de ses aspects^ chacun de
ses moments, se réjouissant surtout k ce
qu'il y a d'extrême en lui. Dans les autres,
conscient du centre de lui-même, il se des-
sine d'une ligne nette et simple. Malgré leur i
beauté de composition, c'est parmi les pre-
mières œuvres qu'on doit classer les Chansons
Eternelles.
Les Chansons Eternelles forment une ligne
parabolique dont les deux côtés vont se perdre
dans l'infini. Paul Redonnel croit à la multipli'^
cité des existences. Directement, il ne dit qu'un
fragment d'une vie. Mais aux premiers pas quel-*
ques éclairs illuminent brusques les ombres
antérieures,, et bien des cris d'espoir ou d'effroi
nous avertiront que le point d'arrêt de l'artiste '1
n'est pas à l'homme un but final et que, pour
lointain, l'horizon aperçu n'est qu'une limite
illusoire.
Le livre se divise en trois parties que j'appel-
lerais volontiers — les destinées sont des co-
mètes — la sortie de l'ombre interstellaire^ le
passage dans la lumière, la rentrée dans l'ombre.
Jadis, à première lecture, je préférai le centre
du livre, tout de précision et de vie pleine. Au-
jourd'hui, mieux regardée et mieux comprise,
c'est Fœuvre entière que j'aime en sa beauté di-
verse et savante, en la haute signification de
son ensemble.
Ëtrange et admirable conception où s'expri-
mentà la fois les besoinslatins de clarté et les in-
quiétudes orientales ou hercyniennes d'infini ;
ici, c^est d'en bas que vient la lumière. Le cen-
tre de l'œuvre est un abîme, l'abîme de la
matière. Et les lueurs intenses, diales et jolies
par endroits, brutalement infernales ailleurs,
grimpent étranges, clairs-obscurs et pénombres,
songes et cauchemars, au tournant de deux
escaliers ténébreux et qui n'ont point de som-
met : celui par lequel on dévale à l'actuelle
existence, celui qui en remonte.
La première partie nous montre l'enfant des-
cendant de là«haut, puis dégringolant les bas
degrés, tombant homme« Je ne dirai pas quels
angles durs des marches accrochent la lumière
et brutalisent la chute. Or l'enfant qui tombe est
un sensible, un poète, un d^ ceux que le choo
dtfla vie risque de tuer ou d'affolir. Et, en effet,
c'est tout meurtri, fou et mourant qu'il arrive,
200 PROSTITUÉS
Sa folie est un étourdissement peu durable.
Il se réveille, se relève et, comme tous les con-
valescents, voici que joyeux il consent à la vie.
La matière sourit bienveillante à sa jeunesse et
à sa force. Il croit retrouver en elle, plus gaie,
plus superficielle, moins dangereuse aussi, la
promesse d'amour, l'illusion naïve et chantante
à laquelle il tendit les bras en sa prime venue
et qui, suivie par son regard, suivie par tout
son corps oublieux de l'équilibre, fut pour beau-
coup dans les brutalités de la chute. Et voici,
parmi les gros plaisirs bruyants d'une kermesse,
des flirts subtils et griffants. Et voici des joies
sensuelles relevées de sourires ironiques et de
fines paroles.
Pour délicat que soit le bouquet et pétillante
la coupe, le vin enivre et l'ivresse cause l'écœu-
rement.De l'abîme qu'il aima, admirant a la vas-
titudede l'image céleste réfléchie », le poète
maintenant s'évade, le cœur soulevé. Il monte
l'escalier ardu qui conduit à la vie solitaire et
consciente, l'escalier qui promet l'éternel. Il
monte, lent et las, souvent hurlant d'ennui, se
retournant avec des regrets vers les lueurs in-
fernales ou terrestres. Mais il ne peut revenir
en arrière et son effort deviendra enfin vaillant
REPOS 201
jusqu'au calme, car devant lui il apercevra, se
confondant, s'unifiant, prometteuse d'il ne sait
quelles joies pour les futures destinées : l'en-
fançonne dont le sourire précipita sa marche
jusqu'à la chute ; la femme qui l'arrêta quel-
ques jours et l'attarda des années.
L'itinéraire platonicien du poème pourrait
faire supposer une œuvre de noblesse hautaine
et un peu froide. Le livre est, au contraire,
d'intensités, et, par je ne sais quelle magie,
son harmonie est faite de contrastes inatten-
dus, de brusqueries soudaines.
Car le, poète est complexe, savant, fougueux,
amoureux du détail. S'il est platonicien, c'est
comme on le fut à Alexandrie ; mais beaucoup
de ses paroles et de ses gestes et de ses rires
scandaliseraient les jardins d'Académus.
J'ai pu tracer la carte du voyage auquel nous
invitent /e* Chansons Éternelles. A qui n'a point
visité le pays il est impossible de faire même
entrevoir la multiplicité des incidents, la diver-
sité des points de vue et comment la route se
peuple de rencontres, de sourires et de cauche-
mars. Impossible aussi de dire les ressources
verbales, syntaxiques, rythmiques, du poète.
Ses moyens d'expression — de l'alexandrin au
â02 PROSTITUÉS
vers de deux syllabes, de Thexamètre latin à
la prose française roide en son armure ou sou*
pie et jupes troussées — sont aussi innom-
brables que les merveilles à exprimer. Le ly-
risme, le calme épique, la tendresse de Fidylle,
le drame et ses violences, la brutalité satiri-
que, réveillent à chaque pas l'attention, nous
étonnent à la fois par l'inattendu et Tà-pro-
pos. Comme la science de la vie est univer-
selle, le poète se manifeste observateur, ma-
thématicien, théologien, mage. Et sa langue
s'enrichit des apports de toutes les sciences, et
de la naïveté bleue des archaïsmes, et delà rouge
noblesse des latinismes, et de lalumière blanche
des occitanismes.Et saphirs, rubis ou diamants
s'enchâssent dans l'or d'un français solide, en-
core qu'aux imprévues ciselures.
Ce ne sont pas les fleurs du bord de la route
qui font la beauté du voyage et les rares que
je vais montrer ne peuvent guère aider à juger
une œuvre aussi considérable. En vérité, je
crois que si je les fais voir c'est pour les regar-
der et palace que, toutes petites, elles éveillent,
en moi qui eus la joie des paysages, de vastes
souvenirs. Je ne les classe même pas : l'ordre
de la cueillette, plus évocateur, me plaît mieux.
HEPOS 203
Dès les premiers pas, comme une rose épi-
neuse et hautaine j'ai aimé ce mot de satirique
méprisant adressé aux inintellectuels : « Un
certain bétail à pain » — Voici, bientôt
après, une liane jolie, souple et solide et qui
devrait lier mes fleurs, si j'essayais un bouquet
« Ce livre est. un document humain transporté
dans le Rêve. » — Et nous sourient, en effet,
de rêveuses corolles : « Les voix blanches qui
parlent une langue invertébrée, dont aucun vo-
cable ne ' s'efforce vers la réalité dure. » —
u Quand tu parles, c'est tout bas, afin que le
silence assourdissant se taise et ne décoordonne
pas la moire des souhaits naissants. » — « J'ai
permis que mes sentiments luttassent d'analo-
gie avec les nuages dont me plaisent les bornes
imprécises et l'indécision des formes. »
' Voulez- vous des beautés de précision ?
Les rayons du ponant accrochent au passage
Les nuages en haut, en bas les hautes branches.
« Les oliviers au tronc busqué doivent à
l'inclinaison du sol de paraître des êtr|s prêts
à se mettre à genoux ou qui s'en relèvent
lentement. »
De crainte de m'attarder, je tourne cent pa-
\
204 PROSTITUÉS
ges et je rencontre cette définition à laquelle
semblent avoir collaboré un mathématicien puis-
sant et un profond théologien : « Dieu est un
point minéral dont la densité est le cube de l'u-
nité . »
Je me fais violence pour ne point jeter ici à
pleines mains For sonore des vers bien frap-
pés et de poids. Le poète, par exemple, dit de
son âme élancée vers la matière :
Ce fut la nef que nul récif ne désempare^
Et dont on adorna la coque de métal.
Un par un j'enrôlai, du traînard au captai,
Les blasphèmes très doux et les baisers sans tare.
Et la comparaison continue, ferme, solide,
sans une hésitation ni une bavure.
Un symbole plus souriant. Une coquette
parle :
« Je me promène parfois rien que pour le
plaisir de voir, selon' le contour des sentes, mon
ombre rôder à mon entourpour s'unir à moi ou
me fuir, puis disparaître- à gauche et, un pas
plus loin, renaître à droite ; ici me précéder,
tel un héraut, et là me suivre, tel un page. Et
je pense alors, poète, que c'est votre âme qui
tourne ainsi autour de moi, jouant à cache-
REPOS 205
cache, ayant de lancinants regrets de s'élpigner
et de vifs désirs, aussitôt exaucés, de revenir
vite... »
Je voudrais bien aussi vous faire admirer —
mais on n'enferme pas un chêne dans un herbier
— le morceau merveilleux :
C'était « UN DE CES fols », n'ayant pas de demeure
Et faisant peine à voir comme un pauvre qui pleure.
Il s'en allait des jours entiers à travers champs,
Le cœur en peine et la pensée à Taventure.
J'ai eu doublement tort de citer. De ce livre
il faut tout lire et relire. Il faut s'intéresser à cha-
que détail, beau ou étrange, toujours caracté-
ristique. Le poème terminé, il faut s'arrêter
longuement, comme au sommet d'une mon-
tagne et, en une joie puissante, tourné vers le
chemin parcouru, contempler la largeur et
l'harmonie du paysage où nous sourirent l'un
après l'autre tant de grands arbres et tant de
fleurettes.
12
CHAPITRE VIII
QUELQUES ÉTRANGÈRES
(I
CHAPITRE VIII
QUELQUES ÉTRANGÈRES
« Je ne sais parler que de moi-même », dé-
clare le héros du Feu. Et nous entendons bien
que, lorsqu'un Stelio EfiFrena nous parle de
lui-même, c'est Gabriele d'Annunzio qui, « sous
le voile de quelque allégorie séduisante, avec
le prestige des belles cadences », nous entre-
tient de la « chère âme » de Gabriele d'Annun-
zio. Les belles cadences, en effet, ne manquent
jamais dans ses livres. Mais, comme il n'y a
guère autre chose et qu'elles ne varient guère,
leur musique monotone et vide perd bientôt
son prestige premier. La « chère âme » qu'elles
chantent est d'ailleurs une des plus dégoûtantes,
une des plus répulsives que l'humanité puisse
connaître et, malgré les belles cadences, mal-
gré l'éclat coloré ou lumineux de certaines ima-
ges, les allégories qui expriment cette pourri-
12.
210 PROSTITUÉS
ture folle ne parviennent pas à me séduire.
Considérées comme des romans, les inter-
minables fantaisies livresques d'Annunzio ap-
paraissent encore plus fausses et plus puériles
que les fantaisies scéniques de Hugo quand on
essaie de les regarder comme des drames. Les
personnages sont aussi inconsistants, la psy-
chologie plus incertaine encore et plus superfi-
cielle. Hugo du moins avait quelque puissance
coDstructive et ses immenses châteaux de cartes
présentent une certaine beauté architecturale.
Annunzio est tout entier en divagations lyriques,
Ureconnaîtlui-même qu'il se livre, proie ivre,
au hasard. Il parle toujours « avec un fluide
abandon. » U rappelle le précepte du Vinci :
<c Observer les taches des murailles, la cendre du
foyer, les nuages, les fanges, et autres choses
de cette espèce pour y trouver invenMioni mi^ ^^Jt^
rabilimme et infinité co^e. » Et voyez comme
naïvement et lâchement il se traduit la leçon
oélèbra : « Le maître savait bien que le hasard
-^ comme Ta démontré jadis Féponge d'Apel-
les ~ est toujours Tami de l'artiste ingénieux.
Moi, par exemple, je suis sans cesse étonné
par la facilité et la grâce que met le hasard à
seconder la développement harmonique de
X
QUELQUBfl ÉTRANGÈRES âll
mes intentions. » L'inconscient applique, en
effet, à Texëcution le conseil d'invention ; nous
voyons le peintre ridicule faire son tableau à
coups d'ëponges, émerveillé à chaque instant,
de la beauté de Tœuvre et du génie de l'ouvrier.
Ai-je besoin de dire qu'il n'y a pas de tableau
et que, pour découvrir ici ou là une ligne si-
gnificative, nous sommes obligés à beaucoup
d'indulgence et â beaucoup d'imagination?
L'éponge — et c'est pourquoi quelques-uns
orient au miracle — est trempée non dans l'eau,
mais dans les plus éclatantes couleurs. Certai-
nes taches, avec du recul et de la bonne vo-
lonté, semblent belles dans leur imprécision
et font rêver, comme « les fentes des murail-
les, la cendre du foyer, les nuages, les fanges »,
comme tout ce qui est lumière ou couleur af- ^^
franchie du dessin et de la logique.
Annunzio est né pour de brefs élans lyri-
ques et pour de petits hasards heureux ; il faut
placer, très bas encore, mais bien au-dessus
de ses romans, les vers où il exprime avec une
fougue jeune ce que le critique Chiarini appelle
sa f démence aphrodisiaque. »
Puisque, au désordre vivant de ses odes et ^
au désordre inorganique de ses romans. Tau- î '^
i
21. '3 PROSTITUÉS t
teur de l'Intermède de rimes et du Feu ne
sait parler que de lui-même, examinons qui il
est. Si cette « chère âme » était belle de quel-
que générosité native ou acquise, nous serions
— malgré le néant de la pensée, malgré Ten-
fantillage des constructions et le manque de
vie des personnages — payés un peu de notre
effort à suivre les longues divagations. Car on
ne saurait se contenter d'un rythme qui charme
d'abord mais dont la monotonie ne tarde pas
à irriter ou à endormir, ni même de quelques
images ardentes mais d'un dessin vraiment in-
suffisant.
Hélas I quand on l'a dépouillé des pourpres
volées un peu partout dont il drape la gueuserie V/^
/ de son esprit et l'infamie de son âme, on se tS^
trouve en présence d'une brute conquérante ou ^
^ ' d'un animal de chasse.
La victoire, il le répète souvent, lui est né-
cessaire « comme l'air à ses poumons. » Et, en
effet, ce misérable poursuit le succès avec une
âpreté qui ne recule devant aucun moyen. Mon-
sieur Alphonse Bonaparte épousa, pour obtenir
un commandement, la maîtresse de Barras:
Monsieur Alphonse d'Annunzio fit la conquête
de l'actrice qui pouvait servir sa gloire en jouant
QUELQUES ÉTRANGÈRES 2l3
ses drames avec amour et rêva de la cantatrice
dont la voix donnerait à ses vers une beauté
nouvelle. Mais à chaque inàtant sa maîtresse
sentait qu'il « n'aimait personne, ni elle, ni
Donatella, mais qu'il les considérait l'une et
l'autre comme de purs instruments de l'art,
comme des forces à employer, des arcs à ten-
dre. »
Il est capable d'ailleurs de quelque diversité
de joies et il ne rêve pas uniquement aux bra-
vos de la foule. Une fièvre de succès, de plaisir
et de domination aussi ardente que celle
d'Annunzio ne va pas sans délire de cruauté.
Non seulement il sacrifierait avec indifférence
tous les êtres au moindre intérêt personnel ou
à la moindre fantaisie. Volontiers il en sacrifie
à rien, à la volupté de voir souffrir. Il adore
sa « chère âme » vide comme une idole, et les
idoles aimèrent toujours l'odeur infâme des sa-
crifices humains.
A vrai dire, il me paraît fou. 11 est atteint,
comme un Erostrate ou un Néron, de démence
destructive. En regardant une illumination, il
se dit, joyeux : « A quelque amant néronien
caché sous le felse, Venise offrira dans une
heure le spectacle d'une ville délirante qui s'in-
K
dl4 PROSTITUÉS
cendie. » Or, c'est lui Tamant i^éronien qui
jouira, un peu snob et en se montant le
coup, de cet incendie apparent, spectacle, hé-
las! que n'accompagne point le désastre. Il est
artiste, à la manière de Néron; d'étranges
bonheurs décevants font fleurir sur les bouches
des deux monstres la même écume de lubricité,
de folie et d'impuissance. L'amour de la cou-
leur, quand il s'accompagne d'une indifférence
aussi complète au dessin et d'une aussi effroya-
ble impuissance logique, me paraît un symp-
tôme sûr de la manie destructive. Le mot po-
pulaire sur le meurtrier qui « a vu rouge »
contient de la sagesse, Néron incendiant Rome w
est un coloriste qui, pour exaspérer la couleur A^
ardente, détruit complètement la ligne. Tout
comme Néron chante dans sa joie délirante des
vers qu'il n'a point faits et déshonore Homère
de sa bave impériale, Annunzio clame, bac-
chant écumant, des images volées à Shelley,
des chansons cambriolées dans Maeterlinck, et
des « pensées » prises à tous, à ceux qui pen-
sent et à ceux qui ne pensent pas. Cet éroto-
mane est aussi un kleptomane ; il emporte égale-
ment, comme des butins précieux, l'or, le plomb
et la boue.
QUELQUES ÉTRANGÈRES 2l5
Sa joie de faire souffrir, son amour pour les
bétes de proie qui lui ressemblent, s'exprinie
en « belles cadences » émues dans Téloge de
Gog le lévrier, « celui qui, d'un seul coup de
ses mâchoires, cassait les reins du ij avre ; »
celui qui « possédait toutes les vertus de la
grande race», depuis la rapidité à la course
jusqu'au « désir constant de tuer la proie. »
Nul autre ne donnait une si grande impression
de beauté, nul autre « n'avait la gueule cons-.
truite pour mordre d'une façon aussi parfaite. »
Sur ce sujet, l'éloquence de Stelio-Gabriele est
intarissable ; ses phrases et ses mains, en un
interminable tremblement heureux, caressent
sur le corps des lévriers son propre prurit de
tuer. Et, cependant qu'il explique « l'œuvre
de sang », sa maîtresse reste « suspendue aux
lèvres de Stelio, fascinée par leur instinctive
expression cruelle. »
Il ne suffit pas à ce monstre que sa maî-
tresse soit « ce qu'avant tout elle devait
être, un bon et fidèle instrument au service
d'une puissance » qu'il affirme « géniale. »
Il faut qu'elle lui soit aussi une matière à
douleur. Le Feu est, comme Adolphe^ l'his-
toire de la fin d'un amour. Mais ici l'amant qui
^r-^' \
2l6 PROSTITUÉS
abandonne ne regrette point de faire souffrir,
n'hésite point devant la souffrance qu'il crée ;
il en jouit et, pour renouveler son ignoble plai-
sir, il s'applique à la multiplier, à la diversifier.
Ce livre, où des pourpres d'incendie cachent
i — * mal l'ignominie du maquerellage et Tignomi-
nie du sadisme, a produit un miracle que j'au-
rais cru impossible : il m'a rendu un instant
Adolphe sympathique.
. Le succès d'Annunzio, plagiaire impuissant
— f- à ordonner ses vols en construction solide ;
d'Annunzio, lyrique écumant de toutes les dé-
mences aphrodisiaques et destructives, est une
des grandes hontes de notre temps. Serions-
\^' nous décidément plus vils que les contempo- K;
•' , rains de Néron ? Eux, du moins, n'applaudis-
saient que sous peine de mort et il fallait des
soldats pour leur imposer l'histrion couronné.
« Vous savez que notre situation se trouve
dans Madame Bovary », dit une héroïne de
Ma tilde Serao. Tous ses personnages pour-
raient faire souvent de telles remarques. D'au-
tres situations viennent de Flaubert, et aussi
des procédés. Des procédés viennent de Zola,
QUELQUES ÉTRANGÈRES 217
et aussi des situations : il y a, par exemple ,
dans V Aventureuse, un jardin anglais (sho-
king !) qui veut la faute. Et certaines pa-
ges semblent détachées, ou plutôt involontai-
rement parodiées, de quelque livre de Gabriele
d'Annunzio, grand plagiaire lui-même. Déci-
dément ces Italiens, depuis le vieux Naevius, %
sont des pillards et des imitateurs. '^
Mais des matériaux et même des procédés de
composition empruntés n'empêchent pas tou-
jours l'œuvre de revêtir une beauté originale.
Virgile, douce lumière lunaire, luit parmi des
paysages tragiques que le soleil d'Homère il-
lumina d'abord et sa clarté onduleuse en re-
nouvelle l'aspect. Sa faiblesse transforme en
fantômes indécis les personnages nets et agis-
sants des Grecs, niais sa mélancolie les dresse
longs, frêles, aériens, dans Un ciel de rêve
et de larmes. Dans tous les arts, lés Italiens sont
coutumiers de telles victoires.
Mais supposez que Virgile ne soit pas une
âme profonde et un esprit délicat : malgré tous
ses efforts, l'imitation tournerait à la parodie
et il ferait sans le savoir un homère travesti.
Son succès immédiat n'en eût peut-être pas été
diminué : beaucoup de parodies inconscientes
13
9l8 PROSTITUÉS
sont vues des conteniporains aussi favorablement
que du poMe. Leur ridicule ne se révèle qu'a-
veole temps et, leur ridicule reconnu, elles
tombent dans Toubli.
D^autres œuvres, au contraire, semblent d'a-
bord uniquement des parodies qui, plus tard^
apparaissent étrangement nobles. La beauté
sérieuse de Don Quichotte fut longtemps mé-
connue ; Iç ridicule de Madame Bovary finira
par frapper tous les yeux.
Maidame Bovary est moins un roman réaliste
qu'une pi^rodie du romantisme, une longue rail-
lerie de rimagination et de la sensibilité, de la
passion et du rêve, de toute la poésie. Et déjà
la pensée ici est bafouée dans le pen^onnage
d'Homais, comme elle le sera tout le long de
Bouvard et Pëeucket. Mais, parodiste des sen-
timents romantiques^ Flaubert écrit une lai^gue
romantique, de sorte que Tavenir ne trouvera
rien de plus comique che» lui que sa propre
grandiloquence. Q^t on aperce vp* dans cin-
quante ans ce manque d'barmonie entre l'idée
et la parole et dans un siècle Pœuvre incertaine
ne sera plus que ruines.
Don Quichotte est immortel, parce que Don
Quichotte est le contraire de Madame Bovary.
lyi
QUELQUES ÉTRANGÈRES SII9
Le chevalier delà Triste Figure est un héros
naturel et sa folie, d'origine littéraire — ro-
mantique, si vous voulez — lui cache le pro-
saïsme de son époque, fait de lui un admirable
et poétique anachronisme. Un être sans con-
sistance, comme Emma Bovary, comme Bou-
vard, comme Pécuchet, n'intéresse pas long-
temps les hommes et, si l'auteur a l'air de
croire que de telles absences d'âmes nient toute
l'âme, il ne prouve que son propre vide inté-
rieur. En vain son âpre volonté de beauté exté-
rieure lui fait jeter d'amples draperies sur ces
squelettes/ on finira par apercevoir leur néant
et que ces riches vêtements les écrasent. Flau-
bert a réussi et doit périr pour les mêmes rai-
sons qui expliquent le succès et la ruine de Té-
pistolier Jean-Louis Guez de Balzac : leur con-
ception n'est pas de force à porter leur phrase.
Ici comme là, il y a la massue d'Hercule et la
peau du lion deNémée ; mais c'est un enfant qui
disparaît sous la fauve dépouille et qui s'épuise
à soulever l'arme lourde. Flaubert serait une
admirable parole romantique, s'il Rivait eu à faire
passer par son « gueuloir » autre chose qu'une
âme bourgeoise.
Cervantes, au contraire, héros bafoué par la
220 PROSTITUÉS
vie, crée un être réel et noble, puis il le livre à
l'insulte des basses réalités. Don Quichotte,
hué par la tourbe ignoble des faits, apparaît
comme un martyr jeté aux bêtes. Il n'en est
> que plus adnirable. C'est quand l'âme semble à»
vaincue par les choses que sa vraie supériorité A
éclate ; la couronne d'épines et le sceptre de/
roseau sont de merveilleuses parures pour ceux-
là dont le royaume n'est pas de ce monde.
Ai-je oublié Matilde Serao ? Pas un instant.
Voici comment elle nous définit Lucie Altimare,
« l'aventureuse », la plus significative de ses
héroïnes : « Au fond, un cœur froid et aride,
sans une palpitation d'enthousiasme ; au de-
hors une imagination trompeuse qui grandis-
sait toute sensation, qui augmentait toute im-
pression... Au fond, un manque absolu de
sentiment ; au dehors, des rêveries sur les no-
bles utopies humanitaires, des aspirations flot-
tantes vers un idéal incertain » . Et on nous
fait connaître longuement « l'artifice de sa
personne, un artifice si naturel, si absolu, si
complet, qu'il la trompait elle-même, en lui
donnant une fausse sincérité; en devenant son
véritable caractère, son tempérament, aon
sang, ses nerfs ; en la persuadant de sa propre
QUELQUES ÉTRANGÈRES 221
bonté, de sa propre vertu, de sa propre supé-
riorité ». Le plaisant, c'est que Matilde Serao
s'oublie assez souvent à croire, elle aussi, à la
supériorité de Lucie Altimare, et qu'il lui arrive
de la proclamer une figure a grande et haute » .
Les personnages de Matilde Serao appar-
tiennent, comme d'ailleurs beaucoup de fan-
toches des romans actuels, à la famille qui
produi&it d'abord Emma Bovary, Homais,
Bouvard et Pécuchet. Seulement les person-
nages de Flaubert sont plus sanguins, et leur
innombrable descendance, soit dans la branche
italienne, soit dans la branche française, nous
répète depuis trop longtemps les grimaces et
les cabotinages de la névrose.
Thomas Hardy est un esprit singulier, inté-
ressant et troublant, riche en observations de
détails, fécond en pensées générales et en hypo-
thèses ingénieuses, mais auquel manque cruel-
lement le don d'harmonie. Contreforts trop
inégaux et placés tout à fait au hasard, diverses
théories psychologiques et diverses thèses so-
ciales soutiennent et écrasent chacun de ses li-
vres.
222 PROSTITUÉS
Etudions son cas dans Jude rObscur, le plus
complet peut-être et le moins mal composé
de ses romans.
L'auteur semble d'abord occupé uniquement
de Jude l'autodidacte, de ses efforts malheureux
vers la conquête d'une position libérale, de ses
efforts à demi heureux vers la conquête de la
science désintéressée. Mais voici, hésitante et
envahisseuse comme le flot qui monte, puéri-
lité persistante en qui rien n'éveillera des sens
ou un cœur de femme, mais dont la tête faible
se grisera tantôt de perversités, tantôt de véri-
tés, tantôt de folies^ — Suzanne. Une telle
malade peut être un sujet d'étude curieux,
mais il serait absurde de confier à cet être
titubant vers toutes les chutes le flambeau
dont on voudrait éclairer la prochaine route de
rhumatiltô Or cette absurdité le romancier an-
glais d'y Complaît, et d'est le défaut radical de
Son livre.
Suzanne a rencontré Jude et s'est fait aimer
de lui. Elle éprouvait elle-même Un sentiment
mal défini, où l'amour tient moins de place que
le caprice de dominer et la fantaisie de faire
souffrir. Mais peu à peu elle se prend au jeu
cruel et dangereux et, quand elle est devenue
QUELQUES ÉTRANGÈRES liaS
elle aussi capable de souffrance^ Jude, dont le
cœur est à elle tout entier et dont la vie est li-
bre moralement et matériellement^ lui avoue,
tout conius, qu'il est, d'après les registres pu-
blics, un homme marié. Elle n'est pas de force
en ce moment à sentir le mensonge des Con-
ventions sociales et des affirmations officielles.
La nouvelle la blesse et llrrite ; par dépit et
par vengeance^ par besoin au&si de se précipi-
ter douloureuse en un refuge, Suzanne épouse
un homme qu'elle n'aime point et qui est beau-
coup plus âgé qu'elle. A peine le coup de tête
accompli, elleserepent; une répugnance physi-
que l'écarté invinciblement de son mari. Après
bien des agitations, bien des mouvements cott-
tradictoiresi le flot pousse sur la terre de vérité
cet esprit inquiet et troublé^ épaVe enfin sauvée
peut-être. Ses instincts ^ son cœur^ son intelli-
gence s'unissent eU une noble harmonie de ré-
volte. Elle sent et elle comprend que le mai^iage
est le plus ridicule et le plus odieux des vœUx
perpétuels. Le plus souvent par k bouohe de
Suzanne, quelquefois par celle dôS autréd per-
sonnages, et aussi en son propre nôm^ Thomas
Hardy fait uhe critique viotorifeUëe dô dô « con-
trat permanent basé sur un sentiment ëphé-
2îî4 PROSTITUÉS
mère », de cet « abominable contrat qui m'en-
gage à sentir d'une manière particulière dans
une chose dont l'essence même est la sponta-
néité. » Et ce serait ici le centre heureux du
livre, si le livre avait un centre.
En peu de temps, les deux personnages inté-
ressés aux gestes de Suzanne se laissent con-
vaincre par elle. Jude reconnaît facilement qu^il
est permis de « défaire ce qu'on a fait par igno-
rance » et que le mariage, ignoble troc prosti-
tue ur ou pacte grotesque par lequel on promet
de ne pas changer de goût, est la plus vaine et
la plus immorale des formalités. Il faut s'éva-
der, il le comprend, « des moules sociaux où
la civilisation nous enferme », car ils « n'ont
pas avec nos formes réelles une plus exacte re-
lation que les figures conventionnelles des cons-
tellations avec la véritable carte stellaire. » —
Triomphe moins vraisemblable et qui paraît la
victoire définitive de la thèse: Phillotson^ le
vieux mari de Suzanne, et qui aime Suzanne,
est persuadé par les arguments de sa femme. Il
trouve raisonnable qu'elle le quitte pour aller
vivre avec Jude.
Cette froide Suzanne est un champion bien
singulier des instincts naturels. Elle tient à res-
QUELQUES ÉTRANGÈRES 225
ter auprès du bieti-aimé comme une sœur au-
près de son frère. Fantaisie déroutante, et qui
dure longtemps, et qui durerait peut-être tou-
jours. Heureusement la femme légale de Jude
reparaît, et Suzanne accorde à la jalousie ce
qu'elle refusait à lamour. Elle accorde large-
ment et fait trois enfants à Jude. Mais une
aventure bizarre et mélodramatique tue les
trois enfants.
Sous le choc du drame, un effrayant travail
de désagrégation commence dans l'esprit de
Suzanne. Son ancienne logique croule. Des
mysticités poussent sur les ruines. Parce qu'elle
est malheureuse, elle se croit punie, elle se croit
criminelle. La morale, dans ces lueurs d'orage,
ne lui paraît plus la même qu'à l'aube de l'es-
pérance et au soleil du bonheur. En vain Jude
s'irrite^ affirme avec une énergie croissante que
les vérités éternelles ne doivent pas être vues
aux reflets changeants des événements fortuits.
La petite Sue n'est pas de force à porter la dou-
leur: elle s'enivre pour oublier, elle s'enivre
de foi comme quelques-uns s'enivreraient de
gin. Or, « l'un et l'autre de ces empoisonne-
ments ôte la vue un peu noble des choses. » En-
fin, en une raide course ébrieuse, elle revient à
13.
9a6 PROBTITUÉB
Bon mari 4 Pauvre être incertain) toute en
demi^ékns, elle lui revient d'abord à moitié,
ne retioUe avec lui qu'une apparence de vie
commune. Mais^ un jour qu'elle se sent trop
amoureuse de Jude, elle pousse la « péttitence »
jusqu'au bout et, dans un dégoût qu'elle par-
vient à peiné à cacher, vient offrir â Phillot-
feoil, qui encore ne fait prier, ti la suprême
chose. »
Pour coûter rapidement eii restant intelligi-
ble, mon analyse a dû supprimer tout ce qui
est le plus incohérent dans les événements, dans
les sentiments^ dans les pensées et^ malgré moi,
elle a simplifié et organisé le reste. Elle ne
dotlne aucune idée de la ligne hésitante et
fuyante du livre.
Elle me paraît suffisante à faire sentir la
graVe faute cohithise pat Thomas Hardy en con-
fiant â un persôUnagë aussi flottant qUe Suzanne
le ëoiii dé îiouë eUseigUer la vérité ttiorale.
Le dessein de l'auteur est d'ailleurs presque
aussi incertain que la conduite de son héroïne.
Au commencement il semblait vouloir nous
donner une étude sut* rautodidâclismë. Et ces
préliminâii^fes furent vraiment longs. Puis il
nous intéressa — vivement cette foie — à une
QUEIiQUEB ÉTRilNGÈRES fiây
thèse d'éthique. Enfin il ëubordonna la vérité
libératrice à uiie théorie psychologique î « Le
tenips et les cii*ddnstanceB> qui élargissent les
vues de la plupart des hommes 9 rétrécissent les
Vueë des femmes presque invai^iablèment. »
Malheureusement^ di Tauteur illustre dette hypo-
thèse par la victoire cihaque jour plus complète
de Jude sbr les préjugée élpar là défaite finale
de Suzanne^ il la contredit par le changement,
trop féminin àlors^ de Phillotson» d'abord in-
teUigetit et généreux, qui ensuite obéit aUk plus
ridieùles ëonVenances et se laisse persuaddii' aux
chuchotements des pliis sordides calculs;
Thoinaë Hardy, intelligence anglaise^ riche
et complexe, mais perdue et tàtohnantè au la-
byrinthe du détail) né sait môme pas poui^quoi
€ Tekpérience » de Sufeanne et de Jude a
échoué. Tantôt il allègue la doctrine psycholo-
gique de rinfluencô contraire du temps et des
circonstances sur Tesprit féminin et sur l'esprit
masculin* Parfois il croit que Suzanne, pour
anesthésier une souflFrance trop grande, s'est
enivrée de foi mais que, ses enfants vivants, le
temps ni les circonstances n'auraient rien pu
contre elle. Oii bien il la déclare trop faible
228 PROSTITUÉS
pour supporter la désapprobation générale et
regrette seulement pour ses héros qu'ils soient
venus « cinquante ans trop tôt » . Sans doute
ces explications pourraient ne pas s'exclure, se
soutenir même mutuellement et il serait inté-
ressant de faire sa part à la première, sa part
à la seconde, à la troisième sa part. Mais Fau-
teur est impuissant à les nouer en faisceau ; il
ne paraît même pas les apercevoir simultané-
ment et chacune, à l'instant où il l'exprime,
semble pour lui l'explication totale. Il ignore
d'ailleurs que la cause principale du désastre
se trouve dans la complexité ondoyante, dans
la vivacité puérile et la puérile lâcheté de sa
singulière Suzanne.
Les vérités anti-sociales et les demi- vérités
psychologiques contenues dans Jude Vobscur
pouvaient peut-être se mouvoir en une har-
monie vivante. L'auteur n'a pas su les mettre à
leur place ; les membres restent bizarrement
dispersés et comme hostiles. Thomas Hardy,
remarquable par le détail de l'invention, est
une puissance synthétique insuffisante, C'est
pour cela que chez lui aussi « trop d'abondance
appauvrit la matière » et, qu'au lieu du beau
QUELQUES ÉTRANGÈRES 229
livre que le sujet et quelques-unes des quali-
tés de l'auteur semblaient promettre, nous n'a-
vons qu'un curieux, mais gauche et fatigant
feuilleton idéologique.
CHAPITRE IX
LE TROTTOIR DU BOUL' MICH'
f . CHAPITRE IX
LE TROTTOIR DU BOUL MICH
J'ai promis autrefois tout un volume d'étu-
des sur ce qui remplace aujourd'hui les criti-
ques, sur MM. les aff ents de publicité littéTaire.
Mais c'est curieux, toutes les bonnes raisons
qu'on trouve pour manquer à ses promesses.
Ces commentateurs sont tellement inférieurs
même aux pauvres gens qu'ils commentent. On
se fait critique par impuissance. Les époques
riches produisent des impuissances relatives
qui restent intéressantes : Sainte-Beuve, furieux
de n'être pas poète, cocu te Hugo avec une pape-
lardise amusante et insulte Vigny avec une ma-
lice moralement infâme et intellectuellement,
jolie. Mais l'impuissance de Gaston Deschamps,
le pitre au nez cassé, quelle excuse aurions-nous
de nous y arrêter? D'ailleurs les impuissants
d'aujourd'hui sont des drôles sans drôlerie, et
234 PROSTITUÉS
qui n'aiment guère insulter. La publicité a
fait de réels progrès et, sauf de rares circons-
tances, nos agents, très pratiques, considè-
rent comme perdue toute ligne qui n'est pas em-
ployée à louer.
La société des filles et des gens de lettres,
c'est dégoûtant et rarement aixiusant. Mais ceux
qui attendent des prostitués leurs moyens d'exi-
stence, j'ai trop de répugnance vraiment à
les rencontrer. Aurai-je jamaisle courage, même
pour l'étude méprisante, de descendre jusqu'au
bassin des souteneurs ou jusqu'à la mare aux
critiques?
On remarquera, en effet, que je m'attôrde
volontiers à ce qu'il y a de mieux dans la litté-
rature contemporaine. Je puis passer une heure
avec Mendèsj fille habile après tout et qui
sait grimacer un sourire» Mais je m'éoàrte
soigneusement de Willy que Laurent Tailhade
appela avec vérité « marchand en gros de por-
nographies achetées en détail à des écrivains
faméliqueà > ; de Willy qui n'est plus même
la fille avec qui Ton couche mais la matrone qui
tire profit des charmes d'autrui. Des naïfs pren-
nent encore ces cinq lettres, Willy, pour Un
pseudonyme. Us se trompent* C'est lin gros nu-
LE TROTTOIR DU BOUL' MICH' »35
méro. On ne sait pas toujours avec qui on couche
danê cette maison-là. « Une passade » avec
Pierre Veber est, à la rigueur, supportable.
Oti peut encore s'exciter avec la mémoire gen-
tille et falote de cette pauvre petite « maîtresse
d'esthète » morte soud le nom de Jean deTinan.
Mais on trouve au salon cinq ou six autres gar-
ces anonymes et inférieures» Et ce ne sont pas
des femmes que j'insulte ici. Je choisirais des
termes plus polis si je voulais désigner Clau-
dine-Polaire, les belles-sœurs siamoises.
Quand je me déciderai à tenir ma promesse
et à étudier les agents de publicité, je ne pour-
rai plus ignorer qu'il existe des gens dénommés
critiques dramatiques. Pour juger les attendus
apparents des sentences de ces messieurs et pour
en deviner les motifs réels ^ je serai forcé d'al-
iôf aii théâtre i Dérangement et perte de
PôUrrai'-je tout dire? Et, à ne pas dire tout,
est-de la peine dédire quelque chose? M'accor-
derai-je le droit de soupçonner pourquoi Men-
dès loue telle cabotine et pourquoi Emma-
nuel Arène blague cette autre? Oserai-je ouvrir
toutes grandes les portes de la Maison du péché
et dévoiler à tous les yeux ce que Gaston Des-
236 PROSTITUÉS
champs aime réellement en Marcelle Tinayre ?
Et si les phrases d'un critique s'enroulent au-
tour de M. de Max comme des bras caressants
ou si, vigoureuses, elles ne pénètrent (ju'un
côté de son exceptionnel talent?. . .
Seule Sarah Bernhardt, par son âge, est au-
delà de tout soupçon. Quand elle est louée, nous
savons que c'est pour des raisons avouables et
pécuniaires.
Mon livre sur la critique contemporaine, si
je le fais jamais, comprendra deux parties. J'é-
tudierai séparément les impuissants parqués
dans la critique et les écrivains qui font aussi
de la critique : les juges et les jurés.
Parmi les jurés, je rencontrerai de braves
gens. Ils sont dans les conversations d'une sé-
vérité égale ; leurs verdicts publics manifestent,
en revanche, une indulgence universelle. Mais
quelques-uns mesurent honnêtement les éloges,
louant ce qui est louable un peu plus que ce
qui est blâmable. Leur plume généreuse ac-
corde du talent à tous les imbéciles, un peu
plus de talent tout de même aux gens de mérite.
Il suflRt de baisser d'un ton leurs dithyrambes
pour entendre à peu près ce qu'ils pensent. Je
connais plusieurs de ces bénisseurs honnêtes
LE TROTTOIR DU BOUL' MICh' 287
auxquels on peut serrer la main : Frédéric Lo-
liée, Henri d 'Aimeras, Xanrof, Guinaudeau,
Louis Lumet, Etienne Bellot, Léon Riotor.
On doit surtout un salut à M™® Rachilde qui
me paraît souvent se tromper mais qui dit
avec bravoure et malice des opinions sin-
cères. Je crains bien qu'il n'y ait plus aujour-
d'hui de virilité morale que chez quelques
femmes.
Quant aux juges professionnels, on le sait
trop, ils ne jugent jamais que selon des intérêts
de carrière.
Les juges professionnels se subdivisent en
deux espèces : les professeurs et les gendres.
Gaston Deschamps fait dans le Temps des
femmes et des affaires parce qu'il est le gendre,
si j'ose dire, d'une grosse maison, le gendre de
l'Ecole Normale elle-même. Auprès de lui tra-
vaille Adolphe Brisson, gendre et successeur
du grand Sarcey. Pourquoi Marcel Ballot
est-il le courtier littéraire du Figaro^ sinon
pour avoir épousé la fille et, du même coup,
j'espère, la grande âme probe d'Henry Fou-
quier? Henry Barbusse, gendre de Mendès, est,
comme il convient, critique à Femina,
Ecoutez-moi, gendres qui remplacez les cri"
a38 PROSTITUÉ»
tiques comme les zéros tiennent la place des
unités. J'éprouve le désir souriant de vous par-
ler au vocatif.
Ecoute-moi donc, Gaston Deschamps, bo-
nisseurde V humanisme; et toi aussi, Ballot
au joli nom commercial. Etd'abord excusez mai
familiarité : j'ai l'habitude de tutoyer les chiens.
Et-.— je m'adresse à n'importe lequel de vou»
deux — je t'ai toujours vu faire le beau pour
obtenir le morceau de sucre; ou bien, fuite
rampante et qui n'ose même pas hurler, je t'ai
vu, la queue entre les jambes, te sauver devant
le coup de pied possible, te sauver après le
coup de pied reçu.
Donc, Gaston Deschamps, tu ne parleras
pas de ce livre-ci, ni d'aucun de mes livres. Toi
non plus, Marcel Ballot. Et non plus aucun des
critiques patentés. Autour de tous oeux dont
la sincérité ou la force vous humilie, vous res-
serrez cette fameuse « conspiration du silen-
ce » qui vous fait rire si haut et si faux dès
qu'on la dénonce au public. Mais croyez -vous
pouvoir créer des ténèbres durables? Nigauds,
vous cachez sous un peu de terre les graines
qui vous déplaisent : elles germeront.
D'ailleurs, vous avez peut-être^ raison de ne
I
LE TROTTOIR DU BOUL^ MICh' 389
jamais parler des vrais écrivains. Il ne sont pas
vos contemporains. Quand on les lira, personne
ne saura plus que vous avez existé, vous et vo-
tre clientèle. En vous rencontrant dans mes li-
vres, le lecteur s'effarera, vous prendra pour
des types généraux non pour des mufles parti-
culiers et il m'accusera d*avoir inventé trop
grotesques et trop faciles la banalité sordide
de ton nom, Gaston Deschamps, la aordidité ri-
dicule de ton nom, pauvre petit Ballot. Quand
je commencerai à germer, vous aurez fini. de
pourrir.
Je n'étudierai aucun gendre aujourd'hui.
Mais je consens à une bombe au quartier la-
tin. Je vais décoiffer de leur toque quelques-
unes des bavardes qu'on nomme professeurs ;
je soulèverai leur robe austère et je ferai jouer
autour de leur bouche l'anachronique bride
jaune.
Commençons par un mort. U sent moins
mauvais que bien des vivants. C'était un brave
homme, ce pauvre Emile TroUiet, un brave
homme un peu plat et un fonctionnaire modèle.
Je n'ai à lui ïeproçher qu'une sottise bo-
24o PROSTITUÉS
nasse et de n'avoir jamais oublié en écrivant
qu'il existe des inspecteurs généraux.
Je le laisserais reposer en paix, si des amis
compromettants ne faisaient la quête pour lui
élever un monument. Un monument à Trol-
liet ! Pourquoi pas à Pradon? Je vous assure,
sans rire, que Pradon avait beaucoup plus de
talent qu'Emile TroUiet. Pradon avait autant
de talent que M. Victorien Sardou.
Je ne dirai rien des vers de TroUiet, pauvres
musiquettes lamartiniennes. Les vieilles filles
poitrinaires ont le droit de faire des vers lamar-
tiniens que nous restons libres de ne point lire .
Il est toutefois excessif d'élever un monument
aune vieille prude parce qu'elle se crut idéaliste
et qu'elle fit des vers lamartiniens.
TroUiet sera uniquement pour moi l'auteur
d'un volume de critique intitulé Médaillons de
poètes, 1800-1900. Ce livre paraît d'abord tout
en omissions bizarres et en bizarres admissions.
(Allons ! bon, j'écris du TroUiet^ maintenant !)
Mais, une préface prudente implore notre par-
don et essaie d'expliquer.
L'auteur n'a pas « l'intention de donner un
exposé suivi et complet du mouvement poétique
au XIX® siècle » . Il veut « non présenter un ca-
LE TROTTOIR DU BOUL* MICh' 2^1
tâlogue, une chaîne, mais simplement certains
anneaux de la chaîne, sinon les plus reluisants,
du moins les plus significatifs, dans chaque
génération — romantique, parnassienne, con-
temporaine ». Pour les romantiques et les
parnassiens, il n'y a rien à dire aux choix ni
aux jugements : ici, M. TroUiet consent aux
opinions admises et adresse aux poètes consa-
crés des louanges et des reproches que nous
connaissons. 11 fait œuvre de professeur, non
de critique, et ses leçons ne constituent pas
de trop mauvais résumés.
Pour la génération contemporaine, il n'est
plus suffisamment guidé et ses choix tâtonnants
sont parfois bien invraisemblables. Il accorde
une de ses plus longues études au grotesque
Grandmougin. Il connaît Joseph Castaigne et
célèbre M. Gustave Zidler. Il admire M. André
Ri voire et M°^® Antonia Bossu. Tous ces êtres
de médiocrité etdebanalité lui paraissent «plus
significatifs » que Maurice RoUinat ou que le
génial Verhaeren. Et voici d'autres anneaux
significatifs : la baronne de Baye, M""® Noël
Bazan, Jean Bertheroy, Théodore Bolrel,
M. Chantavoine. L'auteur espère, avec l'outre-
cuidance souriante d'un professeur qu'on vou-
14
242 PROSTITUÉS
dra bien trouver « éclectique et équitable ce
recueil de Médaillons ». Eclectique, certes.
Equitable ? D'intention, je le crains.
Quelques-uns durent trouver équitable le
€ recueil de médaillons », — c'est àsavoir Emile
ïroUiet peut-être, et certainement le cabotin
Botrel, les amazones Bazan, Baye, Bossu,
les professeurs ZidleretChantavoine, et Charles
Grandmougin, Te rocailleux franc-comtouê.
Même à ceux-là il risqua de paraître « étran-
gement disproportionné ».
Sans doute, M. Zidler ne s'étonna pas de
tenir autant de place que Musset. L'inspecteur
Manuel, charmé d'être loué plus généreusement
que Hugo, songea à son génie plutôt qu'aux
notes bienveillantes dont il avait gratifié, j'es-
père, le professeur TroUiet. Jacques Normand,
versificateur de la Muse qui trotte^ apprécia
la belle impartialité qui lui accorde exactement
autant de place qu'au poète de la Légende des
Siècles. Quant à Charles Grandmougin, c'est
en un triomphe joyeux et légitime qu'il s'étale
sur un terrain double de celui où l'on parque
José-Maria de Hérédia. Mais, si le cher collègue
Zidler comprit la place accordée à Eugène Ma-
nuel, il trouva excessive, je le crains, celle
LE TROTTOIR DU BOUL' MICH' 243
faite à Grandmougin et à Jacques Normand.
De tels péchés sont d'ailleurs véniels, puis-
qu'ils sont involontaires. Trolliet est un brave
et bon élève : il résume docilement et rapide-
ment les appréciations critiques qu'on lui en-
seigna. Mais, dame, quand il s'agit de gens qui
ne sont pas encore classés et nettement définis,
il n'y a pas de sa faute s'il est un peu gauche
et un peu lent à exprimer quelque chose qui
ressemble de loin à un jugement presque per-
sonnel.
Ce qui est plus grave que la disproportion
matérielle des cinq pages de Hérédia aux onze
pages de Grandmougin, des huit pages de Mus-
set aux douze de Manuel, c'est la disproportion
des éloges. Quand on n'a qu'une estime mé-
diocre pour Léon Dierx, quand on refuse, sé-
vère professeur, de laisser asseoir Vigûy sur le
premier banc de la clasde, il est peut-être un
peu trop servile de reconnaître à M. Manuel,
inspecteur général, outre « les fleurs d'inti-
mité », « les fruits d'immortalité ». C'est avoir
de bons yeux que de trouver du « génial » dans
La Princesse lointaine et c'est être généreux
que de saluer Rostand « grand poète » » Ne vous
semble-t-il pas aussi légèrement excessif, M. Au-
244 PROSTITUÉS
guste Dorchain, qu'on vous attribue « le fini du
travail et Finfini du sentiment » . Êtes- vous sûr,
comme Paimable critique, que vos Etoiles éiein-
(esj banale imitation délayée et peu harmo-
nieuse du Vase brisé, soient trente-deux « vers
immortels » ?
Emile TroUiet n'est pas seulement le plus
généreux des critiques, il est aussi le plus joli
des pédants. On peut ouvrir son livre au hasard ;
on ne lira pas une page sans rencontrer une
ou deux gentillesses de phrases, un ou deux
sourires de mots : « Le liseron de Coppée,
Un liseron, Madame, aimait une fauvette,
grimpait avec un sans-façon si souple et si char-
mant, qu'il devait atteindre sans peine le perron
ou balcon académique ». Sachez que Déroulède
€ est tricolore, ainsi que sa cocarde ». EtTrol-
liet, si vous vous prêtez à ses bavardages ingé-
nieux et puérils, vous apprendra ce que « mar-
que » le rouge de la cocarde et du cocardier,
et leur bleu, et leur blanc. Je crois me rappe-
ler qu'il y a du sang, de la pureté et d' « élo-
quentes envolées dans l'utopie possible ! »
L'instrument dont s'accompagnent les Chants
du soldat n'est pas moins extraordinaire que
LE TROTTOIR DU BOUL' MICh' 245
Déroulède lui-même. « Sa lyre est surloul un
clairon... Elle est monotone, ou monocuivre ^
plutôt qu'heptacorde ». — Regardez comme
André [jcmoyne s'applique à la « requête ou
conquête de l'expression juste, » et soyez cer-
tains que M. Le Braz n'en voudra pas au cri-
tique indiscret de se livrer à une « enquête qui
montre sa conquête » . Prenez une loupe pour
étudier le charme de Theuriet, car « ce charme
soutenu est parfois un charme ténu. » Reniflez
maintenant. Vous ne sentez rien ? Pourtant,
au détour de cette page, vient de passer Made-
leine, « l'adorante et odorante amie du Christ. »
Quelquefois TroUiet s'excuse de tant d'esprit
et de tant de grâce : « Je ne voudrais pas fonder
une appréciation sur un jeu de mots pourtant
je ne peux lire les vers de Rivoire, sans qu'ils
me donnent l'impression d'une rivière. » Un
chapitre s'intitule: Le Bataillon des Symbo-
listes. Pourquoi « bataillon » ?Pour amener
cette formule jolie : « Il n'a pas gagné et ne pou-
vait gagner complètement la victoire, étant très
mal armé... » Hélas I la phrase ne finit pas sur
ce mot, et ce mot précieux passera peut-être
inaperçu. Rassurez-vous : les professeurs savent
l'art des parenthèses et celui-ci s'interrompt
iAifi PR0BTITUÉ9
pour déclarer, très grave : « Je vouB prie de
croire que je ne fais pas de jeux de mots. »
Non, TroUiet, nous n'aurons pas la cruauté
de vous croire. Il serait trop triste que votre sot-
tise ne fût pas faite surtout d'assonnances,
comme les non-sens des rondes enfantines,
quand vous déclarez, par exemple : t Les stro-
phes de ce Hugues rappellent sans trop de dé-
savantage celles de Hugo; » ou encore : t L'au-
teur de V Aiglon pourrait bien être demain
l'aigle de la poésie française ! »
Voici qu'après avoir relu Méaaillons de
poètes^ je suis tenté de souscrire pour le monu-
ment TroUiet. Ce sera le monument non d'un
homme, mais d'une espèce : aussi éloquemttifent
qu'une aimable statue de caniche, il dira la
platitude et le sourire servile du fonctionnaire.
Jadis Faguet travaillait uniquement dans la
critique littéraire. Mais un commerçant qui a
réussi doit donner quelques méditations à son
pays. Depuis quelque temps,la politique préoc-
cupe Faguet, commerçant arrivé et bon citoyen,
ce qui nous épargne quelques âneries littérai-
"n
LE TROÎTOm DU BOUL' MICh' ^4?
res» C'est toujout*s ça de gagné^ polir parler sa
langue élégante.
J'ai deux bons prétextes pour ne pas m'en-
nuyer longtemps auprès deFagueti Je promets
dé Tétudier, sérieusement et méthodiquement,
à PâKjues ou à la Trinité, dans Ayent^ de pu-
bticiié OU peut*ôti?0 dans uii volume projeté sur
le» Ouftt^aîitô. J'ai écrit aussi le titre de ce der-
nier livre qui me vaudra^ j'espère, un prix aca-
démique. Il s'appellera Les Verdâtrès ets'or-
liei^a d'une épigraphe ou d'une épitaphe de Henri
Heine dont je ne retrouve pas le texte en ce
mottient mais qui signifie, à peu près : « Je
suis allé aujourd'hui à la Morgue et à l'Acadé-
mie française voir des cadavres verts. »
Je vais donc rehre un seul liVre de Faguet,
mandarin des lettres et delà politique, Je choi-
sis un Volume pat^u en 1902 sous ce titre, La po-
litique comparée de Montesquieu^ Rousseau et
Voltaire. Au moînë, nous serons en bonne
compagnie malgré la présence de M. Faguet,
l'académicien débraillé.
Emile Faguet sait qu'il déteste Voltaire et
qu'il déteste Rousseau ; mais il croit aimer
Montesquieu,
Voltaire, élégant et léger, théoricien souriant
248 PROSTITUÉS
de rabsolutisme royal, est hostile aux bour-
geois. Il méprise particulièrement les pédants
de Parlement. M. Faguet, bourgeois, pédant et
robin d'Université, sent rougir sa joue frater-
nelle, chaque fois que les doigts fins du rail-
leur effleurent le mufle judiciaire.
M. Faguet, dont la lourdeur naturelle s'ag-
grave d'une robe longue et d'une méthode gau-
che, ne pardonne pas non plus à Voltaire ses
vivacités et ses espiègleries. Voltaire marche
vraiment un peu vite, s'il veut être suivi par
les Faguet, et demande aux intelligences pous-
sives de trop rapides, répétés et haletants efforts.
M. Faguet resté en route injurie son guide de
loin et crie d'une voix aigre qu' « il manque
une dizaine de termes au raisonnement » .
Rousseau est bien peuple et ses grands ges-
tes effarent notre bourgeois. M. Faguet, pour
cause, n'aime pas l'éloquence, qu'il appelle vo-
lontiers déclamation. D'ailleurs Jean-Jacques
est le théoricien de l'absolutisme populaire,
et M. Faguet se fait le champion de l'individu.
Il l'affirme du moins. En réalité, ce qu'il dé-
fend, ce sont les corps organisés, académies ou
anciens parlements, tous ceux où la liberté du
bourgeois trouve un asile et sa tyrannie une
LE TROTTOIR DU BOUL' MICH' 249
force d'oppression, tous ceux que j'appellerai
indulgemment les communes morales. Que le
menu peuple soit écrasé indirectement par « le
souverain », directement par « les corps in-
termédiaires » et M. Faguet, fragment de la
pâte banale dont on pétrit les corps intermé-
diaires, sera satisfait.
Montesquieu, bourgeois, parlementaire, mé-
thodique, plaît à Faguet comme un Faguet su-
périeur/ Le pion prend à chaque page Voltaire
et Rousseau en flagrant délit de contradiction.
Quand Montesquieu hésite, le pion n'hésite pas,
lui, à découvrir la vraie pensée de Montesquieu.
Et la vraie pensée de Montesquieu, c'est la pen-
sée — si j'ose dégrader ce mot — de M. Fa-
guet. Dans le miroir où M. Faguet se regarde
pour peindre Montesquieu, il voit Montesquieu
patriote à la façon d'Emile Faguet, qui est
presque celle de Jules Lemaître. M. Faguet a
eu bien du mal à ne pas lire dans l'Esprit des
lois quelques réclames pour la candidature
Syveton.
Faguet est très favorable aux Parlements.
« Les Parlements, déclare-t-il avec une émo-
tion heureuse, n'ont pas été autre chose que la
bourgeoisie française. » Vous pensez bien que
25o PROSTITUÉS
la bourgeoisie française ne saurait se tromper
et M. Faguet, ancien donneur de pensums, ap-
prouve toutes les condamnations qu'elle pro-
nonça. « Galas était très probablement cou-
pable ; Sirven aussi, quoique ce soit un peu
moins apparent; La Barre l'était certaine-
ment ». On ne reprochera pas à M. Faguet de
manquer au fameux respect de la chose jugée.
Ces délicieux et infaillibles Parlements au-
raient pu cependant être recrutés par un mode
supérieur à l'achat des charges. Ce n'est pas que
la vénalité des charges déplaise beaucoup à
Faguet : elle lui paraît, au contraire, empêcher
la vénalité du juge. Il est bien clair, n'est-ce
pas ? qu'un honorable commerçant qui a payé
son fonds ne cherchera pas à augmenter ses
profits réguliers. Néanmoins M» Faguet, acadé-
micien, trouve idéal le mode de recrutement qui
lui vaut des jetons de présence : il voudrait
donc/tt une magistrature rétribuée par la na-
tion, mais se recrutant elle-même ».
Puisque M. Faguet, de l'Académie française,
distribue à des enfants persistants des prix de
français ; puisque M. Faguet, sorbonnard, dis-
tribue des diplômes à ceux dont le français lui
paraît sufifisant ; puisque M. Faguet, critique.
LE TROTTOIR DU BOUL MICH 201
condamne le style de Rousseau et le style de
Balzac, il convient peut-être de juger ce triple
juge et d'indiquer quel français il écrit lui-même.
Nul n'est assez cruel pour exiger d'un uni-
versitaire couleur, mouvement, vie ou person-
nalité. Du moins, on a encore la naïveté d'at-
tendre de lui quelque simplicité et quelque cor-
rection. Un peu d'humilité semble convenir
aussi au parasite qui peut avouer en une heure de
conscience : « Il y a quelque chance pour que
le meilleur de mes ouvrages soit celui oîi il y
aura le moins de mon cru ». M. Faguet, certes,
n'a aucune peine à éviter les qualités qui cho-
queraient l'Université. Hélas ! il n'a même pas
les médiocres mérites qu'elle est capable de sup-
porter.
Son style est bête comme un bourgeois. Va-
gue, impropre,prétentieux et vulgaire. Etlourd.
Et encombré. Ah ! le pauvre style embarrassé
qui fait des embarras.
Il est impossible de dire autrement que par
des exemples combien ça écrit mal, un Faguet.
Admirez chez lui la propriété et l'intensité de
l'expression : ^< L'acception continue du peuple à
la bourgeoisie, de la bourgeoisie à la noblesse
et de la noblesse à la grande noblesse est le
252 PROSTITUÉS
/b/irf perpétuel de Tancien régime ». Souvent
des mots sottement inutiles s'introduisent dans
la phrase, plats et presque invisibles au passant
pressé, mais qui, si on regarde, écœurent comme
sur un drap une punaise ou comme dans la lit-
térature un professeur. <( Il écrit cette profession
de foi si émue et certainement si sincère de dé-
vouement à la Compagnie ». Par quel mode en-
fantin se font donc en un Faguet les associations
d'idées et de mots ?
Et sa vulgarité lâchée, faite d'imprécision
bégayante I « Sur cette question, il dit blanc à
Damila ville, noir à Linguet, et enfin blanc à La
Chalotais ». Certes, M. Faguet, à moins qu'il
ne s'agisse de défendre la bourgeoisie, dit rare-
ment — pour parler sa langue — blanc ou
noir. Son habitude est de dire gris.
Pour nous informer que les rédacteurs des
Déclarations des Droits de VHomme se sont
contredits, il déclare qu'ils « ont mis dans leurs
textes un Ceci tuera Cela ! »
Si le vocabulaire de M. Faguet est vulgaire
d'imprécision, sa syntaxe est une vulgarité
lourde : « Le gouvernement, quand il voudra,
les fera voter comme il voudra, comme il fait
juger ses juges comme il veut qu'ils jugent ».
LE TROTTOIR DU BOUL' MICh' ^53
— « Nous retombons dans cette considération
de majorité et de minorité que nous avons vu
qui^ de l'avis même de Montesquieu, ne doit
pas intervenir dans les questions de choses spi-
rituelles ».
La première de ces deux phrases est négligée,
comme presque toutes les phrases de Faguet ;
on y entend traîner de vieilles pantoufles mise»
en savates. La seconde est de la lourdeur en
toilette et Tauteur croit écrire à la mode du
XVII® siècle. Cette prétention se montre quel-
quefois chez lui. Elle lui porte malheur plus
encore qu'à Brunetière. Souvent une invrai-
semblable ignorance le rend incorrect pour
aujourd'hui et pour autrefois. Les reliques dont
il est chargé sont apocryphes et ni Vaugelas ni
Littré ne salueront le porteur. La Fontaine
ayant écrit :
Disant qu'il ferait que sage
De garder le coin du feu
Faguet se met à braire : « Une peut faire que
sage ». ,
Philaminte, irritée de cette absurde négation^
chasserait Faguet de son écurie. Ghrysale,blessé
des prétentions du cuistre, ne le défendrait
15
a{4 PROSTITUtS
sûrement pas. Mais l'académie des Yandai et
des Costa de Beauregard a sufiBsamment oublié
le français pour serrer Faguet sur son vieux
sein.
Si nous essayions de lire ensemble une thèse
de doctorat ? Généreux, je choisis la plus vi-
vante que je connaisse. Elle est de M. Louis
Arnould et elle étudie le poète Racan. Nous
nous permettrons d'ailleurs de bâcler le pen-
sum et de causer de Racan ou même d'autre
chose plus que de M. Louis Ârnould.
Les xvi% xvu® et xvin* siècles forment le
cycle de notre littérature philosophique. Le
XIX* commence peut-être le cycle de la litté-
rature historique. Le romantisme plonge dans
les couleurs et les agitations de la vie passée
avec la même ivresse que la Pléiade dans les
livres et les lieux communs antiques. L'école
de Malherbe est déjà un Parnasse qui retran-
ehe et assagit. Dans le roman, les imaginations
passionnées de Georges Sand répondent, à tra-
vers deux siècles, aux tendres rêveries d'Ho-
noré d'Urfé, et le naturalisme de Flaubert et
de Zola répète la réaction réaliste de Sorel et
LE trottôih bo boul* mich* a56
de Scarron. Il serait hasardeux,oerte9, depou»-
ser loin la comparaison et, pour rendre les épo-
ques symétriques, on déformerait le détail ;
mais plusieurs appellent Tespéranoe une vertu
et ceux-là trouveront lerecommericenient assez
manifeste pour attendre un xni* siècle histo-
rique. Michelet en serait le précurseur comme
Montaigne fut le héraut delà belle période psy-
chologique, et demain nous donnera peut-
être le Descartes de l'histoire.
Les parnassiens, gens d'effort et d'appli-
cation patiente, sont peu sympathiques à la
postérité : elle ne trouve pas assez faciles
les vers qu'ils font si difficilement. On préfère
la fougue du torrent romantique ou la classi-
que majesté du fleuve élargi. Perdu entre la vi-
sion passionnante et le noble spectacle, le cha-
pelet des petits bassins régulateurs arrête peu
le regard. La sévérité rectiligne du parnassien
donne une impression de contrainte et son mé-
pris pour le romantique, nature si visiblement
supérieure, le fait paraître un cuistre étroit peu
séduisant à fréquenter. On connaît Finfluence
deTécole ; sauf de très rares fragments, on
ignore bientôt l'œuvre personnelle de chaque
disciple et presque celle du maître. Je m'attriste
256 PROSTITUÉS
à la pensée que Leconte de Lisle deviendra,
comme Malherbe, un nom austère et antipa-
thique, loutenu de peu de souvenirs précis ; je
songe» mélancolique, aux destinées de François
de Maynard et de José-Maria de Hérédia,
princes du sonnet français ; et je suis d'un re-
gard attendri SuUy-Prudhomme rejoignant Ra-
can derrière la brume de Toubli. Une antholo-
gie cueillie avec goût sauverait peut-être ce»
habiles fabricants de petites choses, mais nous
attendons encore un choix bien fait des parnas-
siens de 1610 ou de i865.
Honorât de Bueil, seigneur de Racaû, est la
seule âme poétique égarée dans le premier Par-
nasse, groupe d'ouvriers probes, trop conscien-
cieusement appliqués au martelage des sylla-
bes et à l'ajustage des stances pour se donner
le loisir de rêver. Il fut, lui, un rêveur, un
amoureux du loisir, de la campagne et de Ta-
mour ; un amoureux de la vie et qui eût pré-
féré les réalités nobles ou souriantes à leur la-
borieuse imitation littéraire, Mais sa nature et
les événements s'unirent contre ses ambitions.
On trouvait ridicules son visage et son allure ;
par ses continuelles distractions il devenait le
jouet de ceux qui se disaient ses amis ; il était
;< ï:
LE TROTTOIR DU BOUL* MICH' 267
timide ; il bégayait^ et sa langue déformait les-
r et les c, de sorte qu'il prétendait s'appeler
Latan. Il désirait surtout deux bonheurs : la
gloire militaire et la grande passion partagée.
Plus d'une fois, plein d'espoir, il partit en
guerre ; toujours la destinée taquine lui refusa
l'occasion de combattre. Il aima avec cons-
tance, et sa passion pour Arthénice (Catherine
de Termes) dura dix années ; toujours il tomba
sur des coquettes qui se jouèrent de sa naïveté.
Parce qu'il ne réussissait pas à la cour, il aima
la campagne; parée que l'amour le fuyait, il
aima la famille ; parce qu'il ne pouvait être un
brillant capitaine, il fut un poète. Mais tous
ces pis-aller, il les embrassa avec une indolence
nostalgique. Le sort lui refusa les rôles écla-
tants et, comme il n'était pas un caractère, il
se réfugia, à demi -satisfait, dans les consola-
tions douces. Il n'avait pas la force qui s'exas-
père en révolte ou se raidit en stoïcisme ; les
déceptions multipliées le conduisirent à un ai-
mable épicurisme lassé. Son accent résigné le
rend sympathique et on goûte encore ses Stances
sur la retraite. Ces quatre-vingt-dix vers enfer-
ment en leur mélodie toute son âme et toute
son histoire : ils laissent entendre ses aspira-
!l58 MOsTirut»
tiotid premières et disent ses acceptation»* ee>^
condes. On connut longtemps d'autres jolis
morceaux de' ce lyrique de la douceur et de la
bonhomie. Mai» il lui arriva un grand m&l«
heur. Un poète vint, qui avait toutes les qua«
lités de Racan à un degré supérieur et qui y
joignait quelques mérites nouveaux ; qui aimait
d'une sincérité première et spontanée, et qui,
d'un accent plus pénétré, chantait comme les
plus précieux des biens, ce qui n'était pour Ra«
can que des consolations. Raoan fut tué par
La Fontaine.
Aujourd'hui, M. Louis Arnould, professeur
à l'Université de Poitiers, essaie de faire re-
vivre ce vieux mort* Mais un embaumeur n'est
pas un thaumaturge et les professeurs ne réus-
sissent guère les résurrections. M. Arnould n'a
pas la faculté d'évoquer et le don de là vie : sa
phrase edt lourde, sa méthode est lente, Bon
livré est gros. Il écrase le frêle paètô sous un
in*ootavo de près de six cents pages. Certes,
le pavé est lancé à bonne intention. M. Louis
Arnould a voulu montrer < d'une façon vi-
n vante les choses vivantes » ; il s'est efforcé
de suivre a Saittte-Bêuvé, l'incomparable mîf-
neàftzmfô ded physionomies littéraires ^. Seu-
LE TROTTOIR DU BOUl' MIGH ' U^
lement sa miniature à lui est grande comme une
toile de Paul Yéronèsd^ et il disperse dans un
vide immense des traits que le regard ne par-
vient plus à réunir.
Son livre lui a valu, outré le troisième rang
de peau de lapin qui distingue leâ docteurs^ les
gros sous d'un prix académique. S'il eut seule*-
ment ces deux petites ambitions, je le oongra*
tule pour son double succès. SU voulut sincère-
ment faire œuvre vivante et ramener de Foubli
un écrivain de second ordre qui eut des frémis-
sements de vraie poésie, je le félicite de son
intention. «
Emile Gebhardt faillit être académicien» Il
fut battu par René Bazin à qui son oatholi^
cisme fait pardonner un talent d'ailleurs discret
et qui n'a rien de blessant, Un joli talent hori-
zontal. M. Gebhardt est aUssi un commerçant
souriant ; mais les articles qu'il tient soût d'un
catholicisme moins actuel* Il n'osé pas tout à
fait nous vendre les contes de Boccace ; il noUs
détaille des analyses chatouilleuses, encore que
critiques, de toutes sortes de nouvelles floren-
tines. Comme un commis de librairie finit ^ar
écrire ses réminiscences, Mi Gebhardt nous
26o PROSTLT¥ÉS
offrit même un recueil de « contes héroï-comi-
ques » qu'il croyait peut-être de lui.
Ça s'appelle d' Ulysse à Panurge et ça contient :
une suite de VOdyssée; une suite du Pantâ'
gruel ; un conte franciscain imité moins des
Fioretti que du Paul Arène qui signait Alphonse
Daudet son joyeux Elixir du révérend père
Gaucher. Tout cela banal comme, depuis le
succès d'Anatole France, le pédantisme sou-
riant. Quelques pages semblent plus intéres-
santes à une lecture rapide. Ce n'est pas que,
par lui-même. Le roi Trimalchion vaille grand
chose. C'est que — l'obscure clarté d'un entre-
sol réjouit au sortir d'une cave — il rappelle en
mieux une si plate rapsodie, le plus triomphant
feuilleton de je ne sais quel Dumas polo-
nais.
Les € suites » des ouvrages célèbres ne va-
lent jamais rien. Quel intérêt offriront-elles
quand, au lieu de venir d'un contemporain, elles
sortiront d'un professeur, vague apparence qui
n'appartient à aucun temps et qui ne saurait
néanmoins sans s'évanouir, fantôme dispersé
parla lumière, être considéré sous un aspect
d éternité ? Même quand le pastiche est adroit
— et c'est le cas de ceux de M. le professeur
LE TROTTOIR DU BOUL' MICH' 201
Gebhart — il reste un bien pauvre et facile jeu
de société, — de mauvaise société.
Le sourire de M. Gebhart a toujours quelque
chose d'équivoque et qui rappelle plusieurs
figures à la fois. Ses malices semblent traduites
des conteurs florentins et en même temps imi-
tées d'Anatole France ou de Voltaire. Mais le
rire de Voltaire ou de France est une arme.
Gebhart est un automate qui tire au mur et,
s'il rit, c'est qu'on a fait rire quelqu'un dans le
phonographe qui lui sert de cerveau.
Voici un professeur moins connu et plus in-
téressant, J. Charles-Brun. Celui-ci est le pro-
fesseur parfait et amorphe. Il serait insufiisant
de le déclarer souple il est liquide ; et prend la
forme de tous les vases.
La plus considérable de ses œuvres publiées
est un volume devers français — car il fait aussi
des vers occitans et peut-être des vers latins —
intitulé Onyx et pastels. Plus encore que ne
l'annonce le titre, les vers sont mièvres et pré-
cieux.
Le professeur supérieur pourrait faire autre
chose aussi bien ou aussi mal que ce qu'il fait,
15,
dire le contraire de ce qu'il dit, et il trouverait
un égal plaisit* à 8e plier aux règles d'un autre
jeu. Il prend je ne Baid quelle paradoxale
oonscienee de 00a inexistence et arrive à uti
détachement âmueé* Volontiers il Bourit de ce
qu'il fait ou de ce qu'il va faire.
Il mêle les pédantismes ironiques auxpédaû-
tismes graves et écrit des préfaces qui détruis-
sont ses livres» Cet art de ne point se prendre aU
sérieuJL est ce qu'il y a de plus précieux dans le
professeur, sa dernière justice et sa dernière
sincérité. Charles-Brun fait précéder ses poèmes
d'un prologue où il blague et la manière qu'il
adopte et celle qu'il aurait pu adopter.
Chez tnoi, déclare^-t-il d'un ton railleur,
Point de ces vers brutaux, cadencés, drus, solides,
Et qu'on dirait cousins des grandes pyramides.
Son vers n'est que gt*âce envolée. Il est
« plus doux, plus fémitiiti ».
Il a des tons de nacre et des roseura de chair,
Sa langue offre « des charmes indécis ».
Les mots qui le séduisent sont ceux ^
Qui laissent deviner le sens* mais non sans peine.
LE TROTTOIR UU BOUL' MICH' 803
Un peu d'obscurité n'est pas faite pour lui
déplaire :
Un paysage est beau quelquefois sous la brume.
Peut-être même est-ce la brunie seule qui
est belle. Si elle supprime le paysage au lieu
de l'estomper, le poète lie s*en plaindra pas,
car
C'est donner dans le plus enfantin des travers
Que de vouloir ainsi chercher un sens aux vers.
La joliesse harmonieusement mariée des
vocables ne suffit-elle pas?
... De voir un auteur jongler avèd lès ttiotë^
Les faire travailler, sans un autre propo|
Que de remplir le personnage d'acrobate^
cela semble bien valoir quelques applaudidse-
mente.
Je suis reconnaissant à Charles-Brun de n'être
pas allé dans la pratique jusqu'au bout de sa
théorie et d'avoir toujours fait dire à ses vers
peu de chose sans doute, quelque chose pepen-
dant.Ni pensée, ni sentiment. M. Charles-Brun
évite avec grand soin de telles banalitéâ,
Car tout le monde a, plliâ ou moins, perdu son père,
Eté trahi par une fetnme, ou bien encor
2b4 PROSTITUÉS
Eu mal aux dents un jour qu'il ventait un peu fort;
Et faire là-de&sus une fade élégie,
C'est une chose en soi qui n'entend point magie,
Ce n'est pas que M. Charles-Brun bannisse
du vers toute émotion.
Mais nous Taimons qui soit légère et de bon goût.
Il veut
Peindre des sentiments que nul ne pense avoir,
Raffiner sa couleur et compliquer sa tâche.
Il veut surtout « chercher aux parfums des
sens cachés » ; et il nous chante « le poème des
parfums ».
Ce raffiné méprise « les formes arrêtées. »
S'il admet les couleurs, il ne consent à voir que
les plus pâles et il les pâlit encore d'allitérations
mièvres. Pour qu'il daigne regarder une fleur,
il faut qu'elle soit
Pâle éperdument de chères pâleurs
et une jeune fille ne le troublera que par une
(( pâleur divine » sœur de la pâleur des lys.
A vrai dire les nuances les moins vives lui
sont encore trop brutales:
... Sans me prendre au charme des couleurs
C'est grâce à leurs parfums que j'ai chéri les fleurs.
LE TROTTOIR DU BOUL* MICH' .265
Ils sont, ces parfums adorés, l'ébauche des
sons et des musiques. Ils sont une expression
bégayée, et séduisante, et comme enfantine,
de l'univers;
Tout peut, loin du réel, être enclos aux senteurs
Il aime « leur puéril symbolisme » et leur
mensonge. Ils lui créent des illusions aimables,
font sourire devant ses yeux heureux des vier-
ges aux « charmes pâles »
Atténués aux teintes vagues des lointains.
Et M. Charles-Brun, d'un geste qui de sa
part semble un peu vif, se jette à genoux en
poussant ce cri d'amour:
femme, toi qui n'es qu'une senteur perverse !
Où diable ça peut-il aller mettre le nez, un
professeur?. . .
Celui-ci se relève pour continuer, intarissable
et subtil, à commenter les vers de Baudelaire :
Comme de longs échos qui de loin se confondent
Dans une ténébreuse et profonde unité,
Vaste comme la nuit et comme la clarté.
Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.
Assez adroit ouvrier de mots et de nombres,
Charles-Brun n'aurait pai grand chose à ap-
a66 PROSTITUÉS
prendre pour devenir un poète. Mais il aurait
tellement à oublier ! Or un professeur ne perd
jamais rien, mais épaissit chaque jour sacouenne
d'érudition.
Charles-Brun est un esprit curieux et in-
constant, capable partout d'une médiocrité
agréable, mais à qui son habileté et même son
talent ne créent jamais qu'une personnalité
fuyante. Aussi volontiers que des vers pastichés,
il écrit des opinions critiques, pourvu qu'elles
ne soient pas compromettantes. Il lui arriva
pourtant en une brochurette lourde de méthode
sur VEvolution Félibréenne de dire quelques
paroles peut-être courageuses :
« Beaucoup, déclare-t-il, sont entrés dans le
mouvement félibréen qui ne détestaient point
une façon de plus de s'imposer à l'estime de
leurs concitoyens ou qui tenaient à écrire dans
leur idiome local des vers qui n'auraient pas
mieux valu en français. »
Et encore :
« Que le félibrige soit tombé en discrédit et,
pour ne rien celer, se soit même rendu un peu
ridicule, il est regrettable qu'il y ait des féli-
bres à ne s'en être point aperçus. »
Charles-Brun est félibre ; il n'appartient pas
LE TROTTOIR DU BOUL* MICH' âôy
du moins au ridicule félibrigé de Paris où
pontifient toutes les semaines cinquante gro-
tesques dont les plus connus sont Maurice Faure ,
ce sénateur ; Albert Tournier, ce député ; Ba*-
tisto Bonnet, cette canaille; Sextius Michel, ce
Mais Charles^Brun est surtout le plus adroit
des conférenciers. Sola esprit souriant à tout et
fedn âme indifférente à tout lui permettent de
s'iBiBsimiler rapidement n'importe quel sujet et
de le traiter précisément avec les grâces de
langage qu'attend son public* Il s'occupe vo-
lontiers des hommes et des choses d'oc* S'il en
parle à Paris, il revêt l'air détaché etdemi-rail-
lèur qui convient. En Occitanie, l'enthousiasme
populaire et le sôti de sa propre voix suffisent
à l'émouvoir jusqu'aux larmes. Et il a cette
étonnante souplesse qui me paraît la marque
même du conférencier: si une fée transformait
l*âuditoire d'un coup de baguette et, au moment
ou Charles-Brun pleure en phrases rythmées,
lui jouait le tour de métamorphoser ses bons
limousins émus en parisiens gouailleurs, im-
médiatement Charles-Brun s'apercevrait du
changement, et immédiatement Charles-Brun
serait à 'unisson. L'applaudissement qui, tout
268 PROSTITUÉS
à l'heure payait un accent convaincu, continue-
rait, rémunérant une clownerie de pensée ou
d'expression. On ne saurait trop louer de telles
vertus et moi aussi j'applaudis, comme au cir-
que.
Il a publié en plaquette deux harangues qui
appartiennent à sa manière limousine et en-
thousiaste. Elles chantent en termes lyriques
Bernard de Ventadour, « le poète ineffable de
l'amour. » Immédiatement après cette quali-
fication grandiloquente mais un peu vague,
Charles-Brun, qui prévoit jusqu'aux moindres
objections, s'écrie : « Et je n'entends point le
perdre delà sorte dans une troupe mélodieuse
de troubadours occitans qui chantèrent aussi
la passion souveraine. » Cette phrase me fit
espérer une définition critique du talent de
Bernard de Ventadour. Mais un conférencier
avisé sait combien son public appartient à l'ins-
tant et combien il craint tout effort intellectuel.
Les promesses sont toujours chaudement ac-
cueillies. Les réalités fatigueraient peut-être et
Charles-Brun est un discoureur trop intelli-
gent pour donner à son public autre chose que
ce qu'il demande.
LE TROTTOIR DU BOUL' MICH' 269
Le souple professeur Charles-Brun à un
frère roide et censeur.
M. Pierre Brun n'écrit ni en français, ni en
iroquois, mais bien en universitaire. L'univer-
sitaire est une langue qui comprend, comme le
grec, plusieurs dialectes; mais ils sont plus dif-
ficiles à classer. Au point de vue syntaxi-
que, on y distingue surtout l'aimable dia-
lecte du que ajouté qui rend si séduisant le
sourire de M. Brunetière, et le dialecte pi-
rouette, que quelques-uns prétendent imité du
Sainte-Beuve. Mais peut-être vaut-il mieux dis-
tinguer d'après le vocabulaire. On aura alors :
i®le noble dialecte puriste ou docile, celui qui
repousse avec terreur d'affreux néologismes .
comme « pittoresque » ou « sympathique » ; «^""^ |
et a*" le dialecte enrichisseur ou révolté, dont
M. Jean Richepin fait la^ gloire.
M. Pierre Brun parle ce dernier dialecte,
avec moins de hardiesse toutefois que le tou-
ranien de la rue d'Ulm. M. Pierre Brun ne
fait pas d'effets de torse, pour cause, et les
poids qu'il soulève n'effraieront personne. Il
n'a pas eu le courage de refaire sa rhétorique
270 PROSTITUÉS
sur la place Maub et s'est contenté d'étudier
Lucien Descaves. Ce bon écolier dit couram-
ment « emmuré » pour aveugle ou aveuglé et
craint, élégant, que « Tamour-propre d'auteur
ne /'ait complètement emmuré. » Les savants
appeUeront sans doute arohéo-néologique cette
variété timide du dialecte universitaire enri-
chisseur. La syntaxe de M. Pierre Brun s'ef-
force aux grâces du « pirouette » et ne tombe
que par accident rare dans le <( que ajouté. »
Le plus ancien livre de lui que je connaisse
est un volume sur Savinien de Cyrano Bergerac.
C'est, intéressante peut-être par le sujet traité
et par l'abondance de la documentation, une
thèse avec tous les mérites lourds et ennuyeu:^
du genre. Une biographie consciencieuse s'ef-
force de remplacer la légende. Il en sort Uû
Cyrano aussi héroïque et plus rarement vio-
lent, mélange curieux de bravoure et de dou-
ceur. Jamais ce grand duelliste ne se battit pour
lui-même. Seulement il ne savait pas dire non
et il servait de second à quiconque le lui de-
mandait. Il partait pour le combat sans en-
thousiasme, parfois avec un peu d'ennui. Mais
le choc des épées le grisait et il finissait par
tuer des indifférents pour n'avoir pas osé ohagri-
LE TROTTOIR DU BOUL MICH 27I
ner par un refus d'autres indifférents. Amu-
sante comme sa vie extérieure, Fhistoire de son
esprit, des amis qui l'entouraient, du milieu
singulier qui transforma parfois son originalité
native en monstruosité. Par exemple^ dès que
M. le docteur se met à résumer les livres de
Cyrano^ il convient de fermer sa thèse ; seul un
mathématicien pourrait trouver l'abrégé plus
court que les œuvres analysées.
L'œuvre maîtresse de M. Pierre Brun^ ce
n'est pas son gros livre sérieux sur Cyrano. Ce
n'est pas non plus son étude sur Stendhal, pen-
sum insuffisamment documenté d'une heure où
l'universitaire manqua même de conscience.
L'œuvre maîtresse de M. Pierre Brun c'est un
volume intitulé Autour du XVIP siècle.
L'intérêt de ce livre n'est ni littéraire ni
historique, mais proprement universitaire.
M. Pierre Brun dispute à feu Gidel la gloire
d'avoir découvert Pierre Bertrand de Mérigon,
professeur de grec sous Louis XIII. Gidel arriva
.le premier. Mais en revanche M, Pierre Brun
peut chanter — • parlons universitaire — ce no-
ble exeffi monumentum : « Au lieu^ des dix pu-
blications que connaissait Gidel, j'en ai signalé
dix-huit... Je précise, en outre, la biographie de
272 PROSTITUÉS
Mérigon et établis de plus, avec le lieu de sa
naissance, certaines dates de sa biographie. »
C'est que ce Mérigon est un particulier bien
précieux à connaître. « La banalité, nous dit
M. Pierre Brun, voilà pour le fond de Tœuvre
la note dominante. » Quant à la langue^ « c'est
un gros et lourd assemblage de phrases bour-
souflées et engorgées de superlatifs. » L'aima-
ble écrivain et délicieux à aborder, car son
« gros et lourd assemblage de phrases bour-
souSlées et engorgées de superlatifs » s'efforce
d'être, non point, comme chez les modernes
universitaires, du vulgaire français, mais du
grec, du grec, ma sœur ! D'ailleurs, parmi ses
banalités, on découvre parfois des renseigne-
ments si intéressants, . . « Par lui nous savons
que le vendredy vingt-septiesme jour de sep-
tembre i63o, le roi eut une fièvre très forte...
que sa dysenterie était si forte qu'il fut à la
garde-robe jusques à quarante fois dans vingt-
quatre heures. » M. Pierre Brun, naturelle-
ment, se réjouit d'une telle découverte : « Dé-
tails un peu bas, sans doute, qu'on peut taxer de
trivialité, mais qui nous ont paru ne point man-
quer d'intérêt et relever, dans une certaine
mesure, cette pauvre figure de Louis XIII, en
LE TROTTOIR DU BOUL' MICh' 278
montrant SOUS sa Majesté effacée... » Je n'ai
pas en le courage d'achever la période; j'ai
fui sans regarder ce que M. Pierre Brun vou-
lait me montrer sous la ce Majesté effacée ».
Quand j'ai repris malecture,j'ai commencé pru-
demment à la phrase suivante. La voici dans
sa mélancolie : « Ce sera là peut-être tout ce
qui restera de P. Bertrand de Mérigon. » Je sou-
haite bien sincèrement à M. Pierre Brun qu'il
en reste autant de lui.
M. Pierre Brun, je crois l'avoir dit, est le
frère de Charles-Brun ; mais ici on sent que
Pierre est le plus Thomas des deux.
Sortons des salles de soutenance et des odeurs
universitaires. Visitons au hasard deux de ces
écrivains qui essaient,parmi d'autres tentatives,
d'exprimer des opinions critiques ou quelque
chose qui y ressemble : un juré honnête, Camille
Mauclair ; un juré aussi canaille et cynique
qu'un juge (ça se rencontre quelquefois) le pe-
tit Fernand Gregh.
Camille Mauclair est l'auteur de contes qui
sont presque toujours papotages gentils et
gestes mièvres dans le salon mal éclairé de Ma-
274 PROSTITUÉS
y dame Symbole. Il a publié des romans nobles
et inquiets : le Soleil des morts, curieuse mais
insuffisante résurrection de Stéphane Mallarmé
et de son milieu ; VEnnèmie des rêves, naïve
étude féminine, éblouissement et bégaiement
devant Tidole. La meilleure de ses tentatives
est à coup sûr V Orient vierge j roman épique de
Van WOO. L'Orient vierge^ comme tous les li-
vres de Mauclair, intéresse d'espérance et con-
duit, à travers de belles pages pâles, aune décep*
tion. Il comprend deux parties, dont la pre-
mière est admirable. Elle dit, vaste récit épi-
que, la conquête de FOrient par TOccident. Au
début, des délibérations qui ne paraissent point
longues, parce qu'elles s'élancent noblement
i l lyriques : les orateurs sont intéressants de vé-
rité générale, vivants de vérité particulière.
Puis des combats sont chantés d'un souffle qui
ne se soutient pas mais qui par instants est sin-
gulièrement vaillant : même, une fois, en dé-
crivant l'assaut de Delhi, Mauclair ajoute la
couleur à ses dons ordinaires et la page est
î > d'une poésie rouge et noire vraiment émou-
vante.
Mais, l'Inde soumise, le dictateur Claude
Laigle est embarrassé de sa puissance trop tînî*
\^
LE TROTTOIR DÛ BOUL* MICH* 276
verselle et qui n'a plus d'obstacle sur quoi
s'exercer. Il lui faut une nouvelle entreprise, et
d'un autre ordre. Il veut transformer sa con-
quête matérielle en conquête morale. Il y a
dans ce pays une pensée, différente de la pen-
sée européenne, mais peut-être fraternelle et
non contradictoire. L'auteur nous traîne trop
longtemps à la recherche de la mystérieuse
Idée, excite notre curiosité jusqu'à la fatiguer,
nous fait espérer et réclamer trop d'extraordi-
naire. Après la maladresse d'exciter nos exigen-
ces, il a la charlatanerie de les déclarer satis-
faites. Il nous déclame en solennité, avec, au-
tour de la Parole, beaucoup de miousic^ de
symbole et de mise en scène : « Les Hindous
sont des Aryas comme les Européens. Les Eu-
ropéens viennent de l'Inde. » Claude Laigle s'a-
charne sur la précieuse idée qui lui fut plus dif-
ficile à conquérir qu'un continent. Il découvre
qu'il faut revenir au berceau, mentalement,
non physiquement, et que sa victoire est anti-
naturelle et précaire : les mouvements des peu-
ples vont toujours de Testa Touest. Et il trouve
la raison de cette loi dans le sens du mouve-
ment de la terre. Cette dernière méditation,
conduite avec art, m'apporterait d'agréables
276 PROSTITUÉS
émotions intellectuelles si Mauclair ne m'infor-
mait qu'à ce moment le dictateur est rejeté dans
la démence « par l'ironie des lois invisibles. »
Si ces « lois invisibles » sont celles qu'il vient
de découvrir, il me semble qu'il vient d'attein-
dre la sagesse; s'il est dément, je désire qu'on
m'indique les vraies « lois invisibles ». Cette
confusion et les excessives promesses médio-
crement tenues rendent la seconde partie hési-
tante et, malgré une certaine abondance d'i-
dées et d'images, la font paraître vide.
Ce livre original, vigoureux parfois, ne
forme point un ensemble solide. Visiblement,
\ ^ ce « roman épique » a été écrit trop vite. S'il
■ l est beau de concevoir de nobles ambitions, il
* ^ \convientde les réaliser sans hâte. Camille Mau-
' clair — je le crains — est de ceux qui se hâ-
tent toujours et qui bâclent, qui manifestent
par éclairs un réel talent, mais qui n'élèveront
point l'œuvre.
Ses essais critiques comprennent, outre un
éloge déjà ancien et vraiment bien jeune de
Laforgue, un volume très intéressant, VArt
en silence.
Trois chapitres de ce livre (L'esthétique de
\ y^'^ Stéphane Mallarmé, Le symbolisme en France^
LE TROTTOIR DU BOUL MICH 277
Le sentimentalisme littéraire et son influence
sur Ze ^eec/e), seront fréquemment pillés, rare-
ment cités — pourquoi la goujaterie des pro-
fesseurs se démentirait-elle ? — par les histo-
riens du XIX® siècle littéraire. Précieux entre
tous, les renseignements sur Mallarmé, poète
ligotté dans un système, mais, semble-t-il,
causeur admirable qui donnait à quelques amis
son âme haute et sa pensée noblement paraly-
sante. Puisqu'il parla dans un salon et non sur
les places publiques, ceux qui l'entendirent
nous doivent doublement de faire revivre ce
Socrate sans familiarité.
Vart en silence ne vaut pas seulement par sa
riche matière. Il vaut aussi* par l'esprit ingé-
nieux qui a'y déploie, par l'écrivain qui y
« porte son manteau avec grâce et en homme p
libre » . Il vaut surtout par l'âme exquise et
frêle qu'il nous livre mieux que les volumes
antérieurs, mieux même que V ennemie des
rêves.
Paul Bourget est le plus en vue des disciples
vils qui dans les noblesses dites n'entendent
que de basses utilités et qui apprennent les
philosophies et les littératures dans le même
esprit qu'un futur comptable étudie Farithraé-
16
278 PROSTITUÉS
tique. Camille Mauclair est le disciple rare qui
ne demande qu'à se donner. Sous les grâces in-
décises de son style on sent une pauvre âme
flottante, mais avide de fixité belle et qui, si
elle rencontrait dans le maître une lueur de di-
vinité, dans le dogme un rayon d'amour, 8*at-
^ tacherait indéfectiblement au dogme et au maî-
tre, serait fidèle jusqu'au martyre, je dis jus-
* qu'à la joie du martyre. Ah! si Jésus venait à
passer sur la route déserte, avec quel bonheur,
on jetterait derrière soi tout ce qui fait le bon-
heur pour la foule, en quelle extase on suivrait
Celui qui serait la voie et la vie, et comme on
laisserait indifférent les morts ensevelir les
morts...
Hélas I on n'a pas rencontré Jétrus, Tftme
blonde, Pâme d'amour ; on a rencontré une
âme de stoïcisme, de dédain et de silence, un
Zenon hégélien^ Stéphane Mallarmé. Ons*est
donné, presque malgré lui, à ce maître qui ne
voulait pas de disciples ; qui était fier d'esprit
au lieu d'être doux et humble de cœur; qui,
^1 loin de prêcher l'amour aux poses abandon-
1 nées, vantait l'individualisme et l'effort de se
tenir debout. Il est mort, et on reste fidèle à sa
personne. Mais on reconnaît son esthétique
^
LE TROTTOIR DU BOUL' MICH' ayg
impraticable et, lentement^ douloureusement, V|i
on s'écarte de cette paralysie.
On reste attaché — - on le croit du moins -—
à sa doctrine morale. On répète encore des sen-
tences individualistes et des formules stoïcien*
nés. Mais ces lèvres ne sont point faites pour
les paroles d'orgueil et au passage elles les at-
tendrissent comme des aveux d'amour. L'âme
de Camille Mauclair est une âme féminine. Elle
a besoin d'appui. Son éthique^ quand elle sera
dégagée d'une influence contraire à sa nature,
sera faite uniquement de tendresse, unique-
ment du besoin de donner et de recevoir. Et
l'esprit délicieusement ressemble à l'âme. Il ^
' a besoin, lui aussi, de recevoir et de donner,
de se sentir solidaire et fraternel ou plutôt dé-
voué et filial. Sa logique subtile et ingénieuse
apporterait à une doctrine aimée bien des cpn-
séqueuôas intéressantes; mais comme il dètait
heureuit qu'onlui fournit les principes pre*
miers.....
Rien n'est plus curieux que la transition que
traverse Mauclair depuis quelques attnéeB et
je sais peu de spectacles plus beaux que son
pèlerinage : parti d'un individualisme dont la nCH
blesse le touche encore mais qui exige décidé-^
38o PROSTITUÉS
ment trop de vigueur isolée et raidie, il va,
non sans regret pour ce qu'il laisse, vers un al-
truisme qui semble lui promettre des joies
moins rudes et de laisser son sacrifice moins
inutile. Hélas! notre action extérieure ne touche
jamais qu'aux bas intérêts : nous pouvons quel-
que chose pour la sensibilité d'autrui — mais
j pourquoi ne mépriserions-nous pas la sensibi-
N ^ ; lité voisine autant que la nôtre ? — nous ne
j ; pouvons rien pour autrui .
' \ De plus en plus, je crois, Mauclair se don-
I nera à l'altruisme décevant. Il refusera de
comprendre l'inutilité nécessaire de tout geste
qui ne revient pas vers son auteur en montant ;
il renouvellera indéfiniment le geste par lequel
on se donne, le geste par lequel on appelle.
Qu'importe, d'ailleurs ? Pourvu qu'on triom-
phe des parties basses de soi, il est presque
indifférent de les sacrifier aux autres, ces idoles
visibles. Ou au Dieu inconnu que chacun porte
à son sommet comme une lumière qui n'éclai-
rera point la base de la torche.
Camille Mauclair me fait songer à la désola-
tion de l'âme de Jean errante parmi un siècle
où ne passerait nul maître divin. Et je suis
tenté de lui dire : « Courage, Jean. Larencon-
LE TROTTOIR DU BOUL' MICH' 28 1
tre même de Dieu est indifférente. Si tu trou-
vais Jésus, tu serais heureux au lieu de souf-
frir. Mais ce n'est pas le bonheur qui importe ;
et ton inquiétude, tu le sens bien, n'est pas
moins noble que le repos sur son sein. »
Fernand Gregh, négociant précoce et en-
fant persistant, n'est pas seulement l'auteur
de vers d'hésitation et de mièvrerie et de vers
qu'il agite en vain pour les raidir comme des
virilités adultes. Le co-inventeur de V huma-
nisme, le compère forain de Gaston Deschamps,
fait aussi de la critique.
Par La fenêtre ouverte il donne un peu d'air
à « la maison de l'enfance » . Mais c'est un gar-
çon prudent et qui se gardera bien de sauter.
Il écoute seulement ce qui se dit alentour et
ses petits doigts, aimables et gauches, envoient
des baisers à tous ceux qui parlent. Il espère
bien que des bonbons paieront ses gentillesses.
Il fait valoir ses petits gestes, affirme qu'ils
ont de l'importance. Vous savez, dit-il, Bébé
est poète ; et, quand on est poète, on est néces-
sairement critique. Cette vérité utile et glo-
rieuse, il la démontre par de jolis raisonne-
16.
â8â PtiosttTUÉB
meûtd ingénus, par des etempled aussi: «NoUd
ne voyons, se pâme-t-il, que poètes doués du
sens critique le plus exquis. » Parmi ces « poè-
tes doués du sens critique le plus exquis », il
cite, pour le choix de ses gendres, je suppose,
M. de Hérédia.
Pouvez-vous aider beaucoup la belle âme
commerciale de Fernand Gregh k atteindre ce
qu'il appelle, en bavant de gourmandise^ « les
honneurs précis qu-ont inventés les hommes
pour représenter cette chose impalpable qu'on
nomme la gloire? >) Alors Fernand Gregh vous
louera largen\ent. Si vous ne pouvez encore
Taider qu'un peu, il vous dédiera — promesse
qui doit vous mettre l'eau à la bouche — les
éloges 2ézayés sur un autre. On a tant de gens
à contenter, n'est-ce pas ? ou à faire patienter.
Il ne faut rien laisser perdre. Tout est bon à
porter une dédicace. Quand la petite Fernande
donne ses baisers à Henri de Régnier, miche
sérieux et académique, elle fait de l'œil à Ga-
briel Trarieux^ puissance future. Et, pendant
que sa langue lèche les pieds élégants d'Ana-
tole France, sa menotte gesticule de petits bon-
jours à Eugène Mont fort: « Attends, semble
dire la petite main gentille, ma bouche est
LE TROTTOIR DU BÔUl' MICh' iSâ
occupée pour le quart d'heure. Mais ton touf
viendra, et tu verras comme c'est bon. »
La langue est pourtant maladroite et cha-
touille d'une façon qui serait désagréable à uu
épiderme sensible. Vous nie direz que, 8dud
l'éloge, un poète est bardé (ôômme un pachy*
derme et qu'il faut gratter fort pour qu'il gro-^
gne un remerciement. Aussi je tie rirai pas trop
de « la parenté qu'offre M^ de Régnier avec le
pur poëte d'Eloaet de Ift Maison du Berger ».
Des excuses de commerçant ne sont pas une
satisfaction et nulle amende honorable ne lave-
rait Gregh d'une telle phrase.
Pour louer des vivants utiledj son incons-
cience insulte tous les grands morts. Après Vi-
gny abaissé jusqu'à Henri de Régnier, voici
Balzac qui devient un demi Anatole France.
Oui, vraiment, le prétendu critique ose dire
que les bavardages élégants de M. Bergeret,
'^5Ailosophe ingénieusement superficiel et ro-
:i?^cier impuissant à créer un caractère, le
font bonger, ébloui, à « du Montaigne... dans
du Balzac » .
Plus rien ensuite ne peut m'étonner chez
Fernarid Gregh, et je remarque à peine la per-
versité d'odorat grâce à laquelle en se penchant
284 PROSTITUÉS
sur cette pourriture qui a nom Annunzio, le
pauvre petit « respire le parfum d'une âme » .
Généralement ce qu'il dit est moins inattendu.
Il regarde d'un peu loin les objets de ses di>
thyrambes, il prend volontiers le Pîrée pour
un homme, un singe pour un Dieu et Anatole
France pour Balzac. Mais, d'ordinaire, il ne se
fie pas à ses propres yeux. Il lit les critiques ^
avec une gîande bonne volonté assimilatrice, et
les professeurs loueront la docilité avec laquelle
le cher enfant ânonne sa leçon. Il répète ce
qu'ont dit les autres et sa souplesse pasticheuse
nous rend en grimaces les sourires qui eurent
du succès. Son article sur Paul Desjardins, par
exemple, est du Jules Lemaître pour imbéciles,
comme lefameux Menuet était du Verlaine pour
Gastons Deschamps. A propos de Verlaine lui-
même, il délaie en quelques pages un mot de
Charles Maurras que je répète de mémoire — >
car l'élève pillard ne cite pas toujours ses maî- !
très — sur « le catholique aux cuisses de faune » .
Signalerai-je plus longuement la banalité de
ce louangeur à gages qui commence volontiers
par des formules telles : « On a beaucoup parlé
du Feiz » ; « On a beaucoup parlé des Tenail-
les » ? Daignerai-je lui indiquer quelques-unes
LE TROTTOIR DU BOUL' MICH' 5s85
de ses erreurs les plus grossières? Dans une
étude sur Henri de Bornier, il nous prouve
qu'il n'a même pas su lire la liste des ouvrages
de son auteur. Il attribue à ce pauvre mort,
qui a bien assez de peine à se faire pardonner
ses propres péchés, laMoabite^ qui est de Paul
Déroulède, Monsieur, comme le Afenize/ est de
Fernand Gregh.
J'aime mieux louer les progrès du cher en-
fant qui « commence à comprendre la vérité
de ces formules apprises au collège ». Je lui de-
manderai toutefois de se rappeler, quand il
écrit la seconde page, ce qu'il a dit dans la pre-
mière. Il est des incohérences et des contradic-
tions inexcusables, mêmechez unsijeune élève.
En voici une, entre autres, mon pauvre petit.
Vous nous exposez longuement que, dans La
Course du flambeau^ Paul Hervieu a démontré
ceci : « Les générations successives qui se pas-
sent la vie, quasi cursores lampada... (Bravo
pour la citation), regardent toujours en avant,
jamais en arrière: nul amour maternel, par
exemple, n'est payé de retour » . Et vous nous
dites un peu plus loin, cher étourdi : « La phi-
losophie de l'œuvre... c'est le réalisme psycho-
logique de La Rochefoucauld, la théorie de
a86 PROSTITUÉS
régoïpme mobile de toutes nos actions » .Croyez*-
vous sérieusement Tamour maternel plus égoïste
que Tamour filial et que votre maman est petit
Fernand plus que petit Fernand n'est sa ma*
man?...
Allons, bébé, ne pleurez pas. Ça n'est pas
grave. L'important, c'est que vous avez comparé
M. Paul Hervieu à La Rochefoucauld et que
vous avez déclaré notre académicien très dix-
septième siècle. Ça fait toujours plaisir, ces
choses-là. Gomme vous avez été charmant pour
d'autres habits verts et pour leurs gendres, je
vous promets, mon cher enfant, qu'on ne vous
oubliera pas à la prochaine distribution des
prix.
CHAPITRE X
LES SOCIALES
i
CHAPITRE X
Les Sociales.
Cette affaire Dreyfus (i) est un vomissement.
Je ne parle pas des bourreaux et de leurs aides,
ni des hommes politiques, ces lâches profes-
sionnels : un pareil tas d'immondices est au-
dessous de la parole. Mais, dans le bataillon
même des sauveteurs, un seul homme s'est ré-
vélé : Picquart. Quand on a salué celui-là, il
ne reste qu'à tourner le dos aux autres ou à sou-
rire de pitié.
Le protagoniste du drame, Alfred Dreyfus,
(i) Ces lignes furent publiées dans la revue Les Par-
tisans en mars 1901, au moment où paraissait La vérité
en marche. Je les reproduis sans modification, mon
opinion n'ayant pas varié. Aujourd'hui ne peut rien
sur hier et la mort de Zola n'a rien changé à la vie de
Zola^.n'a enlaidi ou embelli aucun de ses gestes.
17
ago PROSTITUÉS
s'est montré effroyablement inférieur à sa des-
tinée. Pauvre soldat incurable, auquel nul spec-
tacle et nuUe souffrance ne purent être éduca-
teurs. A peine débarrassé, et provisoirement,
de la livrée du bagne, son geste hâtif d'esclave
le recouvrait de la livrée de la caserne. Il
fut devant les généraux un capitaine ankylosé
dans je ne sais quelle attitude réglemen-
taire, au lieu de se dresser en face de ces
mannequins, homme dont l'haleine vivante fait
trembler les apparences. Jamais, en le regar-
dant, nous n'avons eu la joie de dire: Ecce
homo ! La victime était faite de la même boue
que les bourreaux, et la déesse Douleur fut im-
puissante à insuffler en cette fange militaire une
âme.
L'affaire est finie, bien finie. Celui qui souf-
frait injustement ne souffre plus et il n'est pas
assez haut pour qu'on parvienne à faire un dra-
peau avec « cette pauvre loque humaine » .
Pourquoi Zola recueille-t-il en volume ses
articles sur « l'affaire » ? Désir de ne rien laisser
perdre, sans doute^ et inconscience vaniteuse,
et manie du document.
Dans la première période, grâce à l'entête-
ment qui est le fond de sa nature, Zola nous
— 1
L£ft socff^LES agi
émut par une apparence de bravoure. Mais au
moment de sa fuite il devint indifférent et, plus
tard, ses bavardages de revenant le rendirent
ridicule. Je sais bien les raisons de tactique dont
il essaie d'excu?er, d'expliquer et parfois de ma-
gnifier son éloignement. Les mêmes raison» ont*
elles produit le moindre effet sur Picquart? Ah }
celui qui n'a pas senti, à la première idée de
départ, une répugnance invincible, un soulève-
ment de tout lui que nul raisonnement n'apai-
serait, n'avait pas l'âme courageuse. Dès lors
qu'il consentait à délibérer, il était perdu. Et
pourtant, si bassement utilitaire qu'on soit, com-
ment ne point comprendre, en de telles heures_,
qu'une attitude simple et sans défaillance im-
porte mille fois plus que toutes les habiletés
procédurières.
Le jour où tout semblait fini par Facquitte-
ment d'Esterhazy, Zola fut celui dont la vail-
lance inattendue effare la marche brutale' et
tranquille des puissances. On eut rafeon d'ap-
plaudir son acte révolutionnaire. Mais le geste
était supérieure Zola, dépassait Zola, comme ce
mot qu'il dit inattentif à la cour d'assises : « Je
ne connais pas la loi. » Le prétendu révolu-
tionnaire ferma le» yeux, terrifié par la belle
292 PROSTITUÉS
lumière anti-sociale que la Parole venait défaire
en lui et autour de lui; il s'excusa, tremblant
comme un enfant dont la main a tourné, ma-
chinale, un bouton quelconque et qui voit les
ténèbres soudain s'éclairer. Il balbutiait une
naïveté et une pauvreté, le mot qui aurait
pu dire tout le dédain de l'homme qui pense
pour la société, la plus brutale des forces natu-
relles.
Il la connut infiniment trop, la loi, et aussi la
procédure, celui que ce verbe inspiré aurait
dû transformer. Il ne fut pas longtemps le ré-
volutionnaire de J'accuse. En assises, au lieu
de la fierté du champion de la justice, il montra
la vanité de l'homme de lettres et la flagornerie
de l'accusé. Il alla jusqu'à dire aux douze im-
béciles que le hasard appelait à juger: a Vous
êtes le cœur et la raison dô Paris. »
Sauf sur un point d'histoire, son cœur et sa
raison à lui étaient d'accord avec le cœur et la
raison des douze. Il était sincère, ce défenseur
fortuit de la justice, quand il proclamait: a Votre
très légitime inquiétude est l'état déplorable
dans lequel sont tombées les affaires. » Les af-
faires, dans la pensée de ce bourgeois comme
dans celle des douze autres, voilà le dieu légi-
LES SOQALES SgS
time qui mérite toutes les adorations et toutes
les immolations. Lel^igaro l'abandonne, et lui
ne s'indigne pas ; il comprend : « J'admets très
bien, pour un journal, la nécessité décompter
avec les habitudes et les passions de sa clien-
tèle. » Quoi, même lorsqu'il s'agit de ce qui ap-
paraît à tes yeux naïfs la grande bataille de
ton siècle, tu admets qu'on sacrifie la justice à
un intérêt personnel et que, s'étant jeté volon-
tairement dans la lutte, on s'enfuie à la pensée
du risque, abandonnant sans armes ses compa-
gnons de combat. Ah ! bourgeois,tu admetsbien
des choses. Ici tu admets la lâcheté, tout sim-
plement. Ailleurs, tu admets et tu admires le
f noble amour de la patrie ». Tu admets aussi
que notre honneur dépend d'autrui. Tu repro-
ches à ceux de Rennes de n'avoir pas rendu
« l'honneur » à Dreyfus. Ta voix est pleine de
larmes quand tu parles de son « déshonneur
légal » . Tu voudrais faire cesser « cette iniquité
dernière ». Tu t'inclines donc, pensée lâche,
devant la justice des juges; et leurs paroles,
même quand plus rien de matériel ne les sanc-
tionne, te paraissent dignes d'autre chose qu'un
haussement d'épaules. Socrate te paraît-il moins
honorable que Galas le réhabilité ? et voudrais-
^94 PROSTITUÉS
tu laver Jésus, comme Lally-Tolleiidal, de son
« déshonneur légal » ?
O pensée restée puérile et qui s'amuse, jus-*
que dans la vieillesse, aux plus naïfs enfantil*
lages...
« Aujourd'hui encore, dis-tu, en février 1901 ,
je suis suspendu de mon grade d^ officier dans
Tordre de la Légion d'honneilr. 1 Tu consen*
tirais donc de nouveau à la honte de cet hon-
neur légal, tu consentirais donc de nouveau à
porter la marque rouge des généraux et des
juges de conseils de guerre. Ah! pour toi non
plus, la vie ne fut pas éducatrice. Dans quelques
années, si on oublie qu'un jour tu fus brave,
si on te pardonne d'avoir fait une fois un geste
de virilité, nous te verrons, vieillard qui bave
de désir devant tous les hochets, recommencer
à mendier le suffrage d'Albert Vandol et de
Jules Lemaître.
Car tu as toutes les vanités éblouies de l'en-
fance. Les événements auxquels tu es mêlé te
paraissent extraordinaires et le geste de ta main
te cache l'univers. Tu t'occupes de l'affaire
Dreyfus ; aussitôt l'affaire Dreyfus devient « un
drame géant » qui te « semble mis en scène par
quelque dramaturge sublime, désireux d'en faire
LËîi SOCIALES iS^S
un chef-d'œuvre incomparable. » Les leltreft
de Dreyfué, lamentations monotones d'un en-
fant qui souffre sans comprendre et d'un bour-
geois qui, lui aussi, se sent diminué par « le dés*
' honneur légal », te paraissent « admirables ».
Tu t'écries : « Je ne connais pas de pages plus
hautes, plus éloquentes. C'est le sublime datis
la douleur, et plus tard elles resteront comme
un monument impérissable » .Mais voici que le
grand écrivain inattendu entre, « auguste, épuré
désormais, dans ce temple de l'avenir où sont les
dieux ». Personne encore n'est « monté plushaut
dans le respect et dans l'amour des hommes » .
Car, pendant tout le procès de Rennes « le destin
s'accomplissait, l'innocent passait dieu ». Et le
mot dieu est employé dans un sens précis,
puisque tu compares, naïf, « la religion de l'in-
nocent » à « la religion du Christ ». Même la
religion de l'innocent, innocent toi-même, ié
paraît singulièrement supérieure, car celle de
Jésus fut longue à prendre, mit « quatre siècles
à se formuler ». Et tu vois dans l'avenir « toutes
les générations à genoux et demandant à la mé-
moire du supplicié glorieux le pardon du crime
de leurs pères ». Tu n'as même pas Pair de te
douter que, s'il fallait rester à genoux une se-
296 PROSTITUÉS
conde pour chacun de ceux que des juges firent
souffrir injustement, on ne se relèverait pas de
toute la vie ; et, à l'heure de la mort, on aurait
à peine commencé l'œuvre de réparation.
La Vérité en marche^ pauvre livre de bour-
geois vaniteux et d'enfant ébloui aux moindres
lueurs, finit par les ineffables articles sur Fran-
çois Zola. Pour un effet de polémique, Judet
ignoblement avait insulté un mort. Il avait ins-
crit sur une pierre tombale, parmi des vérités
indifférentes depuis cinquante ans, des men-
songes infâmes. Et le fils du mort, imbécile
scientifique, étranger à toutes les vraies fiertés
et à toutes les délicatesses morales, s'attarde
indéfiniment à instruire le procès de son père.
Il fait des découvertes navrantes,et il les publie.
Il dévoile également les travaux têtus de Fran-
çois Zola et « son heure de folie ». Et il rabâche
indéfiniment,enfant qu'on voudraitgifler: « Tel
qu'un refrain, je ne puis que^ répéter ce que
j'ai déjà dit. Comment m'expliquera-t-on cela,
et n'est-il pas de toute évidence que mon père
avait justifié sa conduite et qu'il ne restait rien
de ce qu'on avait eu peut-être à lui reprocher ? »
Il ne sent pas, l'inconscient, que sottise et ma-
ladresse peuvent aller jusqu'au sacrilège et que
LES SOCIALES 297
ses doigts grossiers salissent la mémoire de son
père.
La comtesse Mélusine est un ange tombé
dans une bavarde. L'ange doit souffrir beau-
vj coup. Il recommande : « Dites donc en peu de ^u^
I mots l'escence même des idées ». Et il expli- f
que gentiment : « L'oreille, comme Tœil, ap-
porte au cerveau des sensations d'autant plus
précises que le caractère écrit, la ligne tracée
ou l'exclamation prononcée sont plus synthéti-
ques ». La bavarde n'entend pas, — heureuse-
ment. Si elle entendait, elle répéterait en cent
pages les trois lignes substantielles.
O bavarde, je ne vous pardonne point d'avoir
délayé aux huit cent dix pages de V Initiée les
propos de l'ange et transformé en ronron en-
dormeur le rythme vivant de sa parole. Je ne
vous pardonne point vos périphrases à longue
traîne ni les interminables et pédantesques dis-
cours dans lesquels vous noyez les idées les plus
belles avec les plus indifférentes banalités. Je ne
vous pardonne point, parleuse intarissable, les
étourderies et les la palissades où vous tombez.
Je ne vous pardonne pas non plus l'encombre-
17.
â^B PROSTITUÉS
ment presque toujours déplaisant, souvent in-
correct, de la phrase. Oui, je vous garde ran-
cune: vous êtes, ô bavarde, ô pédante, ô étour-
die, Tassembleuse des nuages qui décourageront
presque tous les regards, les empêcheront de
pénétrer jusqu'à Tange et d'apercevoir son no-»
ble flambeau.
Car votre esprit, Mélusine, est une clarté
adorable et le feu auquel il s'allume est la plus
noble des âmes. Vous condamnez de très haut
toute notre société fondée sur « le mauvais
principe de la subordination » . Vous bafouez
la science officielle, pauvre vieille toute cour-^
bée vers la terre et dont les doigts sales, trem-
blants et ridicules s'appliquent aux minutieux
procédés qui font triompher les « industries
manuelles ». Vous méprisez notre « paganisme
philosophique » qui, oubliant le centre uni-
que de notre âme, se perd dans la divergence
inexpliquée des rayons et ne sait, grotesque
collectionneur, que classer et étiqueter « les
phénomènes de la volonté, de l'amour, de la
mémoire ». Vous souffletez les officiels de là
religion, aussi ignorants de « la doctrine de
Jésus » que nos francs-maçonô de h celle de
Pythagore, d'Hermès ou deë ttiaîtres de la
LES SdtdiÂtËs â99
Gnose ». Voua reculez d'horreur detant notre
charité « scientifique » habilement organisée par
des gens « qui Connaissent la valeui» tnonétaire NL
de la philanthropie » et devenue Utle fructueuse
f opération industrielle .». Vous êtes ëcdeUréé
devant eette hypocrite exploitation du pauvre,
l'assistance par lé travail^ domme devant « cette
institution indiscutablement néfaste qui s'ap-
pelle le bureau de bienfaisance », et vous rail-
lez, douloureuse, « toutes ces risiblès parodies
de la charité b.VouS constatez, ange triste, que
« les mêmes instincts se trduvetit dans le cœur
de l'opprimé et dans délui deTopreSseur ». Et
cependant, ange vaillant, Vous ne dôséspétez
pas de lés î^auver Tun et Tautre.
Vous savez Terreur de ceux qui nous pro-
posent le salut et qu'ils se trompent sur le but
comme sur les moyens. Nos socialistes veulent
faire progresse!* les machines et « perfection-
ner les tourments de Fenfer » . Ils ne songeUt
qu'à nous courber davantage vers la terré en
nous alourdissant, nous, à qui notre pauvreté
permet encore l'habitude droite et les regai^dà
dirigés vers le ciel, d'autant de besoins miséra-
bles que les riches. Et cette transformatiott
abominable, ce vautrement dans le bourbier
300 PROSTITUÉS
d'un luxe égal, a plupart veulent les obtenir
par la force. Vous voulez, vous, que nous son-
gions surtout aux vrais biens. Pour la vie ma-
t térielle^ il suffirait de se rappeler « la loi de
I fraternité que, seule, pourra réaliser la mise
^ en commun » des indifférentes richesses d'en
bas. Mais, communiste et non collectiviste,
vous rêvez de nous arracher à « l'âge des con-
traintes que nous traversons ». Et vous comp-
j tez y arriver, ange optimiste, en enseignant à
j cinquante enfants — peu de levain pour beau-
I coup de pâte alourdie de beaucoup de fange !
— la véritable philosophie.
Pardonnez-moi, ange, si je vois les choses en
homme, si je n'espère rien pour le « collectif »,
si je me souviens que le salut individuel est
seul possible et que nul n'est initié que par lui-
même. Une philosophie reçue docilement n'est ^
plus une philosophie et un perroquet qui ré- ^\I
cite l'Evangile n'est pas le Verbe. Dans le ca-
davre qui répète, la pensée devient une morte
et on n'enseigne point le rythme libre de la
vie.
Vos moyenasontaussi absurdes que ceux que
vous condamnez. Du moins, ils sont, pour un
travail impossible mais noble, des instruments
i
LES SOQÂLES 3oi
fragiles mais nobles. Tout en secouant à vos
paroles enthousiastes une tête sceptique, j'aime
votre pensée et le sentiment d'où elle jaillit.
Ange naïf, vous êtes beau : c'est Timportant.
Plus que les autres réformateurs, les antisé-
mites vous paraissent approcher la vérité. Il
vous arrive, ange vraiment trop naïf, d'appeler
Edouard Drumont, juif en chef de l'antisémi-
tisme, (( le prophète contemporain » et de le
compter « parmi les héros auxquels la cou-
ronne de gloire sera remise, par les anges au
jour bienheureux du festin mystique. » Mais
votre antisémitisme n'est pas le sien. Vous n'ai-
mez pas les brutalités, les haines personnelles,
les proscriptions inutiles. Vous prêchez « Tan-
tisémitisme moral » . Votre cri de guerre est ad-
mirable : « A bas l'or ! » . Vous vous attaquez
au sémitisme de nos cœurs. Vous nous dites
avec une sévérité trop justifiée : « Vous vous
refusez à compter parmi vos frères » les juifs
« et vous prodiguez votre vénération à Isurs
idées et à leur morale. » Combien, parmi nos
antisémites catholiques, comprendront comme
vous les paraboles évangéliques et le « pieux
dédain des biens et des richesses? »
Loin d'être restés pauvres d'esprit, ils pro-
A
^ A
y
30â PftOSTITUÊà
clament, ces juifs de cœur, aussi haut que leurs
frères reniés, les Israélites de naissance : Que
r industrie soit! « Assoiffés du désir de toutes
les possessions », ils ont le même goût « pour
tout ce qui est luxueux, riche, vite réalisé ».
Soyez remerciée, Mélusine, pour leâ pto-
fotidesjoies que vous m'avez données. Votre
critique d'aujourd'hui est juste comme la lu-
mière. Vos espoirs pour demain sont irréalisa-
bles et vos moyens puérils ; mais, si vous con-
fondez, ange enfant, le rêve avec la vie, du
moins vos rêves sont des sourires de beauté et
dissipent les songes des réformateurs vils, cau-
^ ■ chemarâ écrasants pour tout esprit un peu
noble. Vous savez quels sont les vrais biens ;
vous connaissez l'emplacement réel du paradis
et le chemin qui y conduit. Votre erreur est de ^
croire que le sentier raide et étroit peut donner /^./
passage à la foule. L'exode, ô Mélusine, cha-
que fois qu'on Fa tenté, est devenu, sous le
\' nom de révolution, une chute grouillante et
lourde, une rouge avalanche humaine. Mais vo-
tre erreur est belle comme celle de Jésus et de
Tolstoï. Malgré tous ses défauts, j'aime votre li-
vre. Il donne à qui sait lire la joie du plus mer-
veilleux des spectacles : l'allure libre d'une de
i
f
LË& SOCtÂLËS ^d
ces âmes philosophiques qui — dit à peu prèë
Platon — savent porter avec grâce leur man-
teau de lumière.
Je salue en Laurent Tailhade le moraliste
parnassien.
Il y a une morale parnassienne, comme il y
a une morale romantique et une morale classi-
que. La morale est l'autre face de l'esthétique.
Elle estresthétique du geste ; toujours elle exige
« que legesiesoit beau. )> Mais nos opinions
sur la beauté sont diverses. La morale du bou-
tiquier approuve le geste utile, comme son es-
thétique admire un canal ou un chemin de fer.
Avant que d'écrire ou d'agir, le classique ap-
prend à penser, et geste ou parole lui semblent
beaux qui expriment directement et claire-
ment le pouvoir absolu de la raison. Morale ro-
mantique, tu es le triomphe joyeux et hurlant
du passionné et de Texcessit. Le Parnasse, réac-
tion contre le romantisme, revient vers le clas-
sicisme; mais il reste superficiel. Prenant pour
laideur toute beauté expressive et insoucieux
dérégler ou d'exalter le dedans, il aime dans
le geste, non ce qu'il peut révéler de calme no-
Yi
â^ PROSTITUÉS
tu laver Jésus, comme Lally-ToUendal, de son
€ déshonneur légal » ?
O pensée restée puérile et qui s'amuse, jus-*
que dans la vieillesse, aux plus naïfs enfantil-
lages...
« Aujourd'hui encore, dis-tu, en février 1901 ,
je suis suspendu de mon grade d'officier dans
Tordre de la Légion d'honneur. » Tu consen*
tirais donc de nouveau à la honte de cet hon-
neur légal, tu consentirais donc de nouveau à
porter la marque rouge des généraux et des
juges de conseils de guerre. Ah! pour toi non
plus, la vie ne fut pas éducatrice. Dans quelques
années, si on oublie qu'un jour tu fus brave,
si on te pardonne d'avoir fait une fois un geste
de virilité, nous te verrons, vieillard qui bave
de désir devant tous les hochets, recommencer
à mendier le suffrage d'Albert Vandal et do
Jules Lemaître.
Car tu as toutes les vanités éblouies de l'en-
fance. Les événements auxquels tu es mêlé te
paraissent extraordinaires et le geste de ta main
te cache l'univers. Tu t'occupes de l'affaire
Dreyfus; aussitôt l'affaire Dreyfus devient «un
drame géant » qui te « semble mis en scène pat
quelque dramaturge sublime, désireux d'en faire
LËd S0CÏÂLËÎ5 595
un chef-d'œuvre incottiparable. » Les lettres
de Dreyfus, lamentations monotones d'un en-
fant qui souffre sans comprendre et d'un bour-
geois qui, lui aussi, se sent diminué par « le dés-
• honneur légal », te paraissent « admirables ».
Tu t'écries : « Je ne connais pas de pages plus
hautes, plus éloquentes. C'est le sublime dans
la douleur, et plus tard elles resteront comme
un monument impérissable » .Mais voici que le
grand écrivain inattendu entre, « auguste, épuré
désormais, dans ce temple de l'avenir où sont les
dieux ». Personne encore n'est « monté plus haut
dans le respect et dans l'amour des hommes » .
Car, pendant tout le procès de Rennes « le destin
s'accomplissait, l'innocent passait dieu » . Et le
mot dieu est employé dans un sens précis,
puisque tu compares, naïf, « la religion de l'in-
nocent» à « la religion du Christ ». Même la
religion de l'innocent, innocent toi-même, te
paraît singulièrement supérieure, cat* Celle de
Jésus fut longue à prendre, mit « quatre siècles
à se formuler » . Et ttl vois dans l'avenir « toutes
les générations à genoux et demandant à la mé-
moire du supplicié glorieux le pardon du crime
de leurs pères ». Tu n'as même pas Pair de te
douter que, s'il fallait rester à genoux Une se-
3o6 PRodtntjÉs
contour un peu sec de sa phrase permet de sa-
vourer toute la cruauté. » Savez-vous pourquoi,
à cet instant, la métaphore titube un peu? C'est
que Tailhade ne songe guère au monsieur
quelconque qu'il loue. Il songe à Tailhade et,
par une illusion facilement explicable, donne
comme une seule et même chose ce qu'il vou-
drait avoir et ce qu'il a réellement. Il n'a pas
la verve, puisqu'il n'a ni abandon ni abondance
généreuse. Il a la cruauté, l'ironie calculée. Il
n'a jamais la joie des larges mouvements et
de l'irrésistible puissance à demi-consciente.
Quand il la poursuit, c'est une course après
la verve, une course épuisante et immobile de
cauchemar. Mais il a souvent le plaisir adroit
et haineux de sentir que son épée empoisonnée
vient de glisser, précise et meurtrière, au dé-
faut de la cuirasse.
La folie romantique est contagieuse ; elle en-
lève une foule pluâ facilement que la sagesse
classique. La froideur parnassienne, même
quand elle recouvre le néronisme d'un histrion
impuissant, reste distinguée et inspire aux
foules un respect étonné et hostile. Un homme
d'état est classique ; un tribun est romantique ; à
moins d'un très grand effort commercial, l'ora-
LES SOCtÂLfiS 307
teur parnassien ne sera qu'un conférencier pour
lettrés et pour snobs. Il pourrait être aussi un
procureur de la république et de Téchafaud avec
sa phrase qui tombe de haut comme le coupe-
ret de la guillotine et qui, comme lui, est froide,
polie et coupante.
Le jury acquitte souvent les crimes pasôioû-
nels. Pourvu qijp lavocat vibre, les bons bouti-
quiers qui sont venus au Palais un peu comme
à un devoir et un peu comme à un plaisir ; un
peu comme à leur boutique, mais un peu
comme au théâtre ; disposés sans doute à dé-
fendre la chère société faite à leur ignoble res-
semblance, mais prêts aussi à applaudir Facteur
habile, oublient un instant leur morale utili-
taire, se laissent entraîner à rivresse romanti-
que. Le parnassien condamnerait un geste qui
manqua de mesure et il méprise t ces meur-
tres conjugaux dont Tabomination démodée fit
les beaui jours des palabres romantiques . >>
La conduite de Morny fut d'ordinaire parnas-
sienne. Un jour, cependant, M. le duc s'oublia
à quelque romantisme : il sortait peut-être de
relire Marion deLormeet, dans la courtisane,
ne voulut voir que la femme. Tailhade ne lui
pardonne point ce mouvement: « Quand le
3o8 PROSTITUÉS
duc de Morny offrit son bras à Gora Pearl, pour
entrer au Casino de Baden, dont on lui refusait
rentrée, le duc de Morny se comporta comme
un goujat véritable. » En 1860, sous le règne
de la morale romantique, on trouva son attitude
« chevaleresque ». Je l'approuve aussi, mal-
gré toutes les foudres de Tailhade, peut-être
par un reste de romantisme, plutôt, je crois,
par mépris pour les gens qui fréquentent les
casinos : de quel droit ces grecs et ces mondains
repoussent-ils leur sœur la courtisane, et quelle
étrange présomption peut bien leur persuader
qu'ils lui sont, en quoi que ce soit, supérieurs?
Mais le pâmasse est aristocratique plus que
noble; son impassibilité ordinaire est faite d'é-
légance, non de stoïcisme et son dédain, qui
s'arrête aux extériorités, condamne les maniè-
res et ignore les âmes.
Tailhade reproche volontiers à notre époque
« son absence totale d'aristocratie. » Ses paro-
les pardonnent presque à la guerre d'autrefois
et, au fond, son cœur l'aime, car les anciens
soudards « n'intégraient point sans quelque
désinvolture cette besogne édifiante » et « elle
n'allait point sans les beaux faits d'armes, les
grands coups d'épée, les actes justifiant l'atti-
LES SOaALES ^^09
lude et la valeur excusant le panache » . Aujour-
d'hui, elle lui apparaît tout à fait condamnable
parce que sa laideur éternelle s'est extériorisée :
« Elle sent la gamelle et la bufïleterie des bas
officiers, Tamour ancillaire d'une populace de
Gothons en extase devant le caporal ignomi-
nieux. » Il y a, paraît-il, un parti politique
« où les professeurs d'élégance oublient de sa-
luer sur le terrain un adversaire qu'ils jugent
pourtant digne de croiser le fer avec eux » ;
et Tailhade s'irrite contre ces vilains « à qui
mesdames leurs mères, trop occupées de leurs
confitures et du point de sel à mettre dans le
pot, n'eurent guère le temps d'apprendre le
bel air des choses. » Si l'article de quelque jour-
nalemx injurie, le lendemain d'une rencontre,
l'adversaire de la veille, le moraliste parnassien
s'émeut tout à fait devant tant d'inélégance :
« Voilà qui mérite non le dédain ni l'ironie,
mais les châtiments corporels dont il sied de
punir une insolence de laquais. »
Voyez, d'ailleurs, où s'adressent tous ces
aristocratiques mépris. Us vont au christia-
nisme a inventé par Jes esclaves, » au chris-
tianisme qui a « ravalé jusqu'à la plus hon-
teuse barbarie le monde gréco-romain, effaçant
3lO PI^OSTITUÉS
tout vestige de raison ef de beauté » ; au
christianisme qui a posé sur l'univers, comme
une chape de plomb^ son manteau de folie et
de laideur. » Je soupçonnne Dante, en effet,
de n'avoir rien de parnassien et Polyeucte, ren-
versant les idoles, manque vraiment de tenue.
Ils vont encore, ces dédains olympiens, à tou-
tes sortes de gens qui, la plupart, méritent le
mépris de plusieurs façons. Mais c'est pour
quelque raison tout extérieure que Tailhade les
abhorre : pour leur inélégance, pour leur
« odeur d'humanité peu lavée » ou pour leur
« pieds hydrophobes. »
Il reproche sa goutte et sa fistule plus que
ses vers au « suave Coppée un peu sourd et
gâteux avec largesse », à « Coppée à qui ses
infirmités et sa haute dévotion impartirent
le sobriquet d'anus deU ^ — Les sophisme»
éhontés de Charles Maurras le dégoûtent moins
que sa « surdité cancéreuse et la sanie fé-^
tide qui découle de son nez. » — - Si Barrés, au
lieu d'être « laid, cagneux et mal bâti », res-
semblait à Apollon, et si, au lieu d'être lâche
bassement, il montrait, comme d'autres canail-
les^ quelque jolie bravoure extérieure, Tailhade
ne verrait peut-être plijs sa nullité intellectuelle
LES goaAi^s 3u
et son infamie morale. Car ce sont les « char-
mes » physiques de Barrés qu'il vitupère à
plusieurs reprises : c son dos circonflexe, sa
voix dure et sèche d'eunuque, sa jaunisse d'en-
vieux... ses dents à pivpt, son air emprunté de
cuistre qui met pour la première fois les pieds
dans un salon. »Etil reprend ailleurs : » Che-
veux plats de sacristain, nez crochu, oreilles
telles un rebord de pot de chambre, avec je ne
sais quoi de godiche et de constipé qui fait son-
ger à un fœtus en rupture de bocal. »
Même quand il s'agit de « Drumont, entre-
preneur de mensonges, fauteur d'assassinats
et pasteur de solécismes », notre moraliste des-
criptif lui reproche surtout « sa face d'égoutier »
et une barbe « hospitalière » qui, paraît-il
a consternera d'envie,parmi les bienheureux, le
pédiculaira Benoit Labre. » Il est surtout « Dru-
mont-le-Vermineux » et on lui en veut, plus
que de tous ses crimes, de ce que « petit em-
ployé de l'Hôtel de Ville en 1867, il a gardé la
crasse insaponifiable des bureaux. »
Je n'ai regardé jusqu'ici que le Tailhade déjà
ancien qui soignait sa tenue. Il a fait, depuis, le
grand effort commercial et déformateur. Il est
le soldat soldé d'un parti. Du Parnçisseil est
3l2 PAOSTITUÉS
descendu dans la boue de TAction quotidienne
et collective.
Notre beau libertaire s'associe aux expéditions
glorieuses où Ton fait taire « au nom de la loi »
un à homme « non autorisé » à parler. Trop
occupé sa besogne de policier, le vaillant anar-
chiste fabrique à la grosse des articles dont il
n'a pas le temps de relire toutes les phrasQS.
Il lui arrive de cacographier comme un chef
de la sûreté ou comme un pur journaliste. Dans
V Action du 25 juin 1908, il écrit ces lignes qui
pourraient être de M. Goron, de Saint-Geor-
ges de Bouhélier ou même de mon ami Jean-
Bernard : a A part Vescarbot merdivore, à part
•les saints déjà nommés, nul être humain ne
barbotta dans la crotte avec de pareilles déli-
ces. » Certes quand je cite de telles phrases
chez Saint-Georges de Bouhélier c'est pour faire
connaître par des exemples la manière ordinaire
de mon auteur ; ici, je ris d'un accident plutôt
rare, mais qui ne serait jamais arrivé au Tailhade
ancien. Le Tailhade actuel, dans sa précipitation,
oublie quelquefois qu'il sait le latin et même le
français.
Si son noble effort commercial a rendu sa
phrase moins sûre, en revanche elle l'a doué
^
LES SOCULES 3l3
d'un mérite dont je le croyais incapable, la
souplesse oratoire. Né pour amuser les lettrés
et pour faire jouir les poètes, voici qu'il obtient
les applaudissements des francs-maçons.
Depuis quelques années, nos intellectuels,
croyant peut-être comme les écrivains russes
aller au peuple, vont aux diverses populaces
qui votent. Jules Lemaître est devenu un frère
prêcheur ; Laurent Tailhade, un f.'. orateur.
Dans ses Discours civiques^ la phrase, d'un
rythme souvent admirable et qui toujours s'ad-
mire, s'étale comme une queue de paon. Elle
porte le coloriage amusant de nombreux lati-
nismes. Diverses éruditions y doivent faire bâil-
ler la colonne du Nord et la colonne du Midi.
Mais les lumières de l'Orient brillent d'enthou-
siasme et s'étonnent qu'avec tant de grâce on
porte tant de science. Les lumières de l'Orient
sont naïves et ne soupçonnent jamais que les
poids soulevés par un hercule de loge puissent
être du carton peint en fer.
Autant que par ses pédanteries, Tailhade
éblouit ces pauvres gens par ses prétentions
aristocratiques. Il a, ce noble individualiste,
tous les snobismes sociaux. Il ne sait même
pas mépriser d'une façon qui ne soit pas mé-
18
8l4 PROSTITUÉS
priaable. Ses dédains les plus justifiés portent
toujours avec eux un relent de bourgeoisie vani-
teuse et c est souvent M. Jourdain qui parle par
la bouche grandiloque du prétendu anarchiste.
Il regarde de hautdans les juges qui le condam-
nèrent des « bourreaux mal appointés. » Ces ro-
bins jaloux lui en veulent, M. de Tailhade l'af-
firme, pour la noblesse de sa naissance et de ses
manières. Ils « ne peuvent endurer un citoyen
né, comme eux et plus qu'eux, au sommet deTé-
chelle sociale... » De telles phrases font grand
plaisir à qui les prononce et parfois elle.s ap-
pellent les applaudissements. De telles mœurs
vaniteuses me paraissent de bonnes mœurs ora-
toires. Combien de bons yeux naïfs doivent
s'écarquiller pour apercevoir là-haut, « an
sommet de Téchelle sociale », le f.*. orateur.
Le f.*. orateur est d*ailleurs charmant. Il
arrive toujoure les mains chargées d'un bou-
quet d'espérances, fleurs de papier qu'il croit
peut-être vivantes, que dans tous les cas il
affirme vivantes. Il annonce, avec des accents
de prophète idiot ou de charlatan roublard, que
bientôt tout sera pour le mieux dans le meilleur
des mondes. Sa phrase puissante va jusqu'à ra-
jeunir la terre, à condition que cette vieille
LES SOCIALES 3l5
vieillisse encore un peu. Il proclame prochaine
Tépoque où montera vers le soleil « avec les
chœurs et les parfums de Cybèle rajeunie^ la
pieuse allégresse du banquet où THomme, à ja-
mais débourbé des dogmes et des lois, commu-
niera, dans uneagape généreuse, avec l'huma-
nité. » Et ridéal magnifique que Tailhade noue
propose n'est pas diflScile à atteindre. Peut-être
M% Combes sera-t-il un pasteur suffisant pour
nous conduire à la terre promise. Car, — Tail-
hade n'en doute pas, ni vous non plus, je sup-
pose, — « le surnaturel en fuite, la misère dis-
paraîtra bientôt. »
Très oratoire aussi, la simplicité agressive
de son esprit. Quand l'individu est mort qui
combattit le mal social, les puissants s'emparent
de son nom, et ils faussent et tordent sa pen-
sée jusqu'à s'en faire une couronne. Il n'y a
pas d'exemple d'une gloire populaire qui ne soit
devenue la proie des puissants. Leygues,
tyranneau de la pensée, et Hanotaux, valet du
bourreau Abdul-Hamid, ne furent-ils pas les
loueurs officiels de Victor Hugo, âme sans gé-
nérosité certes, mais verbe toujours prêt à com-
battre pour les libertés et à défendre les peuples
opprimés? Volontiers Tailhade tomberait dans
3l6 PROSTITUÉS
la sottise de vilipender le poète, uniquement
parce que des politiciens le vantèrent. Il mé-
prise Jeanne d'Arc dès que les patriotes vomis-
sent sur elle leurs louanges et, puisque les
clergés actuels se réclament du nom de Jésus,
il oublie que Jésus vivant fut Tennemi des cler-
gés et de toutes les organisations oppressives.
Au lieu de délivrer d'une parole vaillante et
juste rindividu prisonnier apparent des so-
ciaux, il l'insulte pêle-mêle avec eux. Sa phrase,
grossière et enfantine comme un franc-maçon,
est parfois, aussi injurieuse à Jésus que le cra-
chat d'un juif du peuple, le soufflet d'un sol-
dat ou l'existence d'un prêtre.
Malgré les surcharges et les arabesques d'un
style vaniteux, Laurent Tailhade, je l'avoue, est
aujourd'hui un orateur. Ses rythmes, toujours
vivants, dansent parfois avec des grâces préten-
tieuses, parfois se précipitent hostiles et aveu-
gles sur tout ce que le hasard dresse devant eux.
Et toujours la pensée qu'ils portent comme
une fleur ou comme une arme est oratoire par
sa pauvreté sans nuances, par sa simplicité vide,
par sa banalité bourgeoise ou populaire.
« Je me suis toujours incliné à comprendre ,
LES SOQALES Siy.
dit M. Bergeret, et j'y ai perdu des énergies
précieuses. Je découvre sur le tard que c'est une
grande force que de ne pas comprendre. Cela
permet parfois de conquérir le monde. Si Napo-
léon avait été aussi intelligent que Spinoza, il
aurait écrit quatre volumes dans une man-
sarde. »
Fuyant M. Bergeret, vous les prenez donc
pour « des énergies précieuses » , les basses avi-
dités ouvertes vers les misérables et fangeux
royaumes qui sont de ce monde ? Votre intel-
ligence vive, alerte, capable de tout comprendre
successivement, inégale à la vue synthétique
qui seule donne la sérénité, hésite entre Spi-
noza qui put tirer de ses richesses intérieures
un univers harmonieux et le pauvre Napoléon
dontPEnrope conquise ne remplissait pas le
vide décidément incurable. Vous y voyez mal,
M. Bergeret, et vous demanderiez pour vous le
supplice d'une Danaïde qui fait passer des fleu-
ves par son tonneau sans fond plutôt que la des-
tinée aimable de l'enfant dont la moindre fon-
taine remplit lurne légère.
Fuyant M. Bergeret, tu crois peut-être m'é-
chapper en souriant. Mais je sais le sens com-
plexe de ton sourire.
18.
"f
3i8 ptioëttiuâB
Quel rhéteur naïf soutiendrait encore àprèâ
t'avoir lu que rironie Veut faire entendre titii*»
quement le contraire de ce qu'elle dit? Sous léd
reflets trompeurô de toii ironie, la lettre vit d'un
peu de Tesprit etPesprit s'alourdit d'un peu de
la lettre. Délicieux M. Bergeret, ta phrade ne
méprise pas tout à fait Napoléon quand tes
mot» le glorifient. Et la preuve o'eét que. ma-
lade des petites vanités de nos petits Napoléons,
>f tu as fait, tout comme Hanotaux, le nécessaire
pour être de l'Académie française. Te dirai-jé
ma pensée entière, séducteur que quelques-UM
proclament divin parce que tu eê féminin, toi
. dont la langue lumineuse fait rêver de loin aux
\ V splendeurs de Platon et qui, regardé de prè*,
•' I n'es phiô que madame Renan ?. . .
Renan diminué, Renan plus joli, Renan de
JL^ salon, Renan journaliste, ô gracieuse Hénanet,
^ r tu as plus de vanité intellectuelle que de joie
; intellectuelle i Frôleur d'idées, faiseur d'idées
demi- vierges, tu ne fécondas jamais aucune de
tes épouses d'Une heure. Quand tu couches avec
^ , la blonde, tu songes à là brune ; et tu te prou- yO
\ ves ingénieusement que la belle est laide ou que
la laide est belle.
^p4 Seules, les nobles construction^ équilibrées Vl
LÈS SOCtAtËS 3ijJ
donnent la joie qui dure. Tu es incapable de
construire. Tu éfe le voyageur inquiet et amusé.
^^4 Tu es la faculté de comprendre un peu, toujours
/ assez pour sourire, jamais assez pour t'arréter.
Nous aimons en toi notre Voltaire, clair, rieur
et superficiel. Tu es un rapprocheur de petits
détails étonnéS; Mais ce jeu ne donne qu'uti
plaisir bien court. Et il faut Faiguiser de ma-^
lice. Il te faut surtout que des spectateur^ soient
là, souriant avec toi, un peu complices de tes
plaisanteries. Tu ne jouis pas de la pensée :
X- tu jouis un peu de l'espoir et du désir de la
/v pensée ; tu es heureux surtout de voir que noue
croyons à tes bonnes fortunes. Tu affiches,
don Juan de parade, des conquêtes que tu n'aô
^«n. point faites. Partout tu as coquette ; nulle part
tu ne t'es fait aimer d'une doctrine assez poiir
qu'elle se donne à toi. Ton esprit s'arrête tou-
jours aux bagatelles de la porte.
Mais je voulais te louer, joli M. Bergeret,
pour les plaisirs légers que je te dois, pour la
demi-griserie amusée qui me vint de plusieurs
de tes pages.
Il y a dans les meilleurs livres d'Anatole
France, dans ceux qui essaient le moins d'être
des livres, deux personnages que j'aime.
^'A
320 PROSTITUÉS
Il y a d'abord M. Bergeret en qui l'auteur se
portrait et se parodie. Se parodier soi-même,
manière aimable de se faire accepter tout en-
tier. Le procédé donne la liberté de ne pas
choisir ; permetd'être soi en toute richesse com-
plexe, sans souci d'harmonie; autorise l'impu-
deur d'étaler sa beauté et ses verrues. On peut
ainsi s'abandonner aux jolis pédantismes qu'on
aime, et personne ne vousappellera pédant.
Pédantisme souriant de M. Bergeret, tu es,
comme tout pédantisme, fait de passivités vani-
teuses. C'est toi qui inclines France à tant de
' pastiches de style et de pensée. Tu le conduis,
converti chaque fois, au jardin d'Epicure aux
solitudes errantes de François d'Assise ou
parmi nos collectivistes. J'admire en la mépri-
Y sant un peu cette souplesse d'Alcibiade de li-
/ * brairie, cette faculté d'adaptation qui fait tant
de choses d'Anatole France et même « un
homme de bonne volonté » parmi les naïfs
constructeurs de la cité future.
Plus encore que M. Bergeret, j'aime Riquet.
Le chien Riquet, Anatole France s'en doute bien
un peu, est le plus humain de ses personna-
ges. Il met en Riquet, le malicieux, toute l'hu-
manité instinctive qu'il veut railler. Riquet a
LES SOCIALES 321
« Fâme religieuse. » Il vénère « la salle à man-
ger comme un temple, la table comme un au-
tel. » Il classe naïvement les hommes en bons
et en méchants. Il aboie « pour épouvanter les
méchants. » Comme la sœur de M. Bergeret,
il sait « juger les personnes » et mépriser celles
qui sont méprisables. Comme la servante An-
gélique, il a des idées respectueuses « à l'en-
droit de la nourriture humaine. » Comme la
petite Pauline, il est capable d'admiration. Il
aime « ses dieux domestiques » et la terreur
parfois lui crée une divinité nouvelle. Sa petite
âme, « semblable àTâme humaine »,est « facile
à distraire et prompte à Toubli des maux. » Il
ne comprend pas l'ironie. Comme un bon gen-
darme, il garde une aptitude am prompt éveil
entretenue « par le sentiment du devoir. » Ri-
quet est du bon peuple, et M. Bergeret le lui dit
nettement: « Toi aussi tu adores l'injustice par
respect pour Tordre social... Toi aussi tu es le
jouet des apparences. Toi aussi tu le laisses sé-
duire par des mensonges. Tu te nourris de fa-
bles grossières... Toi aussi tu as des haines de
race, des préjugés cruels, le mépris des mal-
heureux... Tu es pieux, tu as ta théologie et ta
morale. » Et pourtant, pauvre Riquet, tu n'es
y^
39â PROSTITUÉS
pas méchant, « tu as une bonté obscure, la
bonté de Caliban. »
L'Ingénieux Anatole France, longtemps im-
puissant à créer un personnage, a enfin réussi
— à côté d'un chien peu fidèle qui adopte tous
les maîtres et court sur la piste de tous les livres,
c'est M. Bergeret que je veux dire — un être
où vit élémentaire quelque humanité, et c'est
le petit chien Riquet.
CHAPITRE XI
QUELQUES PHILOSOPHES
— i
CHAPITRE XI
Quelques philosophes
« Je vais vous dire, annonce Zarathoustra,
trois métamorphoses de Tesprit : comment l'es-
prit devient chameau, comment le chameau
dévient lion, et enfin comment le lion devient
enfant. »
Le chameau, c'est « l'esprit patient et vigou-
reux en qui domine le respect » . Il réclame,
vaillant et dévoué, les règles les plus pénibles,
les fardeaux les plus lourds et, « sitôt chargé,
se hâte vers le désert. Mais, au fond du désert
le plus solitaire, s'accomplit la seconde méta-
morphose : ici, l'esprit devient lion, il veut con-
quérir la liberté et être maître de son propre
désert. » Il rugit : a Je veux », et il lutte con-
tre le dragon qui s'appelle « Tu dois » . Il dé-
chire les vieilles morales, détruit les « valeurs
anciennes. «Mais, ayant opposé « une divine
19
326 PROSTITUÉS
négation, même au devoir », il devient enfant
pour « la sainte affirmation » qui créera des
« valeurs nouvelles. »
La philosophie de Nietzsche commence, en
effet, par être libératrice. Ce héros veut nous
affranchir non seulement « de tous les maîtres
qui ne se moquent pas d'eux-mêmes )),mais en-
core de notre propre passé, de toute continuité
personnelle^ de la crainte naïve et tyrannique
de nous contredire. * Non content de délivrer
l'individu de a Finstinct de troupeau », il le li-
bère de toute préocupation d^harmonie dans sa
vie et dans s a pensée. Il n'est pas satisfait quand
il lui a dit d'être lui-même. Il lui recommande
d'être celui de cette heure, non celui d'hier. 11
proclame, avec une joie fière et un peu rica-
neuse : « Mon présent réfute mon passé » . Le
lion rugit : Vis dans la joie de ce moment !
Affranchir l'individu ne suffit pas à Nietz-
che. Il délivre aussi l'univers . U le délivre de
Dieu, qui est « mort » ; il le délivre de la cau-
salité et de la finalité.
Mais il va bientôt, de lion destructeur devenu
un enfant qui joue « lejeu divin delà création j>,
forger au monde et à l'individu des chaînes
aussi lourdes que les anciennes.
QUELQUES PHILOSOPHES *i»J
D'ailleurs, malgré ses efforts brusques et S63
triomphes lyriques, jamais il n'affranchit sa
pensée ausssi complètement que Descartes ou
Kaht. A aucun moment il n'échappe à Thégé-
lianîsme, qui lui paratt une inévitable néceflh
sité de toute pensée allemande. Jamais non plus
il ne s'évade du darwinisme. Ses explications
de détail, soit qu'il cherche « l'origine de la
connaissance », a l'origine du logique]» ou toute
autre genèse, font intervenir la sélection natu-
relle comme un agent dont personne n'oserait
nier Texistence ou Timportance. Il est vrai qu'il
reproche au « darwinisme anglais » (i) je ne
sais quelle « odeur de petites gens, misérable-
ment à l'étroit » . Il voit, lui, darwiniste alle-
mand, darwiniste d'un pays victorieux et d^une
période glorieusement expansive, la lutte se li-
vrer « partout autour de la prépondérance, de
la croissance, du développement de la puis-
sance, conformément à la volonté de puissance
qui est précisément la volonté de vie. » Mais
cette critique ne me paraît pas très heureuse
{>) ïci, cVt moi qui §ouligxw U mot; unffhis,
Dâos le& autres oitàtiom, k» ii9liq\x^ 3pnt dç Niel^
sche.
328 PROSTITUÉS
qui rétrécit la doctrine, qui n'aperçoit que la
forme joyeuse et conquérante du combat et
ignore sa forme douloureusement défensive. Le
mécanisme du monde reste pour Nietzsche ce
qu'il est pour Darwin. Sa dynamique incom-
plète, qui ne tient compte que de Paction et non
de la résistance, explique moins bien ce méca-
nisme.
Nietzsche, ayant trouvé dans l'hégélianisme
et le darwinisme les bornes de sa puissance des-
tructive, se met à reconstruire. Il dresse un
univers qui lui semble tout neuf, un univers
qu'il croit l'œuvre de « sa propre volonté » et
qu'il affirme « son propre monde ». En réalité,
il est aidé par Hegel et Darwin, seuls survi-
vants apparents de l'intense lutte pour la vie
que se sont livrée en lui les doctrines. Même
ils ne restent point tout à fait seuls ; certains
matériaux viennent de plus loin, et aussi l'élé-
gance de certaines courbes. Les noms de Plotin
et de Platon auront droit à une inscription sur
l'édifice composite.
Nietzsche va donc créer et, lui qui jadis criti-
quait durement l'idée de sacrifice, il aimera ses
créations plus que lui-même. « Est-ce que je re-
cherche le bonheur 'Ue recherche mon œuvre. »
>J
QUELQUES PHILOSOPHES 829
Il va créer surtout deux doctrines : la doctrine
du surhomme et la doctrine du grand re-
tour.
Tout être doit « se surmonter », créer un être
supérieur et « l'homme est mne corde tendue
entre la bête et le surhomme ». Il faut que
l'homme crée le surhomme. On voit sans peine
qu'il n'y a là qu'une application hardie du
darwinisme à l'avenir. L'homme, pour Nietzs-
che, est une sorte de sursinge : « 'Qu'est-ce que
le singe pour l'homme ? Une dérision ou une
honte douloureuse. Et c'est ce que doit être
l'homme pour le surhomme ; une dérision ou
une honte douloureuse. » Il y a aussi un résidu
plotinien dans Tidée de cette tendance à créer
quelque chose de mieux que nous-même.
Nietzche semble, Plotin myope, voirie premier .
pas de la régression en Dieu. Il ne va pas au-
delà. Pourtant le surhomme ne saurait être que
le but immédiat de Thomme, non le but final
de l'univers. Lui aussi, il devra se surmonter;
et encore celui qu'il aura créé en se surmon-
tant. Nulle part dans Nietzsche je ne vois pour-
quoi ce mouvement s'arrêterait ni où il s'arrê-
terait. Or Nietzsche ne peut éluder la difficulté
en affirmant le progrès à l'infini. L'éternité pour
330 PROSTITUÉS
lui n^at pas une ligne droite. D'après la doo-
trinô du grand retour, nous reviendrons au.
point même où nous sommes et où déjà nou»
nous sommes trouvés une infinité de fois.
Il ne reste que deux solutions. Ou bien le
progrès n'est qu'apparent et le surhomme, qui
après tant de siècles ramènera l'homme, le sur*>
homme, passé aussi bien qu'avenir, est en
môme temps un sous^homme. Son avènement
est indifférent et Nietzsche a tort de se sacrifier
à lui.
Ou bien la courbe de l'existence s'efforce vrai-
ment vers quelque noblesse entrevue à rextré*^
mité de son axe ou à l'un de ses foyers. La mar-
che a un but qu'on atteindra ou dont on appro-
chera. Mais seul quelque rythme plotinien
expliquera comment elle se continue ensuite
vers une sorte de perfection contraire. Le but, ne
serait'-oe pas la résurrection de ce Dieu qui
est mort et son enrichissement par le don de
toutes les créatures? Puift, à son tour^ oe Dieu
généreux, fait de toutes nos générosités, se dé-
penserait en créations, se dépenserait jusqu'à
la mort. Sa naissance et sa mort seraient les
deux extrémités du grand axe ou, ai l'on pré^
fère, Us deux foyôrs de l'ellipse*
QUELQUES PHILOSOPHES 33l
La théorie du surhomme ne peut garder une
originalité apparente qu'à la condition de res-
ter une pensée incomplète et tronquée. Darwin,
savant qui ne veut expliquer que le passé, con-
naît mieux que Nietzsche le dynamisme des
causes secondes. Plotin, qui dit Téternité,^ la
voit plus largement et plus clairement.
Nietzsche n'est pas seulement le poète du sur-
homme, il est aussi le poète du grand retour.
Il faut qu'éternellement nous chantions « le
chant dont le nom est : Encore une fois^ dont
le sens est: Dans toute éternité! y> Car toute
joie se veut elle-même et, se voulant, elle veut
toutes les conditions qui lui ont permis de
naître. En vain les peines fuient dans Tinfini,
tentent de se perdre au néant. Leur course
éperdue est dirigée vers le renouve llement par
l'âpre effort des joies qui veulent revenir les
mêmes au même point. Les joies victorieuses
rythment le monde, « Toute joie veut l'éter-
nité, — veutla profonde éternité. » EtNietzsche,
« ardent de Téternité, ardent du nuptial anneau
des anneaux, — Fanneau du devenir et du
retour »/chante son amour en une danse verti-
gineuse.
Ainsi l'univers, délivré tout à l'heure de la
332 PROSTITUÉS
causalité, de l'ordre, du but, est pris mainte-
nant dans la nécessité plus forte et sans sou-
dure d'une continuité cyclique.
Et le dragon « Tu dois », déchiré par le lion,
a ressuscité aux vagissements de l'enfant. Nous
ne vivons plus pour la joie de l'instant, mais
pour nous « surmonter », pour désirer et causer
notre propre « déclin », pour nous donner à
l'avenir et à la création du surhomme. Nie-
tzsche exige que nous aimions l'univers, que
nous aimions, dans l'heure présente, les heures
qui l'ont amenée et les heures qu'elle amènera :
il veut que nous l'aimions, cette heure, non pas
une fois, mais une infinité de fois, aujourd'hui,
et dans le passé sans fond, et dans l'avenir sans
fond, dans toute « la profonde éternité ».
Car cette conception, qui pourrait écraser de
terreur ou paralyser d'indifférence, peut aussi
exalter de joie ivre. C'est dans les manifestations
de cette joie qu'éclate surtout la puissante ori-
ginalité de Nietzsche. Originalité d'ordre poéti-
que bien plus que d'ordre philosophique. Il ré-
pète des choses déjà dites, mais Taccent est
nouveau. Son chant est toujours belliqueux et
orgiaque. D'autres ont accepté l'univers pour sa
nécessité, ou lui ont souri pour son harmonie.
QUELQUES PHILOSOPHES 533
Lui y le veut ^perdûment, pour la joie de mainte-
nant, pour la joie d'hier, pour celle de demain.
L'instant et Féternité montent à sa tête, alcools
puissants, et le grisent. D'autres ont vanté l'uni-
vers en de larges et calmes chants apoUiniens ;
lui l'exalte dans le désordre bondissant d'une
danse dyonisienne.
Une danse 1 La danse est pour lui le plus in-
tense symbole de la joie et le rythme le plus
exact de la vérité. Il écrit du philosophe: « La
danse est son idéal, son art particulier, et fina-
lement aussi sa seule piété, son culte »... Son
Zarathoustra « ne s'avance-t-il pas comme un
danseur? » Ne déclare-t-il pas: « Je voulus dan-
ser au-delà de tous les cieux » ? Et encore : « Ce
n'est qu'en dansant que je sais dire les symbo-
les des choses les plus sublimes. »
L'individualisme de Nietzsche, — bruit, agi-
tation, tumulte, orgie, plus qu'harmonie, —
est moins beau que le stoïcisnie ou l'épicurisme.
Sa métaphysique est fille de Hegel et de Dar-
vdn, de Platon et de Plotin. Mais il clame sa
pensée en images si triomphantes, il la danse au
rythme de symboles si bondissants et si verti-
gineux qu'elle semble la fiévreuse création de
quelque dieu imprévu^ Bacchus barbare, ivre
19.
394 PBOSTITU£S
de M puiBiancOi ivre aussi de ce qu'il a bu. Or
oe ({u'il a bu n'est pas du vin, maisje ne sais
quelle essence formidable: de rëternité con-
densée en instante Et» autour de chaque mou-
vement du dieufauve^ s'émeut un éblouissement
ardent; autour de chaque mouvement de Nie-
tzsche^ Loïe FuUer de la philosophiei circule,
serpentine et crépitante, une mélodie de flam-
mes.
•
Constater que les dieux personnels sont
morts ; détruireles temples extérieurs qui jettent
sur nous une ombre malsaine; ne laisser aux
puissances divines, justice, chance, destinée,
d^autre refuge que le cœur de Thomme, ou
mieux la partie inconsciente et comme souter-
raine de notre être, a le temple enseveli » : tel
est bien, malgré quelques incertitudes et quel-
ques retours en arrière, Te^Tort de Maurice
Maeterlinck.
Je ne signalerai ni les rares mouvements de
recul ni les nombreuses hésitations. Auprès du
V'^. public actuel, animal faible et qui s'efifare de-
. ^ vant la décision comme devant une brutalité
et une offense, ces quelques fuites et ces
QUELQUES PHILOSOPHES " 335
balanoétnents timides servent peut-âtre le
poète exquis autant que ses images un peu
flottantes et ses couleurs aux grâces atténuées.
Il ne faudrait pourtant pas, paroe qu'il a le tort
de sourire la même grimace, croire que Maurice
Maeterlinck nous apporte, sous les mômes in-
géniosités superficielles, les mêmes banalités
foncières qu'un Jules Lemaître ou un Anatole
France.
Je ne lui garderai point rigueur d'habiletés
qui lui servent aujourd'hui et lui nuiront
demain. Sa pensée centrale est ûoble^ belle
et puissante : il me paraît juste de la délivrer
de ce qui lui est contraire ou étranger.
Je négligerai aussi quelques laideurs et
quelques gestes déplaisants : la façon un peu
ridicule dont l'auteur se met parfois en scène
et ce qu'il y a de trop personnel, d'un peu bas-
sement pratique, dans certaines de Ses inquié-'
tudes. Oublions ces gravats et pénétrons dans
le temple.
L'humanité, affirme Maeterlinck, « veut enfin
connaître la vérité ». Elle « a trouvé dans cette
recherche une raison d'être qui remplace tou-
tes les autres. » Elle est pourtant loin d'être
lasse du mystère et « c'est l'inconnu ou l'incon-
336 PROSTITUÉS
naissable qu'il nous faut pour ennoblir notre
curiosité » . Il n'y a pas contradiction entre les
deux désirs. Le soleil de la connaissance dis-
sipe les brumes des « mystères artificiels »,
mais sa lumière élargit à Finfini « l'océan du
mystère réel » . Tous nos efforts ne supprime-
ront pas un mystère ; ils pourront seulement
le faire « changer de place ».
Déplacer quelques mystères qui semblaient
extérieurs et transcendants pour les rendre
immanents à l'homme ; transformer du mys-
tère métaphysique en mystère psychologique ;
f ramener nos yeux du macrocosme vers le mi-
[ crocosme : c'est, à de certaines époques, l'œu- na
vre nécessaire du philosophe. Après le grand
\ mmmm cffort outologiquc des ioniens et des éléates,
* Socrate fait descendre, suivant un mot connu,
la philosophie du ciel sur la terre. Descartes
guérit la folie Ihéologique en nous faisant cons-
tater notre existence avant celle de Dieu.
Après l'idéalisme de Malebranche, de Berkeley
et de Spinoza, après les discussions de Clarke
i et de Newton sur Tespace et le temps, Kant ar-
'J rache aux ténèbres extérieures pour les rendre
à notre esprit le temps et l'espace.
C'est que, après une noble mais épuisante
>
QUELQUES PHILOSOPHES 887
époque de rêve métaphysique, il faut reployer
ses ailes et reprendre terre. Mais l'inévitable
réaction se fait toujours dans deux sens. Les
esprits pauvres et grossiers, affamés auxquels -
on offrit au lieu de pain un spectacle sublime,
courent, en déclarant qu'ils n'ont rien vu, aux
cuisines de la science et du positivisme. Les
âmes généreuses se retirent en elles-mêmes et
s'émeuvent à y retrouver toute la beauté du ciel
détruit. Elles sourient en s'apercevant qu'elles
sont les vraies créatrices du bleu que les naïts
croient lointain et que les imbéciles scientifi-
ques, parmi des ricanements, déclarent ne point
voir. « Nous devenons presque toujours le der-
nier refuge et la véritable demeure des mys-
tères que nous voulons anéantir ». Tout « ce
qu'on enlève auxcieux se retrouve dans le cœur
de rhomme ». Comme Socrate, comme Descar-
tes, comme Kant, Maeterlinck nous conseille de
préférer le mystère « qui est certain à celui qui
est douteux, celui qui- est proche à celui qui
est loin, celui qui est en nous et qui nous
appartient à celui qui était hors de nous et qui
avait sur nous une influence funeste ». Il nous
recommande encore : « N'interrogeons plus
ceux qui fuyaient en silence aux premières
t
338 FROSTITUÉS
questions, mais notre propre cœur, qui ren-
ferme en même temps la question et la réponse,
et qui peut-être un jour se souviendra de celle-
ci ».
A plusieurs reprises, il proclame « la vaste loi
qui ramène en nous, un à un, tous les dieux
dont nous avions rempli le monde ». Il décou-
vre que « beaucoup de forces qui nous domi--
naient et nous émerveillaient ne sont que des
portions mal connues de notre propre puis^
sanoe ».
<( Notre propre puissance », quoiqu'il la dé-
signe souvent par le mot « cœur », il la voit,
en réalité, plus profonde et plus secrète. Le
temple est enseveli quelques étages plus bas.
C'est presque uniquement la partie inconsciente
de notre être qui intéresse Mssterlinck. Il dit
Tefifort de l'homme pour a percer les parois qui
séparent sa raison qui ne sait presque rien, dé' jy
son instinct qui sait tout, mais ne peut se ser- '
vir de sa science » .
Le mystère extérieur qu'il fait rentrer avec
le plus de bonheur au sanctuaire psychique est
celui de la justice. Il n'y a point de justice
transcendante au monde ; il n'y a point de jus-
tice immanente des choses. La justice appar-
>3
QUELQUfiS PHILQSOPHES 3^9
tient tout entière au domaine humain ; mais
elle est^pluâ encore qu'une pensée, un instinct.
Elle est notre atmosphère. Si nous en sortons,
notre esprit se rassure en vain par des sophis^
^ mes et notre vouloir se tend inutile dans le
r vide. Notre inconscient, privé de Fair pur qui
lui est nécessaire, s'affole. Ses halètements dé- «>r^*»ir^|jU
mentiels, rendent incertaines^ hésitantes, con*
tradictoires, nos actions. Et nous finissons par
I succomber dans une lutte apparente contre les
n choses vengeresses, dans une lutte réelle contre
* nous-même.
La chance bonne ou mauvaise semble aussi à
Maeterlinck dépendre de notre inconscient.
C'est lui qui, habile ou stupide, nous conduit v(
à la victoire ou à la défaite.
D'autres exemples me paraissent moins in-
téressants. Mais l'important c'est que l'effort de
réduire l'inconscient universel en inconscient
humain est chez Mœterlinck une tendance assez
Y générale pour recevoir le noble nom de mé-
3»thode. Moins large certes et moins puissante
que celle des grands rénovateurs que je nom-
mais tout à l'heure, les Socrate,les Descartes
etleè Kant,elle est peut-être destinée pourtant
à renouveler pour quelques années une partie
\f
r.
340 PROSTITUÉS
de la philosophie. Elle transforme la philoso-
phie de rinconscient. Gomme les Grecs rédui-
sirent à la beauté humaine les effroyables
divinités cosmiques, elle ramène cette métaphy-
sique de pessimisme et d'abstention écrasée à
une psychologie presque optimiste et vaillante.
Maeterlinck mérite peut-être qu'on parodie à
son occasion le mot magnifique de Gicéron sur
Socrate et qu'on dise, en souriant à peine : « Il
a fait remonter de l'enfer sur la terre la philo-
sophie de l'Inconscient ».
Notre temps adore les fantômes et n'aperçoit
même pas les véritables puissances. Admirateur
ahuri des disciples pauvrement bégayants, il
n'entend pas les voix les plus sûres et les plus
personnelles. S'il veut désigner par un nom
propre l'esprit d'analyse, il se donne le double
ridicule de penser à Paul Bourget el d'oublier
Rémy de Gourmont.
Il faut être juste : les puérilités prétentieuses
de Bourget caressent les prétentions du lecteur
et ne dérangent la quiétude d'aucune sottise.
L'imbécile qui a suivi sans peine est fier d'avoir
compris de la « pensée » et de la « psycholo-
QUELQUES PHILOSOPHES 34l
gie », et sa digestion n'a pas été troublée. Au
contraire, une véritable intelligence analytique
est déplaisante, puisqu'elle est un outil de des-
truction. Celui qui en est doué ne peut guère
éviter d'ironiser et, si l'ironie bourgeoise qui
consiste à ne pas comprendre est précieuse
comme un bouclier orné de grotesques, l'ironie
aiguë de celui qui comprend est une arme of-
fensive. Et puis il est vraiment trop différent,
celui qui comprend : son originalité est une der-
nière raison de le baïr ou plutôt de fermer les
yeux, de refuser de l'apercevoir.
Rémy de Gourmont n'a pu s'amuser long-
temps au jeu de a la dissociation des idées »
sans constater que la plupart des hommes, cer-
veaux paresseux soumis à des ventres exigeants,
sacrifient la vérité au « bonheur » et « qu'ils
ont bien plus souci de raisonner selon leur in-
térêt que selon la logique ». Il a remarqué que
« ce qu'ils appellent les lois de l'histoire » ou
de la morale « n'est en somme que la coordina-
tion logique de leurs désirs » . Linguiste mali-
cieux, il s'est accordé souvent le plaisir de mon-
ti*er « comment un mot en arrive à ne plus avoir
que le sens qu'on a intérêt à lui donner ».
Nos désirs changeants créent à chaque ins-
3^2 PROSTITUÉS
tant en nous des a vérités » nouvelles, et nous
nous gardons bien de les confronter aveo les
anciennes. Aussi a le cerveau de Thomme civi*
Usé est un musée de vérités contradictoires ».
Et, remarque le cruel philosophé, Thomme
(( n'en est pas troublé parce qu'il est successif.
Il rumine ses vérités les unes après les autres.
Il pense comme il mange. Nous vomirions d'hor-
reur si Ton nous présentait dans un large plat,
mêlés à du vin, à du bouillon^ à du café, les
divers aliments, depuis les viandes jusqu'aux
fruits,qui doivent former notre repas successif;
l'horreur serait aussi forte si l'on nous faisait
voir l'amalgame répugnant des vérités contra-
dictoires qui sont logées dans notre esprit » .
Rémy de Gourmont fait voir souvent « l'amal^
game répugnant ». Quand il nous rend ainsi
« simultanés » pour un instant^ notre premier
mouvement est une révolte, non contre nous,
mais contre lui. C'est le résultat qu'obtient tou-
jours le courageux qui dirige une lueur sur
l'amas d'immondices qu'est l'esprit passif.
Son mépris pour l'entassement fou et ignoble
qui forme une intelligence obéissante est moins
odieux encore que son amour pour l'harmonie
nouvelle qu'est tout esprit libre. Il ne voit guère
QUELQU10 PHILOSOPHES 343
qu'une recommandation à faire à Tartiste : « Il
faut obéir à 0on génie ». Et il dit à tous : « On
n'agit décemment qu'en conformité avec sa
propre nature ; les gend qui veulent agir ou ne
pas agir d'après les ordres d'une morale exté-
rieure à leur vérité personnelle finissent, Dieu
aidant, dans les compromis les plus saugrenus » .
Décidément cet homme ne respecte rien ; mo-
rale extérieure, lois, science aux prétentions
<( législatives », il raille toutes les beautés rec*
tilignes qui émeuvent les braves gens de la
« règle » et du a droit chemin ». Il constate,
implacable : « Les fantaisies de Lycurgue coû-
tèrent à Sparte son intelligence ; les hommes y
furent beaux comme des chevaux de course et
les femmes y marchaient nues drapées de leur
seule stupidité; l'Athènes des courtisanes et de
la liberté de Tamour a donné au monde moderne
sa conscience intellectuelle ». .
Ce redoutable destructeur des apparences,
seules divinités adorées par la tourbci cet amou-
reux de l'unique réalité, l'individu, a bien cons-
cience d'être un monstre fort haïssable non seu-
lement pour la foule, ttiais aussi pour les « âniers
innocents qui accompagnent mais ne guident
pas la caravane »< Il iait que tout mouvement
3^4 PROSTITUÉS
libre offense les critiques, prêtres de Tiinmobi-
lité ou porteurs du manipule de foin que suivent
toujours, salive à la bouche Jes légions, les centu-
ries etlesdécurieslittéraires: «Jadis un homme
se levaitjbouclierde lafoi,contreles nouveautés,
contre leshérésies,le Jésuite ; aujourd'hui, cham-
pion de la règle , trop souvent se dresse le Profes-
seur » . Mais « la diabolique intelligence rit des
exorcismes,et l'eau bénite de l'Université n'a ja-
mais pu la stériliser, non plus que celle de l'E-
glise ». On empêchera de la voir aujourd'hui,
demain^ toujours peut-être. Qu'importe? Elle
est, et cela lui suffit. La réputation et la gloire,
qu'on peut voler à l'écrivain, sont de faux biens
qui ne sauraient s'additionner avec les vrais
biens: la pensée et la beauté. « Il ne faut pas
mêler l'idée de gloire à Tidée de beauté » . « Tout
à fait dépendante des révolutions de la mode et
du goût », la première est méprisable. La se-
conde, la seule déesse, celle que sa splendeur
même cache aux faibles yeux de la foule, est
« absolue » .
Je voudrais louer convenablement ce que Ca-
mille de Sainte-Croix, si bien doué pour la dé-
finition rapide, appelle le « beau jardin intel-
lectuel » où Rémy de Gourmont « cultive se9
OUELQUES PHILOSOPHES 345
paradoxes spéciaux avec une foi de son choix,
curieusement faite d'ironie fervente et de ca-
price raisonné » . Je montrerais ensuite que,
malgré son affectation d'élégance indifférente,
malgré la coquetterie qui lui fait présenter les
pensées les plus aimées comme des paradoxes
souriants, la part du voulu et de lartificiel est
faible dans la beauté de l'homme et de l'œuvre.
Tout vient ici d'une source unique dans les pro-
fondeurs quoique doublement jaillissante : le
sentiment de la réalité de l'individu,le sentiment
de l'irréalité de tout le reste. J'étudierais Rémy
de Gourmont idéaliste, puis — comme par la
clarté cette intelligence est allée à la « noblesse
dédaigneuse » — je dresserais Rémy de Gour-
mont stoïcien.
Mais je cède à un désir qui m'entraîne
loin de ce programme de justice. Dans le plus
riche de ses livres, La culture des Idées^ Rémy
de Gourmont intitule un chapitre important
Du Style ou de V Ecriture. Et, comme tout le
monde depuis quelque temps, Rémy de Gour-
mont emploie indifféremment l'un ou l'autre
des deux mots, en fait des synonymes équiva-
lents. Pour peu qu'on continue, le mot « écri-
ture » devenu inutile périra dans son acception
346 pRosirraÊs
littéraire. Je voudrais essayer de le sauver en
rendant consciente la différence de sens que les
premiers à l'employer sentirent vaguement
entre lui et le mot € style ».
Avec je ne sais quel critique, Rémy de Goup-
mont appelle « le style des Concourt un stylo
désécrit ». Et il définit ainsi le style désécrit :
« n n'y a plus de phrases, les pages sont un fouil-
lis d'incidentes. L'arbre a été jeté par terre, ses
branches taillées ; il n'y a plus qu'à en faire des
fagots ». Les Concourt ne sont-ils pas préci •
sèment les premiers qui vantèrent « l'écriture
artiste? » Ils sentaient peut-être que ce qu'on
appelait le style leur manquait et ils préten-
daient pourtant, avec quelque raison, à un cer-
tain mérite d'expression dont le nom n'existait
pas encore.
«Le style, dit largement Buffon, n^est que
l'ordre et le mouvement qu'on met dans ses
pensées ». L'écriture est chose plus petite, plus
multiple, uniquement curieuse du détail. Il fau-
dra toujours dire : un style rapide, un style
large, l'ampleur du style. Mais je louerai plutôt
une écriture soignée et je blâmerai une écriture
précieuse. La préciosité — qui a d'ailleurs des
apparences fort diverses '*- c'est le souci ex-
QUELQUES PHILOSOPHES 347
clusif de l'écriture, du petit détail souriant ou
pittoresque, de la mouche au coin de Tœil, du
rouge et du blanc dont on corrige les couleurs
de la nature. Il n'y a pas de style artificiel; il
n'y a guère d'écriture naturelle. Le style tient
le milieu entre la pensée et l'écriture .
Quand Bufifon recommande d'employer tou-
jours les termes les plus généraux, il éteint l'é-
criture pour laisser au style toute la valeur. Il a
peut-être raison : l'écriture la plus aimable se
fane vite. Exemple : Fénelon, homme de l'épi-
thète qui fut fleurie et rare, qui est banale et
pâle. Mais les snobs, êtres particulièrement
« successifs», incapables de saisir le style, cette
synthèse adéquate à la pensée, se prennent à
la broderie capricieuse et éclatante de l'écri-
ture.
Les grands créateurs négligent souvent l'é-
criture et c'est pourquoi les petits exigeants de
leur temps leur reprochent de manquer de style .
Si Apollon dédaigne trop la mode, il y aura des
gens pour le trouver laid. C'est ainsi que pour
certains, Balzac écrit mal et La Bruyère, vani-
teux de la piquante précision de son écriture,
reproche à Molière du « galimatias » . Le grand
homme qui a un style est à l'écrivain curieux
348 PROSTITUÉS
d'écriture comme le savant aux larges concep-
tions est à Férudit amusé du détail.
La France est le pays le moins libre, celui où
il est le plus dangereux de n'être pas un écho.
Les plus grands et les plus originaux des phi-
losophes allemands furent professeurs en quel-
que université; en France, connaissez-vous un
professeur qui ait la puissance de penser ou le
courage de ne point répéter? Chez nous, le pro-
fesseur de philosophie, prêtre de traditions
que souvent il ne comprend même plus, est
exactement le contraire du philosophe. Et nul
professeur ne devrait trouver place en ce cha-
pitre. Voici pourtant un critique — dont j'i-
gnore la vie extérieure et s'il parle du haut
d'une chaire — qui débute quelquefois par de
la pensée; mais il continue toujours par de la
prudence et de la naïveté professorales.
Aux premières pages du moins mauvais de
ses livres, — Dix années de philosophie^ études
critiques sur les principaux travaux publiés
de i89i àidOO^ — M. Lucien Arréat constate
que la philosophie est « tout le savoir, sans être
spécialement aucun savoir. » Elle « s'applique
QUELQUES PHILOSOPHES 349
à toutes les branches de la science, parce qu'elle
est une fonction de l'esprit : elle embrasse toute
la science, parce qu'elle est une manière de
penser le monde. » Elle « peut être considérée
comme une fonction première de notre intelli^
gence et signifie, en quelque sorte, notre effort
même vers la généralisation abstraite, qui est
le moyen et l'objet de tout savoir. »
Par malheur, tout le long du volume, il ou-
blie ces larges déclarations. Il étudie unique-
ment les pauvres petits faits recueillis par la
sociologie « scientifique » , par la psychologie
« scientifique », par l'esthétique et la morale
« scientifiques ». Lorsqu'un des misérables
ouvriers dont il nous dit Teffort infinitésimal
quitte la loupe et oublie sa minuscule beso-
gne bien « contemporaine » pour regarder un
peu autour de lui et penser un peu le monde,
M. Arréat refuse de le suivre « dans cette région
philosophique, où les sciences particulières
trouvent leurs points de rencontre, où les défi-
nitions deviennent explicatives, quoique avec
un inégal succès, et plus' larges aussi que les
événements positifs qui ont servi à les cons-
truire. » Chaque fois, il rappelle l'étourdi à sa
petite tâche précise et lui répète, inflexible : « La
20
35o PROSTITUÉS
méthode constante des sciences est de comparer
des faits et des séries de faits Tune avec l'autre,
afin de dégager la loi de leurs variations simul-
tanées ou successives, aussi souvent qu'il est
possible de le faire avec quelque sûreté. »
Ainsi il étudie la philosophie, poème des
poèmes, avec un vil esprit scientifique, dans la
préoccupation utilitaire de la solidité précise
des découvertes et non pour la joie de voir l'es-
prit marcher d'une allure noble. Il fait en com-
merçant le bilan des acquisitions. Il est puni
justement de philosopher en industriel qui tou-
che à la science divine avec des mains lourdes
et avides, propres seulement aux grossiers la-
beurs terrestres: les entreprises qu'il étudie
aboutissent toutes à l'inévitable faillite. Ecrasé
par la tristesse de savoir que tout k Theure elle
va crever, il ne jouit pas des couleurs célestes
de la bulle de savon et ne soupçonne pas le so-
leil lointain qui Tirise.
Cet amoureux des résultats se désole du néant
des résultats: « La dramatique histoire des
luttes philosophiques n'est pas sans laisser une
impresiion pénible : on croirait voir des ouvriers
battant k coups redoublés une muraille^ dont
aucune parcelle ne se détache, et qui ne rend
QUELQUES PHILOSOPHES 35l
que du bruit sous le marteau. » Les pauvre»
ouvriers, en effet, qui attachent à leurs membres
naturellement si lourds Fécrasement du plomb
baconien et qui essaient de « penser le monde »
suivant des méthodes faites pour saisir de tout
petits détails indifférents ! Ils ne savent pas que
Platon, Plotin et Malebranche sont les plus
hardis des poètes et que toute synthèse est né-
cessairement faite d'autant de rêve que de
pensée ou. s'ils le savent, ils ne parviennent
poijit à se consoler de cette beauté inéluctable.
O mon âme, laisse dans la vallée étroite les
ouvriers penchés qui nient le ciel. Méprise leurs
outils gauches et le plomb dont ils s'alourdis-
sent de peur que quelque vent d'extase ne les
enlève trop haut. Même d'une cire qui fondra,
attache-toi les nobles ailes et vole, enivrée, dans
la beauté immensément monotone de l'azur.
Qu'importent les ricanements dont les prudents
immobiles accompagneront ta chute, puisque,
un instant du moins, tu auras plané et tu auras
vu...
CHAPITRE XII
DEMAIN
âO.
CHAMTRÉ XII
Demain
La plupart des jeunes gens d'aujourd'hui
n'ont pas plud de tendances littéraires que de
tendances sociales. Ils sont des appétits. Com-
bien d'élèves des Facultés continueraient à
étudier si les études ne rapportaient quelques
avantages matériels? La plupart possèdent cette
intelligence rudimentaire qui suffit à faire vite
reconnaître que les avantages vont aux appa-
rences non aux réalités, aux diplômes non à la
scietice, à l'intrigue non au talent. Us poursui-
vent le diplôme par un peu de travail et beau-
coup de platitudes et en des groupes catholi-
ques ou républicains ils s'exercent aux roublar-
dises sournoises et à l'insolence des bluffs.
La foule^ incapable de distinguer entre leb
mérites de ses flagorneurs, se livre surtout aux
plus inclinés, aux plus assidus et aux plus an-
356 PROSTITUÉS
ciennement inscrits. Ceux de nos jeunes gens
qui aspirent à ses avilissantes faveurs se hâtent
de prendre leurs inscriptions à la Faculté de
publicité et de tracer sur leur front le gros nu-
méro. Et ils multiplient les gestes raccro-
cheurs: publications qui répètent ou manifes- j
talions qui rabâchent. Peu importe, pourvu
qu'elles soient vides et impersonnelles^ les pa-
roles ânonnées sur la route du succès. Ce qu'il
faut, c'est partir de bonne heure, marcher sans
arrêt, agiter un drapeau bien connu, sourire à <
ses voisins en les rejetant en arrière d'un coude
habilement anonyme et crier bien fort sans rien |
dire de nouveau ou de compromettant . Plusieurs
n'ont pas besoin de se forcer pour ne rien dire ^
en leurs bavardages.
Altruisme, socialisme, humanisme, tous les
noms grotesques inventés par notre temps pour
abaisser, vulgariser, démocratiser la noblesse
de l'amour, sont à la mode et font recette. A la i
mode aussi, la « libre-pensée » en bande et se-
lon la formule. Comme le loup déguisé en ber-
ger, nos jeunes arrivistesvoudraient écrire sur
leur chapeau: C'est moi qui suis Guillot l'al-
truiste, Gregh l'humaniste. Béret le laïque ou
Riz-Choux le socialiste.
DEMAIN 357
Certes on entend monter des troupeaux de
Taltruisme, de l'humanisme et du socialisme
des bêlements sincères. Plus d'une jeunesse
est une puérilité qui continue. Tel cerveau ba-
nalement réceptif croit qu'on peut accepter du
dehors et distribuer au dehors vérité et bon-
heur. Tel animal généreux veut pour les autres
comme pour lui les joies de porc bien nourri
seules sensibles au bon ventre humanitaire qui
est son être total. Il rêve, en pleurant de ten-
dresse, d'une société bien faite et noblement
circulaire où chacun restituerait en engrais ma-
tériel et moral les bonnes choses avalées par la
bouche et par l'oreille. A ceux-ci comme à ceux-
là, il n'y a rien à dire : ventre affamé et ventre
généreux n'ont pas le temps d'entendre.
N'y a't-il donc dans la jeunesse actuelle,
qu'âpres arrivistes et naïf bétail social ? Il me
semble que non.
Je crois apercevoir — avec quelle émotion
fraternelle, ai-je besoin de le dire? -r-un mou-
vement individualiste qui commence. Dans un
livre écrit avant la vingtième année et dont la
langue est d'une beauté précoce et sûre, Léon
Vannoz hésite entre différentes noblesses ap-
prises. Depuis il marche vers un idéalisme de
358 PROSTITUÉS
plus en plus courageux. Il a dit quelque part :
« Chaque âme individuelle est une formule éner-
gique qui contient TUniverfii. » Il est peut-être
à la veille de savoir que nous ne devons songer
qu'à notre propre harmonie intérieure et que
le reste nous sera donné par surcroît. Un jour-
nal d'étudiants> Le Cri du 'quartier y a publié
sous diverses signatures — particulièrement
sous les signatures de mes amis Yves Michel
et Edouard Guerber — de fières et conscientes
déclarations*
Notre individualisme n'est pas Finfâme égo-
tisme qui devait conduire un Barrés à toutes
les prostitutions y compris celles du mariage
riche et celles de la politique. Ce n'est pas non
plus l'avidité agressive et conquérante d'un
Nietzsche ou la vulgarité rugueuse et prêcheuse
d'un Ibsen.
La rapidité du geste dont j'écarte ces trois
hommes ne trompera pas mes lecteurs. Us ont
vu plus haut que je ne confonds point BarrèSi
cette ordure, et Nietzsche, cette noblesse in-
suffisante. La vidgarité d'Ibsen, elle aussi, est
relative; elle disparaît si on la compare aux
bassesses d'aujourd'huii Mais on la sentira
comme une blessure si on rapproche son gros-
DEMAin 369
sier îndividualime de la pensée d'Epictète par
exemple. Ibsen n'arrive pas à la sérénité. Il
s'attarde à l'attitude de révolte qui ne doit
être que le sursaut du réveil. Il lutte toujours,
toujours mécontent. C'est qu'il ne méprise pas
assez les biens matériels. Il voudrait bassement
que le confort fût donné par surcroît à celui
qui conquiert l'indépendance intellectuelle et
morale. Il n'est pas débarbouillé de tout eu-
démonisme et un peu de matérialisme biblique
pèse toujours sur son esprit. Son stoïcisme
s'enlaidit de protestantisme.
Les jeunes gens qui aujourd'hui se dressent
pour s'affirmer savent qu'égoïsme et altruisme
sont également bas, également courbés vers la
matière et que ces deux ennemis se battent dans
la fange. Le vrai individualisme, celui qui ne
rampe pas sur le ventre, celui qui dans un temps
aussi ignoble que le nôtre tenait debout les
stoïciens, ignore les préoccupations utilitaires.
Méprisant pour soi et pour autrui toute la vile
arithmétique des plaisirs et des douleurs, il
affirme l'impuissance dç la force, la naïveté de
la ruse, la pauvreté de l'argent. Stoïcisme en^
richi d'idéalisme, il ne reconnaît que deux
biens : la fermeté inébranlable du vouloir, la
360 PROSTITUÉS
souplesse infiniment mouvante et continûment
créatrice de la pensée vraiment libre. Par la vo-
lonté de marbre, il est une statue grecque ;
mais la pensée lui donne, avec le mouvement,
la polychromie souriante de la vie.
Cet individualisme est un héroïsme à la fois
intellectuel et moral. Nul n'a le droit de le pro-
clamer s'il n'est prêt, pour conserver sa di-
gnité et sa spontanéité, à tous les renoncements
économiques. Je ne parle même pas de
l'ignominie des honneurs et je néglige de
dire notre mépris pour quiconque se distingue
des autres par des signes qu'il a platement
reçus des autres et porte — petite ou grande
livrée — une décoration ou un habit à palmes
vertes. Notre individualisme est un orgueil
assez fort pour tuer en nous toutes les vanités.
Il se suffit à lui-même et les enfants incurables
au milieu desquels nous vivons ne peuvent rien
pour nous ou contre nous : qu'ils nous les offrent
ou nouslesrefusent,leurs joujoux nousfontrire.
Affranchis des servitudes matérielles et mo-
rales, des espérances, des craintes et des dogmes,
seuls nous avons la vraie liberté. Nous vivons
sur un sommet dont rien ne nous ferait descen-
dre, non pas même le froid delà solitude com-
DEMAIN 36 1
itià plète. Nous n'avons pas besoin d'être nom-
Ptfi breux ; nous n'avons pas besoin d'être plusieurs.
rm Nous faisons volontiers le geste qui indique
m l'abrupt sentier et nous aimons fraternellement
les rares esprits montés assez haut pour nous
h: comprendre. Mais noiis saurions vivre sans eux
er et nous ne désirons ni ne craignons que la foule
ai envahisse notre fier séjour. Nous savons bien
]f5 qu'elle ne serait avec nous qu'en apparence et
il nous est indifférent, à nous les seuls vivants,
: que notre patrie morale se peuple ou non de
V fantômes et d'échos.
FIN
u
1
INDEX ALPHABÉTIQUE
Abdul-Hamid,3iS.
Abélard, 91.
About (Edmond), 46.
Académus, 201,
Adam (Paul), 3i, 34, 5;, 58, 69, 67, 69, 70, 72.
Alcibiade, 320.
Alexandre le grand, io3.
Aimeras (Henri d'), 287.
Amouretti (Frédéric), 21.
Annunzio (Gabriele d'), 209, 210, 211,212, 2i3, 2i4,
2I5, 216, 217, 284.
Apelle, 210.
Arène (Emmanuel), 235.
Arène (Paul), 260.
Arc (Jeanne d'), 3 16.
Arnould (Louis), 254, 258.
Arréat (Lucien), 348, 349.
Arlhénice, pseudonyme de Catherine de Termes. Voir
ce nom.
Augustin (saint), i3o.
Aurevilly (Barbey d\) Voir Barbey.
364 INDEX ALPHABÉTIQUE
B
Bacon (François), i38.
Ballot (Marcel), 287, 288, 289.
Balzac (Honoré de), 69, 78, 128, 25i, 288, 284, 847.
Balzac (Jean-Louis Guez de), 219.
Banville (Théodore de), 101, 8o5.
Barbey d'Aurevilly (Jules), 127, 188, i85.
Barbusse (Henry), 287.
Barras, 212.
Barrés (Maurice^ 18, 20, 21, 67, 68, 69, 70, 72, 3io,
811,858.
Baudelaire (Charles), 18, 192, 265.
Baye (baronne de), 241, 242.
Bazan (M"® veuve Delbousquet, en littérature Noël),
241, 242.
Bazin (René), 259.
Beauregard (marquis Costa de), 254.
Bellot (Etienne), 28.
Béret. Voir Etber.
Bergerac (Cyrano de). Voir Cyrano.
Berkeley, 386.
Bernhardt (Sarah), 286.
Bertheroy (M*"** Roy de Clotte,en littérature Jean), 241.
Bertrand de Mérigon. Voir Mérigon.
Beyle (Henri). Voir Stendhal.
Bloy (Léon), 182, i83, i34, i35, i36, i38, 189, i4o.
Boccace, 269.
Boissier (Emile), 171, 172, 178, 175, 176, 177> 178, 179,
180, 186, 187, 188,
INDEX ALPHABÉTIQUE 365
Boissière (Albert), 81 , 83, 84, 85.
Bonnet (Batisto), 267.
Bordeaux (Henry), 65, 66, 67,68, 69, 70, 7i, 72.
Bornier (Henry de), 49» 285.
Bossu (Antonia), 241, 242.
Bossuetj 46.
Botrel (Théodore), 241, 242.
Bouguereau (William), 42.
Bouhélier (Saint-Georges de), 85, 86, 87, 89, 198, 3 12.
Bourbaki, 26, 28.
Bourget (Paul), 72, 75, 121, 122, 128. 124, 125, 126, 127,
128, 129, i3o, i3i, 182, 145, 277, 340.
Bovet (Marie-Anne de), 129.
Brisson (Adolphe), 237.
Broglie (duc de), 149.
Brun (Charles). Voir Charles-Brun.
Brun (Pierre), 269, 270, 271, 272, 278.
Brunetière (Ferdinand), 46, 128, 258, 269.
Buffon, 347.
Galas, 25o, 298.
Castaigne (Joseph), 241.
Cervantes, 219.
Ghantavoine (Henri), 241, 242.
Chanzy, 26, 28.
Charles-Brun (Charles Brun, en littérature J.),26i, s^2,
268, 264, 265, 266, 267, 268, 269, 278.
Charmoy (José de), 192.
366 INDEX ALPHABÉTIQUE
Chateaubriani, 171.
Chéret, 1O6.
Chiarini (Giuseppe), îîii.
Cicéron, 34o.
Claretie (Jules), 48, 49» ^o, 5i, 52, 53.
Glarke, 336.
Colomb (Christophe), i38.
Combes (Emile), 3i5.
Condillac, 122.
Coppée (Francis Coppée, en littérature François), 79,
95, io4, io5, 106, 107, 109, 171, 244, 3io.
Corneille (Pierre), 5i, 178, 179.
Cousin (Victor), 121.
Crinon. Voir Yves Michel.
Cyrano de Bergerac. 270, 271.
Damilaville, 252.
Dante, 3io.
Darwin, 328, 33i, 333.
Daudet (Alphonse), 146, 260.
Daudet (Léon), i4o, i4i> 14^, i43, i44> ^45, i46.
Delfour (abbé Claude), 147, i48, 149.
Dennery (Adolphe), 75.
Déroulède (Paul), 244, 245, 285.
Descartes, 97, 122, 255, 327, 336, 337, 339.
Descaves (Lucien), 270.
Deschamps (Gaston), 149, 233, 235, 237, 238, 239, 281,
284.
INDEX ALPHABÉTIQUE 867
Desjardins (Paul), 284.
Dierx (Léon), 243.
Diraison. Voir Olivier Saylor.
Dorchain (Auguste), 244-
Dreyfus (Alfred), i4o, 289^ 298, 294, 295.
Drumont (Edouard), i46, Sol, 3ii.
Dumas fils (Alexandre), 126.
Dumas père (Alexandre), 127, 260.
E
Epie tète, 82, 1-19, 859.
Epicure, 124, 820.
Erostrate, 218.
Esterhazy, 291 .
Etber (Béret, en littérature), 356.
Faguet (Emile), 246, 247, 248, 249, 25o, 25i, 252, 253,
254.
Faidherbe, 26.
Fasquelle (Eugène), 5i.
Faure (Maurice), 267 .
Fénelon, 347.
Feuillet (Octave), 67, 68.
Flammarion (Camille), 21.
Flammarion (Ernest), 81.
Flaubert (Gustave), 216, 218, 219, 221, 254.
Fouquier (Henry), 287,
368 INDEX ALPHABÉTIQUE
France (Jacques-Anatole Thibault, en littérature Ana-
tole). 260, 261, 282, 283, 28^1, 319, 320, 322, 335.
Franc-Nohain, 179
François d'Assise (saint), 320.
Fréhel (M'»« Jules Martin, en littérature Jacques), i58,
159, 160, 161, 162, 166, 171.
Fuller (Loïe), 334.
Gambetta, 26, 27, 28.
Gandillol (Léon), i'|8.
Gebhardt (Emile), 269, 261.
Gide (André), 60, 61, 62, 63, 64.
Gidel (Charles), 271.
Godard (Charles); 149, i5o, i5i, i52.
Goncourt (les), 346.
Gongora, 29.
Goron (monsieur), 3 12.
Gourmont (Rémy de), 28,340, 34 1, 342, 344, 345, 346.
Grandmougin (Charles), 241, 242, 243.
Gregh (Fernand), 273, 281, 282, 283, 285, 286, 350.
Guerber (Edouard), 358.
Guesde (Jules), 114.
Guinaudeau (B.), 337.
H
Hanotaux (Gabriel), 3i5, 3i8.
Hardy (Thomas), 221, 223, 226, 227^ 228,
INDEX ALPHADÉTIQUE 869
Hauser (Fernand), 86.
Hegel, 328, 333.
Heine (Henri), 247.
Henri HI, 179.
Hérédia (José-Maria de), 47, 100, 101,102, 110, 171,
177, 178, 242, 243 246, 256, 282.
Hermant (Abel), 44» 4^» 46*
Hermès, 298.
Hervieu (Paul), 285, 286.
Homère, 212, 217.
Houville (M"^^ Henri de Régnier, en littérature Gérard
d'), 48.
Hugo (Victor), 49> 5o, 5i, 52, 69, 125, i35, 210, 233,
242, 246, 3i5.
Hugues (Glovis), 246.
Huysmans (Jorie-Karl), 144, i45, i52.
bsen, 358, 359,
Jammes (Francis), 193.
Jean Tévangéliste (saint), 280.
Jean-Bernard (Jean-Bernard Passérieu, en littérature),
3l2,
Jésus, 32,29,87, 105,119, 124, 148, ï5o, 182,184,
i85, 245, 278, 281, 294, 295, 298, 3o2, 3i6.
Jouffroy (Théodore), 121, 122, i32.
Judet (Ernest), 296.
21.
370 INDEX ALPHABÉTIQUE
Kant,327, 336,337, 339.
La Barre {le chevalier de), 250.
Labre (Benoît), 3ii.
La Bruyère, 64, 347.
La Ghaloiais, 252.
Lacuzon (Adophe), 191, 192, 194, 196, 197.
La Fontaine, 112, 179,253, 285.
Laforgue (Jules), 276.
Lally-Tollendal, 294.
Lamartine^ 114.
Lamennais, 171.
La Rochefoucauld, 285» 286.
La Rochefoucauld (comtesse Antoine de). Voir Mélu-
sine.
Lazare, io5.
Le Braz (Anatole), 245.
Le Cardonnel (Louis), i5i, i52.
Leconte de Lisle, 102, io3, 107, no, 116, 197, 256.
Leibniz, l37.
Lemaître (Jules), 149, 249,284, 294, 3i3, 335.
Lemoyne (André), 245.
Lepelletier (Edmond), 85, i4o.
Le Roux (Hugues), 44-
Letellier (Henri), io3.
Leygues (Georges), 3i5.
INDEX ALPHABÉTIQUE 87!
Linguei, 252.
Lippi (Filippino), i3o.
Littré, 253.
Loliée (Frédéric), 287.
Louis XIV, 47, 179.
Louis XVI, 179.
Louis XIII, 179,272.
Louys (Pierre), 48.
Lumet (Louis), 287.
Luther, 187.
Lycurgue, 848. ^
Madeleine (sainte), 89, 245.
M^terlinck (Maurice), 2i4, 884, 385,887, 888,839,
340.
Magesse (la); autre pseudonyme de la comtesse Mélu-
sine. Voir ce nom.
Maizeroy (baron Toussaint, en littérature René), 43, 44*
Malebranche, 1879 ^3^> ^^i*
Malherbe, 102, 254, 256.
Mallarmé (Stéphane), 110, 274? 276, 277, 278.
Manuel (Eugène), ,242, 243.
Marc-Aurèle, 119.
Margueritte (Paul), 24.
Margueritte (Paul et Victor), 25, 26, 28, 3o, 3i, 82.
Marini, 29.
Martin (Madame Jules). Voir Fréhel.
Mary (Jules), 127.
37^ INDEX ALPHABÉTIQUE
Mauclair (Camille), 278, 274. 276, 278, 279, 280.
Maurras (Charles), 21, 284, 3io.
Max (de). 236.
Maynard (François de), 102, 256.
Meilhac, ^b.
Mélusine (comtesse Antoine de La Rochefoucauld, en
littérature), 297, 3o2.
Mendès (Catulle), 39, 4o, t^i, 4^1 43, 234, 235» 23?.
Mérigon (Pierre Bertrand, en littérature Bertrand de),
271, 272, 273.
Mestre (le père), i47.
Michel (Sextius), 267.
Michel (Joseph Crinon, en littérature Yves), 358.
Michelet, 21, 255.
Mirbeau (Octave), 63, 64.
Moïse, 125.
Molière, 64, 347.
Montaigne, 255, 283.
Montégut (Maurice), 73, 75, 76, 77, 78, 79, 80.
Montesquieu, 247, 249, 253.
Morny (duc de), 3o7, 3o8.
Musset (Alfred de), 243, 244.
N
Nœvius, 217.
Napoléon, 69, 212, 3i 7, 3i8.
Nietzsche, 326, 327, 328, 329, 33o, 33i, 332, 333,334,
358.
Néron, 2i3, 214, 216.
INDEX ALPHAfiÉTCgrE 878
Newton, 336.
Normand (Jacques), 242, 243.
Ohnet (Georges), i32.
Opsian, 174.
Pascal, 34, 72.
Passérieu (Jeaa-Bernard). Voir Jean-Bernard.
Paul (saint), 10.
Pearl (Gora), 3o8.
Péladan (Joséphin), !4-
Picquart (colonel), 289, 291.
Pisanello, i3o.
Platon, 3o3, 3 18, 328, 333, 35 1.
Plotin, 328, 329, 33 1, 333, 35 1.
Polaire, 4^^ 235.
Polyeucte, 3 10.
Pradon, 240.
Pythagore, 298.
Quinte-Curce, io3.
Racan, 254, ^56, 258.
Rachel, 52.
374 INDEX ALPHABÉTIQUE
Rachilde (Madame Alfred Valette, en littérature), 287.
Racine, 178.
Redonnel (Paul), 197, 198.
Régnier(Henri de), 46. 4;. 48, 282, 288.
Régnier (Madame Henri de). Voir Hou ville.
Renan, 21, 3i8.
Richepin (Jean), 269.
Richoux, 356.
Rictus (Jehan), 85.
Riotor (liéon), 287.
Rivoire (André), 241, 245.
RoUinat (Maurice), 241.
Rostand (Edmond), 248.
Rousseau (Jean-Jacques), 247, 248, 249, 25 1.
Rubens^ 187.
S
Sainte-Beuve, 288, 258, 269.
Sainte-Croix (Camille de), 844»
Saint-Georges de Bouhélier. Voir Bouhélier.
Sand (Georges), 254
Sarcey (Francisque), 20, 1 48, 287.
Sardou (Victorien), 24o.
Saylor (Diraison, en littérature Olivier), 82, 83^ 84.
Scarron, 255.
Serao (Matilde), 216, 220, 221.
Shakspeare, 45, Ifi, 125, 142, i48, i44«
Shelley, 214.
Silvestre (Armand), 178, 175, 177.
INDEX ALPHABÉTIQUE SyS
Sirven, 260.
Socrate, 10, 277, 298, 336, 33?, 339, 34o.
Soulary (Joseph in), loi.
Sorel (Charles), 254-
Spencer (Herbert), i37.
Spinoza, 10, i35, 3i7, 336.
Stendhal, 128, 271.
Sully-Prud'homme, 109, 110, 111, 112, ii3, ii4, 110,
256.
Syveton, 249.
Tailhade (Laurent), 175, 234, 3o3, 3o4, 3o5, 3o6, 3o7,
3o8,3o9, 3io,3ii, 3i2, 3i3, 3i4, 3i5, 3i6.
Taine, 3i, 66, 122, 125.
Taxil (Jaugant, en littérature Léo), i45.
Termes (Catherine de), 257.
Theuriet (André), 245.
Thibault (Jacques-Anatole). Voir France.
Thiers, 28.
Tinan (Jean de), 235.
Tinayre (Marcelle), 236.
Tolstoï, 11, 3o2.
Tournier (Albert), 267,
Toussaint (baron). Voir Maizeroy.
Trarieux (Gabriel), 282.
Trochu, 26, 28.
Trolliet (Emîle), 289, 240, 241, 242, 243, 244,245,
246.
376 I5DBX ALPHABÉTIQUE
u
Ulysse, 260.
Urfé (Honoré d'), 254.
Valette (Madame Alfred). Voir Rachilde.
Vandal (Albert Vandal, dit comte), 254, 294^
Vannoz (Léon), 357.
Vaugelas, 253.
Veber (Pierre), 235.
Ventadour (Bernard de), 268.
Verhaeren (Emile), 191, 241.
Verlaine (Paul), 95,96, 99, 100, loi, iio, 112, 172, 175,
284.
Vernes (Jules), i48.
Verocchio, i3o.
Véronèse (Paul), 259.
Veuillot (Louis), 135, i48.
Vielé-Griffin (Francis), 80, 1 79.
Vigny (Alfred de), 192, 194, 197, 233, 243, 283.
Villon, 99.
Vinci (Léonard de), 178, 210.
Virgile, 217.
Voiture, 29.
Voltaire, 46, 247, 248, 249, 261, 819.
W
''Oscar), 104.
INDEX ALPHABÉTIQUE 877
Willy, 4o, 4l,234.
X
Xanrof, 286.
Zenon de Cittium, 119, 278.
Zidler (Gustave), 241, 242.
Zola (Emile), 26, 33, 5?, 58, 69, 85, i38, 189, 216,254,
289,290,291.
Zola (François), 296.
TABLE DES MATIÈRES
Pages
I. — Prostitués i
II. — Filles a soldats i5
Maurice Barrés 18
Paul et Victor Margueritte 24
Olivier Saylor 82
III. — Soubrettes et bonnes a tout paire. 87
Catulle Mendès ... .... 89
René Maizeroy 43
Abel Hermant 44
Henri de Régnier 46
Jules Claretie 48
IV. — Préqeuses et pédantes .... 55
Paul Adam 57
André Gide 60
Henry Bordeaux 65
Maurice Montégut 78
Albert Boissière 81
Saint-Georges de Bouhélier. . . 85
38o TABLE DES MATIÈRES
Pages.
V. — Chanteuses de salons et de cafés-
œNCERTS 98
Paul Verlaine 96
José-Maria de Hérédia 100
François Coppée io4
Sully-Prud'homme 109
VI. — Pour CLIENTÈLE CATHOLIQUE ... II7
Paul Bourgct . . 119
Léon Bloy 182
Léon Daudet i4o
Abbé Delfour i47
Charles Godard. . i49
VIL _ Repos i53
Jacques Fréhel 167
Emile Boissier 171
Adolphe Lacuzon 191
PaulRedonnel 197
VIIL — Quelques étrangères. .... 207
Gabrielle d'Annunzio 209
Matilde Serao 216
Thomas Hardv 221
IX. — Letrottoirdu Boul'Mich' . . . 281
Emile TrolUet 289
^
TABLE t»ÈS MATIÈRES 38 1
Pages*
Emile Faguet 246
Louis Arnould 254
Emile Gebhardt 269
J. Charles-Brun 261
Pierre Brun 269
Camille Mauclair . 278
Fernand Gregh . . 281
X. — Les sociales . 287
. Emile Zola 289
Comtesse Mélusine 297
Laurent Tailhade 3o3
Anatole France 3i6
XL — Quelques philosophes . . . ' . 323
Frédéric Nietzsche 325
Maurice Maeterlinck 334
Rémy de Gourmont 34o
Lucien Arréat 348
XIL — Demain , 353
IlfMX AI<PHABÉTIQ9E. . . . . 363
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